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  • L'enfant Lumière (XXVI)

    Angoisse

     

     

     

     

     

                                               XXVI

                                             Angoisse

     

        Soeur Tempête et Omicron, puisque tel était le dernier nom du virus, accablaient les Pierres, ou plutôt leurs bulles dominatrices! Ce n'était pas que le royaume de la Beauté se vengeât, mais on avait dérangé ses lois, menacé son existence et à sa manière, il se défendait!

        Le ciel était gris, comme vide; la pluie morne, froide, empêchant les sorties; les alertes météorologiques se succédaient et les dégâts également! En même temps, Omicron dépassait tous les niveaux! Le nombre de Pierres atteintes donnait le vertige! C'était un véritable tsunami, qui semblait tout emporter sur son passage!

        Chaque Pierre voyait sa bulle dominatrice diminuer, disparaître! C'était une situation unique, extraordinaire, malgré son caractère funeste! Une étrange créature se dressa alors sur la ville et couvrit le pays de son ombre! Elle avait l'air d'une très vieille femme inoffensive, mais on ne pouvait s'empêcher d'être pris de dégoût à sa vue! Sa peau à force de tomber avait quelque chose de gluant! Mais le plus inquiétant étaient ses yeux noirs, insondables, et pourtant une certaine douceur apparaissait sur son visage!

        Elle s'appelait Angoisse et visiblement, elle était la maman de Stress, car celle-ci désormais lui obéissait! Angoisse s'étendait à mesure que les bulles dominatrices cédaient! Elle entrait sans bruit dans les maisons, refroidissait l'atmosphère, épaississait les murs, faisait gémir les cerveaux! Evidemment, les plus faibles étaient les premiers à en souffrir!

        Ceux qui n'avaient pas d'argent se voyaient encore plus démunis! C'était comme si Angoisse leur enlevait toute illusion! Ils disaient: "Alors nos jours seront toujours ainsi! Rien ne change! Nous sommes comme des bêtes de somme! Nous travaillons pour survivre et c'est tout!" Le désespoir les envahissait face à l'horizon bouché et leur colère grondait! Mais le gouvernement, avec l'expérience de crises précédents, s'efforça de les apaiser: ces Pierres-là, aux revenus les plus modestes, reçurent des aides sous la forme de chèques! Cela devait éviter des violences, qui auraient encore aggravé la situation sanitaire! Mais l'économie plongeait!

        D'habitude, quand une Pierre ne sentait plus sa bulle dominatrice, elle réagissait en renforçant celle-ci de toutes les manières possibles! Elle pouvait faire un achat, ce qui lui donnait le sentiment d'avancer, d'une certaine liberté! Elle concevait encore des projets, des constructions, toutes choses qui lui semblaient assurer son développement! Mais une réaction haineuse était encore possible, c'était celle des Pierres les moins instruites, les plus égoïstes; celles qui refusaient toute compréhension, toute nuance; c'est le bébé qui criait!

        Ainsi étaient les Antivax, ces Pierres rejetant les vaccins les protégeant du virus! Non seulement elles avaient peur de la piqûre, mais encore reconnaître l'autorité du gouvernement aurait été comme amputer la leur! Elles vivaient déjà en marge et s'opposaient foncièrement au régime en place, ce qui préservait leur domination! Elles s'estimaient d'emblée victimes, comme flouées, et pour elles il n'y avait pas d'avenir sans la chute du pouvoir actuel!

        Elles faisaient fi de la complexité de la situation, de l'interdépendance des Etats notamment, et pour rester sourdes à la souffrance des malades ou à l'usure du personnel soignant, elles classaient tous les témoignages qui les dérangeaient telle de la propagande! Elles imaginaient un monde trompeur, travaillant à leur perte et qui pouvait augmenter son contrôle, grâce aux "modifications génétiques ou technologiques" produites par le vaccin!

        C'était le peuple craintif, souverain, haineux, volatil! Leurs manifestations étaient obtuses, agressives! Ces Pierres étaient le plus souvent, dans la vie courante, écrasées, laissées pour compte et cela expliquait beaucoup leur égoïsme, mais leur choix et leur combat étaient sans issue, car vivre en commun demande de la raison et de la compassion! Elles se croyaient lucides et courageuses, mais on l'est infiniment plus quand on renonce à triompher et qu'on regarde sans regret sa domination partir à au fil de l'eau!

        Cependant, une lutte titanesque était engagée! C'était comme si la nature boxait la civilisation! La domination était "travaillée" au corps! Les plus riches, qui avaient le plus de pouvoir et apparemment plus de libertés, résistaient sourdement, tandis que la violence et la haine faisaient craquer la société! Chacun au fond était confronté à Angoisse, dont le regard semblait sans vie! Peu à peu, une transformation s'effectuait, qui, comme chaque changement profond, était impossible à définir avant terme! Même ceux qui se dressaient sur leurs ergots devaient évoluer, sinon ils seraient détruits! L'environnement, en se modifiant, demandait une capacité d'adaptation et si c'était un processus bien connu, il avait l'air soudain absolument étranger aux Pierres!  

        L'enfant Lumière, bien entendu, souffrait lui aussi de la situation! Angoisse était également à son chevet! L'oppression que tous ressentaient, il l'éprouvait aussi, mais moins vivement! Il n'était pas surpris par ce qui arrivait! Angoisse avait toujours été avec lui! Elle était devenue presque une amie, car l'enfant Lumière avait vu, dès le départ, sa propre domination piétinée, réduite à néant! Il avait fallu comprendre pourquoi et surtout donner un sens à l'absence, remplir un vide!

        L'enfant Lumière connaissait Angoisse et elle était pour lui comme une plage, où on attend le retour de l'eau! Celle-ci était la nourriture de l'esprit, qui venait tôt ou tard! Elle comblait et apportait la joie, une joie infinie! Alors, l'enfant Lumière dansait, triomphant! Rien ne pouvait plus entamer sa "domination", puisqu'elle était maintenant toute spirituelle! C'était vers là que menait Angoisse! Ou bien on s'acharnait dans sa haine et on périssait, ou bien on changeait et on comprenait!  

        L'enfant Lumière suivait attentivement les événements... La domination répliquait, avait ses propres coups et nul doute que si l'adversaire avait été d'autres Pierres, elles auraient "mal fini"! Mais c'était une créature microscopique, insaisissable, invisible qui menait la "danse"! L'ennemi n'était pas le gouvernement, même si beaucoup s'emportaient contre lui!

        Il y avait bien entendu la souffrance des malades, mais au-delà jamais peut-être une situation n'avait été aussi "spirituelle"! L'humanité avait atteint une certaine limite... Son développement ne pouvait plus continuer tel quel! Si les Pierres voulaient survivre, elles devaient imaginer une autre liberté! Matériellement, le monde était désormais fermé! Il était appelé à s'ouvrir tout grand vers l'esprit! ainsi qu'une fleur salue le soleil!

  • L'enfant Lumière (XXIV, XXV)

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                                             XXIV

                                 La révolution féminine

     

        "Ce sont tous des profiteurs et des profiteuses!" Ainsi éclatait la colère de Patricia! "C'est à cause de leur égoïsme et de leur paresse que nous sommes dans cette situation!" Elle parlait des Pierres évidemment... "Nous, les jeunes, nous n'avons pas d'avenir! Nous ne pouvons pas nous réveiller en nous disant qu'on va faire ceci, cela! C'est la catastrophe qui nous attend! Un enfer! Les chiffres sont là! Nous ne pouvons rien espérer! Et notre développement? Et notre bonheur à nous?

        Je voudrais crier sur les adultes toute ma haine! les voir punis! Je voudrais qu'ils rendent des comptes! 

        Patricia était dévorée par l'anxiété et son menton tremblait! "Tu as raison, Patricia, répondit l'enfant Lumière, les Pierres ne sont que des profiteuses! Elles n'ont cherché qu'à satisfaire leurs ambitions, pour avoir la sécurité, le pouvoir et le respect qui lui est attaché! Cependant, ce que tu ne comprends pas bien encore, même si je te l'ai déjà dit, c'est que notre égoïsme provient de la domination animale! Elle est en chacun de nous!

        _ Très bien, mais qu'est-ce que ça change?

        _ Mais la domination, c'est toute la personnalité qui veut s'imposer, y compris par ses avis bien entendu! Et toi, tu voudrais combattre la domination en dominant, en voulant diriger?

        _ Mais il faut bien agir! Il faut bien des mesures, des décisions politiques! Il faut même des lois et des sanctions, pour changer les comportements!

        _ Bien sûr! Et tu as vu aussi la pauvreté de ce qu'on obtient! Il ne peut être autrement, car on ne voit pas la raison la plus profonde, le changement radical qui est nécessaire! On reste à la surface, avec le bâton du gendarme! On crie et on fait fuir!

        _ Et qu'est-ce que tu préconises?

        _ Commence maintenant le temps de l'amour!

        _ Hi! Hi! C'est en aimant que tu comptes sauver la planète!

        _ Oui! La domination est l'animal qui continue en nous! Voilà pourquoi nous restons des Pierres! Si nous commençons à aimer, nous deviendrons alors des êtres humains! Que nous puissions aimer l'autre malgré qu'il nous soit hostile ou différent, c'est là la véritable spécificité de la conscience! C'est la qualité qui nous distingue éminemment des animaux, puisqu'elle nous mène aux antipodes de leurs instincts!

        _ Concrètement, sur le terrain, tu espères quoi?

        _ Tu sais, les Pierres ne dominent pas seulement pour jouir de leur importance, mais elles sont aussi terrorisées par la vie! Plus elles ont peur et plus elles veulent dominer! C'est encore une loi animale, c'est le plus fort qui survit! En aimant, tu offres du respect! Tu montres à l'autre qu'il vaut quelque chose, tu le rassures et il a moins besoin de dominer! A son tour, il est plus doux, ce qui fait que la paix se répand et apaise même la soif de consommer! Regarder les choses, apprécier leur valeur, aimer la vie n'est possible que si la peur n'est plus là! La domination entraîne la domination, comme un cheval effrayé emporte son cavalier! Pour l'arrêter, il est nécessaire de se montrer plus calme que lui!

        _ L'amour paraît bien naïf, bien dérisoire...

        _ C'est dans la nuit que la lumière est la plus belle!"

        A cet instant et comme le soir était tombé, fée Lumière vint visiter les deux enfants, sous la forme de lucioles, qui dansaient! "C'est merveilleux!" s'écria Patricia et puis, après un silence, elle rajouta: "J'en veux particulièrement aux hommes, car ce sont eux les principaux responsables! Ce sont eux qui dirigent le monde et qui auraient dû le préserver!

        _ Le fameux "patriarcat"?

        _ Oui, et il faut que je te dise qu'il y a peu j'ai perdu ma virginité... et que je n'ai pas aimé ça du tout! Le garçon a été très brutal, au point que j'ai même cru à un viol!

        _ A cause de ton impatience, tu as sans doute cédé à un enfant Dom... Tu sais maintenant comment ils sont! Ils vivent dans une bulle dominatrice et considèrent les autres comme des esclaves! Comment pourraient-ils les rendre heureux?  Devenus adultes, ils peuvent encore tuer leur femme, quand elle veut reprendre sa liberté! Si leur domination cesse, c'est tout leur monde qui s'écroule! Leur angoisse laisse place à la haine la plus féroce!

        _ La domination masculine est un fléau, pour nous les femmes!

        _ Oui, mais il faut aussi que tu comprennes bien les choses... Il a d'abord fallu défendre le territoire,  établir des frontières, comme le font beaucoup d'animaux chaque jour! Observe-les et tu les verras s'affronter, se chasser! Les Pierres ont donc d'abord été occupées par les guerres et c'était l'affaire des hommes! Ils avaient le premier rôle et c'était souvent pour mourir! Les cimetières sont pleins de jeunes soldats! Dans un premier temps, la domination masculine a été absolument nécessaire, mais la conscience fait que nous pouvons comprendre nos erreurs et changer pour ne pas les recommencer! C'est la base de la civilisation et nous voilà aujourd'hui, avec des nations stabilisées, des régimes démocratiques et un niveau de vie élevé! Le rôle de l'homme n'est plus prépondérant!

        _ C'est à notre tour, maintenant!

        _ Oui, d'autant que naturellement vous êtes plus sensibles à la beauté! Or, celle-ci est la clé de l'amour, si je puis dire! Car on ne peut aimer sans se sentir soi-même aimé! Ce n'est qu'en prenant conscience de l'infini beauté de notre monde, que nous pouvons percevoir combien nous sommes aimés! A partir de là, la joie s'installe et l'amour aussi! Evoluer et donner deviennent un plaisir, une source d'inspiration sans bornes!

        _ Si tu veux parler de la foi, je ne sais trop qu'en penser!

        _ Et comment pourrait-il en être autrement? La foi a vite servi la domination, comme la consommation aujourd'hui! A l'origine, on a sans doute agi sincèrement, en voulant transmettre un message, pour le bien de tous! On ne l'a pourtant pas compris et il est devenu une source de pouvoir! On a utilisé la foi pour commander, faire peur, menacer! La révolte du pauvre a été d'autant plus dure qu'on parlait d'humilité et de confiance, tout en s'enrichissant, à l'abri de privilèges! Bref, on montrait tout sauf l'exemple et de nos jours, l'image de la religion garde les traces de son ancien pouvoir! Elle apparait élitiste, quasi ésotérique, avec le caractère orgueilleux de ce que l'on nomme le sacré! C'est comme si on rendait un culte à un dieu mort, par des gestes mécaniques, vides de sens, alors que la bonté, l'amour de Dieu sont comme une vague qui nous baigne incessamment! Il n'y a rien de formel là-dedans et le règne de la femme permettra peut-être de retrouver cette évidence, cette simplicité!

        _ Le règne?

        _ Oui, ah! ah! N'oublie pas, Patricia, que les hommes et les femmes ont le même feu qui assure leur développement! Les femmes sont aussi égoïstes que les hommes!

        _ Oh!

        _ Pourquoi crois-tu que vous avez toujours poussé derrière les hommes? Mais il est normal que vous dénonciez actuellement tous les travers et les abus de la domination masculine! Il est bon que vous montriez que le pouvoir n'est pas la paix et qu'il a besoin de dominer sexuellement! Vous ne pourrez pas vous épanouir sans que la lumière ne soit faite! Mais il faudra aussi que tôt ou tard qu'on comprenne que c'est la domination elle-même qui nous condamne! Remplacer une domination par une autre ne nous fera pas avancer... La domination féminine, c'est d'abord la séduction! C'est son arme et le risque, c'est de limiter la beauté à sa personne! C'est de ne pas la voir autour! D'ailleurs, les femmes qui n'en ont plus, qui ne peuvent plus séduire, deviennent souvent infectes, comme si la beauté était morte avec la leur!

        _ Je ferai attention...

        _ Je sais! Plus la lumière s'installe en toi et plus elle sera heureuse et toi aussi! Cela passe par le recul de ta domination, parce que tu as de plus en plus confiance, comme un enfant, ce qui fait que ta réussite est de moins en moins liée à ton amour-propre! Tu te réjouiras bientôt de seulement exister! Tu verras combien les autres sont perdus! Plus la société se féminise et plus la violence devrait diminuer et les minorités être reconnues! Mais ce n'est pas évident... Tous ceux qui se sentent rejetés essayent justement d'avoir leur place, d'obtenir du respect, par le vandalisme ou la délinquance! Si toi, en tant que femme, tu donnes déjà de la douceur, tu seras un puits dans le désert!

     

                                                                                                            XXV

                                                                                                      Un nouvel an

     

        La nouvelle année commençait mal! Il y avait d'abord une pluie incessante, qui inquiétait, car elle empêchait apparemment tout déplacement! Elle donnait la sensation d'enfermer et elle montrait combien il serait dangereux de se retrouver sans moyens, comme si on avait pu s'y noyer!

        Mais bien d'autres choses accablaient, bouchaient l'horizon, angoissaient, sapaient tout espoir! A la première place, on trouvait le virus... Il mutait, revenait... On ne parvenait à s'en débarrasser, tel un morceau de scotch récalcitrant! Il imposait de nouvelles mesures contraignantes et on y perdait son latin! La société se divisait encore plus et le gouvernement avait bien du mal à conserver sa crédibilité!

        L'économie menaçait à tout moment d'être à nouveau paralysée et bien entendu, on était soucieux de l'avenir! Que pouvait-on espérer? C'était là une des questions que maints éditorialistes se posaient, en formant leurs vœux de nouvel an! On cherchait vainement une réponse, une planche de salut, un réel motif de satisfaction!

        C'était comme si une lèpre avait attaqué les esprits, les désagrégeait petit à petit, leur enlevait toute consistance et l'impression de chaos était encore renforcée par les violences! On brûlait des voitures, on tuait pour un rien, des femmes surtout, parce que plus faibles! L'alcool menait à tous les débordements, certains disparaissaient pour se suicider, d'autres mouraient dans un accident de la route, distraits par leur angoisse!

        L'énervement gagnait la planète! Les grandes puissances en venaient à se défier, comme si elles ne dépendaient que de leurs dirigeants! On évoquait des sanctions, pour ne pas dire la guerre, et on faisait monter la tension! Là aussi, on stigmatisait, on isolait, on fracturait, on poussait à bout... Personne n'était disponible, généreux, ouvert! Chacun était avare, sur les nerfs, prêt à montrer les dents! Cela témoignait qu'il n'y avait aucune paix, ni chez les uns, ni chez les autres, car seul le bonheur procure la force d'aimer même la différence!   

        L'enfant Lumière, lui, était dans un tout autre état d'esprit! Entre-temps, cependant, il avait bien grandi: il était devenu un adulte et pourtant il demeurait un enfant! Car il ne comprenait toujours pas le monde des Pierres! Il le trouvait toujours aussi absurde! Certes, il fallait travailler pour vivre, mais, sitôt qu'on avait le ventre plein, on pensait à son développement, c'est-à-dire à sa domination!

        L'enfant Lumière avait dès le début suivi une autre voie, car il voyait le mensonge des Pierres et elles ne pouvaient donc pas se rassurer! Il leur fallait tout le temps dominer, se sentir supérieures, ce qui impliquait de posséder toujours plus et elles étaient inquiètes pour cela évidemment! Pourtant, les Pierres disaient: "Nous n'avons pas peur, ni de haine, ni de mépris! Nous ne voulons pas le pouvoir, ni satisfaire notre orgueil! Nous ne prenons pas de plaisir, mais nous travaillons constamment!" Mais leur égoïsme était leur point de mire et ce qu'elles appelaient travail, c'était des horaires, des contraintes, qui ne les empêchaient pas de tout ramener à elles!

        Les Pierres étaient heureuses et criaient victoire, quand l'adversaire était au tapis et qu'elles avaient le sentiment d'êtres les plus fortes! D'emblée, leur hypocrisie et leur cruauté avaient fait souffrir l'enfant Lumière, qui avait patiemment cherché une véritable raison de vivre, un sens, une vérité! Car la vie au fond ne pouvait être absurde! La conscience devait servir à quelque chose, à comprendre et à découvrir des lois, une réalité!

        Tout ce qu'il avait appris venait de la reine Beauté! En se consolant auprès d'elle, il avait été rempli peu à peu par le savoir! Elle avait produit sa maturation, de sorte qu'il avait accueilli certaines lectures comme des fruits pleins! Longtemps aussi parmi les Pierres, il avait vécu comme un animal traqué! Il devait assurer sa subsistance, avec des êtres qui lui restaient étrangers, dont il ne partageait pas vraiment les codes, avec tous les problèmes que cela suscite! Si vous n'admirez pas la domination, elle vous hait très vite et férocement! Comment pourrait-il en être autrement? Si vous la mettez en doute, toutes les portes se ferment!

        Longtemps, l'enfant Lumière avait eu peur, en se trouvant anormal! Il était seul apparemment face à la multitude! C'était avant qu'il ne comprenne le décor en carton-pâte et l'instabilité des Pierres, leurs fausses réussites! Derrière leur arrogance et leurs vitrines souvent luxueuses, elles étaient rongées par l'angoisse! Et plus la situation était mauvaise et plus elles devenaient égoïstes, et plus alors la violence et la peur augmentaient, ce qui ne faisait qu'empirer les choses! On était là dans un cercle vicieux, que connaissait bien maintenant l'enfant Lumière!

        Ainsi, en cette nouvelle année, il ne désespérait pas comme les Pierres, mais au contraire il était confirmé dans son expérience, dans sa connaissance! A mesure qu'elles s'inquiétaient, lui se rassurait! Il avançait sur un socle sans pareil! La conscience de sa valeur, il l'avait chaque jour par la défection des Pierres! Il ne se réjouissait pas du malheur d'autrui, mais de voir le mensonge mis à jour! Les Pierres étaient impuissantes à trouver des solutions! Le virus sapait leur domination et les rendait démunies! Leur supériorité n'y résistait pas! Ce qui les assombrissait, ce n'était pas le manque de pain ou de sécurité! La plupart d'ailleurs continuaient à arborer leurs richesses, mais c'était comme si le virus avait pris le commandement, empêchant le développement de leur bulle! 

        Elles étaient esclaves de leur domination et en souffraient! Leur haine s'exacerbait! Toutes les décisions prises par le gouvernement, afin d'arrêter la pandémie et qui limitaient leur liberté, suscitaient leur colère et leur indignation! La situation avait ceci d'étrange, c'est qu'on essayait de sauver les Pierres malgré elles! Mais toute autorité heurte la domination et la vie en société est un équilibre entre le développement de chacun et la conduite du pays! Le virus n'en tenait pas compte, mais, comme on ne pouvait s'en prendre à lui, c'est le gouvernement qu'on accusait de dictature! Un vent de folie semblait souffler sur les Pierres!  

        Comme il est dur de se mettre debout! Le bébé que nous avons été continue de vouloir les autres à son service, comme si le monde entier tournait encore autour de lui! Ainsi, même nos haines nous tiennent chauds, comme des langes, car elles sont les vagissements de notre personnalité inquiète! Nous préférons les querelles à la paix! Renoncer nous paraît de la nuit, du désert, du froid! Ainsi, nous tenons d'autres pour responsables de notre malheur, plutôt que de chercher à nous épanouir!

        Il est pourtant possible de renoncer par amour! de se détacher de sa domination par plaisir! de découvrir que l'inconnu ne nous est pas hostile, bien au contraire! L'égoïsme peut être remplacé par un enchantement et à cette condition seulement on se libère! Nul ne peut accepter de perdre, s'il n'est pas au fond gagnant! Le malheur ne conduit pas à la sagesse, mais la joie, si! La beauté du ciel passait tous les jours sur les Pierres et elles ne la voyaient pas!

  • L'enfant Lumière (XXI, XXII, XXIII)

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                                                   XXI

                                          Les destructeurs

     

        Dans leur village, des enfants Dom s'ennuyaient! Tout était en ordre! Il y avait l'église, qui était un monument historique et qui donnait l'heure... Il y avait la mairie, avec sa secrétaire connue de tous..., le bar tabac glauque sous ses néons jaunes..., la boulangerie où cancanaient les plus riches... Ce quotidien, apparemment immuable, semblait un frein au pouvoir des enfants Dom, un carcan qui leur causait de l'angoisse! Par quels moyens pouvaient-ils se libérer, afin de se sentir les maîtres?

        Ils eurent une idée... Ils mirent le feu à la petite bibliothèque du bourg, elle aussi une beauté du passé et qui était sans doute la seule distraction des lieux! Elle avait donc un caractère quasi sacré, d'autant que ses livres avaient été prêtés, ce qui la rendait encore plus précieuse! Mais peu importe... ou plutôt justement! En la détruisant, les enfants Dom n'auraient pas pu être plus scandaleux et donc se montrer plus forts! Ils triomphèrent ainsi totalement du bourg, qui replongea pour des années dans la nuit intellectuelle!

        Une île peut paraître une prison... Sa gardienne, c'est la mer! L'enfant Dom y tournait en rond! Il n'était pas sensible au paysage et on ne s'intéressait pas à lui! Il fallait frapper un grand coup! L'île devait être secouée jusqu'au tréfonds! Une nuit, l'enfant Dom entra dans l'eau et nagea jusqu'au canot de sauvetage! C'était un semi-rigide qui rassurait tout le monde! Il symbolisait la responsabilité et la solidarité! On pouvait en être fier!

        L'enfant Dom lacéra sa partie gonflable, avec un cutter, et le lendemain le canot avait piteuse mine! On eût dit une épave! L'émoi fut complet: qui avait pu commettre un tel outrage, un tel acte dénué de sens et dangereux! Qui pouvait être aussi malsain, aussi irrespectueux, aussi fou? Bien qu'inquiet, l'enfant Dom respirait l'air comme un parfum! Il était dans tous les esprits, sur toutes les langues! Son ombre couvrait toute l'île, qui s'enfonça dans la suspicion!

        Dans cette petite ville, la police n'a pas grand-chose à faire et, après une plainte pour tapage nocturne, la patrouille est en route pour calmer une petite bande, qui enivrée s'attarde à une terrasse... La voiture arrive sur la place principale et soudain, stupeur, on lui jette des pierres! C'est la guerre subitement! Dans les phares, les policiers aperçoivent des jeunes qu'ils connaissent et dont les parents sont des amis! L'incompréhension est totale, mais on n'embête pas l'enfant Dom dans ses plaisirs!

        Au sommet de ce monument historique, on contemple toute la ville! Les visiteurs s'égrènent et parmi eux, un enfant Dom boude! Il surplombe la cité, c'est spectaculaire, mais justement où en est sa propre puissance? Dans sa bulle dominatrice, les autres n'existent pas ou ils ne sont que des esclaves! L'enfant Dom repère un être plus petit que lui, qui se tient près d'une balustrade... Il s'en approche et sous le ciel, il le pousse dans le vide! N'est-il pas le maître? S'est-il vraiment passé quelque chose? N'a-t-il pas droit de vie ou de mort sur quiconque?  Celui qui est tombé était-il plus que du néant? Est-ce condamnable d'exercer son pouvoir? Ainsi, l'enfant Dom étend sa bulle dominatrice!

        On signale à l'enfant Dom qu'il ne sera pas pilote de ligne, car sa vue baisse! On lui fait un affront! On crève sa bulle dominatrice et l'angoisse y entre à gros bouillons, car c'est tout l'avenir qui est menacé, c'est le rêve qui s'écroule! On demande donc à l'enfant Dom de renoncer sa domination! Cela n'a pas de sens! Il devrait comprendre qu'on ne fait pas ce qu'on veut? que le monde est plus grand qu'il ne l'imagine? qu'il n'en est pas le centre, lui qui se voyait tenir entre ses mains le sort de centaines de voyageurs?

        Lui seul compte pourtant et comme il se voit anéantit lui-même, il finira en beauté! Il n'est pas question qu'il compose, qu'il ait l'impression de se rabaisser et il va montrer à tous qu'il est supérieur, qu'on ne le contrarie pas impunément! Il s'enferme dans la cabine de pilotage et reste sourd aux cris de son commandant, qui essaie d'entrer! Il est maintenant le maître de cet avion de ligne, qui survole la montagne! Le copilote atteint finalement son rêve!

        Les passagers paniquent et gémissent, mais c'est lui le soleil, la seule chose qui importe! Il est l'univers tout entier et à jamais il restera dans les mémoires! Il écrase son avion contre le flanc de la montagne! Celui-ci est pulvérisé! Tout est réduit en bouillie! Par là, l'enfant Dom signe son œuvre! Les miettes humaines et de la carlingue témoignent de sa colère! C'est le bébé qui assassine!

        Ces deux enfants Dom ne sont pas contents! Au lycée, ils sont des anonymes parmi les anonymes! On ne les considère pas et donc ils ne respirent pas! Leur mépris et leur haine n'ont pas cessé de grandir et aujourd'hui, ils sont prêts! Ils ont acheté sur le Net et ailleurs toutes sortes d'armes et les voilà équipés! Ils ont un travail à faire et ils se dirigent vers leur lycée... Ils vont y tuer tout le monde et on comprendra la leçon: ils ne sont pas n'importe qui!

     

                                                                                                           XXII

                                                                                                Les manipulateurs

     

        L'enfant Lumière marchait sous les étoiles, en se demandant comment on avait pu en arriver là. Il avait déjà commencé à expliquer l'histoire à Patricia, mais il n'en finissait pas de la "décortiquer"!

        Si l'enfant Dom se constituait une bulle dominatrice, comme s'il ne restait qu'un bébé, ce qui faisait que les autres n'étaient là que pour le servir, c'était aussi parce qu'il n'y avait plus d'autorités! Les deux grandes idéologies, que furent la religion et le communisme et qui imposaient un sens à la vie, avaient disparu! Seul restait le capitalisme, mais il n'était que l'émanation de notre comportement animal, à savoir la concurrence entre les êtres!

        Le monde était donc sans réponse, quant à la présence de sa conscience! Il en était plutôt gêné et le seul fait de s'enrichir ne comblait pas bien entendu toute son attente, ni ne le préservait de son angoisse! Ceci étant, il ne s'agissait pas de rétablir les ordres anciens, car justement on les avait combattus pour sa liberté, son développement! On devait pouvoir choisir, mais quoi?

        Ce manque de sens et cette hypocrisie, car bien sûr les Pierres jouaient aux fiers à bras, aux affranchis, n'échappaient pas cependant aux enfants Dom! Ils avaient vite fait de juger leurs parents, qu'ils voyaient menteurs et faibles par bien des côtés! Les choses avaient été infiniment plus simples, quand on pouvait régir les enfants au nom d'une autorité supérieure, qui voyait tout et qui interviendrait en cas de fautes!

        A présent, les contradictions, les mensonges des parents apparaissaient au grand jour! Ils disaient: "Faites ceci!" et ne le faisaient pas! Ils prônaient la réserve, l'humilité, le respect et ils ne rêvaient que de s'élever socialement, de se montrer supérieurs, plus riches, quitte à mépriser, à piétiner l'obstacle! Les Pierres, malgré leurs discours, leur morale, ne cherchaient qu'à assurer leur domination et leur égoïsme "dansait" comme des flammes, dans les yeux des enfants Dom!

        Pourquoi alors ceux-ci auraient-ils suivi des vertus, que personne autour ne semblait vraiment respecter! Le mépris, la haine des enfants Dom, à l'égard de leurs aînés, ne cessait de croître, d'autant qu'on apprenait dans le même temps que la planète était apparemment condamnée, à cause des comportements adoptés jusqu'ici! L'enfant Dom devenait donc un bébé monstrueux! Tout lui était dû! Rempli de dédain, il ne pensait qu'à lui, n'avait aucun sens des responsabilités!

        Il avait par ailleurs connaissance de tout! Il surfait sur le Web, était alerté par ses amis et les réseaux sociaux! Il voyait des images que nul enfant n'aurait dû voir! Il avait les informations d'un adulte, avec un cerveau tendre et autrement dit, la jeune pousse devait déjà se charger de fruits! Cela aboutissait à un organe anormalement développé, puissant dans le haut, mais faible à la racine!

        Pressé par son inquiétude et pour ne pas se noyer, l'enfant Dom se maintenait à la surface en dominant constamment, ainsi qu'il aurait été une pile ambulante! Il était vieux, par son savoir, dans un corps d'ado! Comment aurait-il pu alors accepter l'autorité nécessaire à la vie en société? Comment pouvait-il accepter la hiérarchie du travail?

        "Il ne peut pas s'adapter! pensa l'enfant Lumière. Pour survivre, il doit forcément simuler! Son désir de pouvoir est brûlant, mais il ne peut pas s'imposer: il n'a ni l'âge, ni la force physique! Il attend son heure! Pour obtenir ce qu'il veut et surtout de l'argent, il fait l'enfant qui respecte ses parents et son entourage! Il sait les amadouer, en jouer! Au contraire, s'il est menacé, il peut crier à la jeunesse tourmentée, outragée et on sera de son côté, face à l'adulte qu'il aura pourtant méprisé et fait tourner en bourrique!

        Dans la rue, il a l'air innocent... Les Pierres autour n'y font pas attention... Mais, moi, l'enfant Lumière, je sens son pouvoir, son désir... et c'est un abîme! Ce n'est qu'une domination brutale, aveugle, qui ne rêve que de se libérer, pour régner! C'est une ivresse qui doit contenir le vide apparent du cosmos! C'est une bulle enfantine pleine de haine, à cause de la lâcheté des Pierres, de leur suffisance, de leur mensonge! Pour l'enfant Dom, le monde ne mérite que d'être manipulé!

        Mais il attend son heure...  et il est encore bien solitaire... Que se passerait-il s'il prenait les commandes, s'il trouvait un ordre qui le glorifierait, le rendrait tout puissant? Il ne peut pas continuer durablement dans une position fausse! Quand il aura un corps d'adulte, sa domination sera alors extrême, physique et psychique! Elle demandera une soumission totale! Devant l'obstacle, sa haine aura perdu toute impuissance et aura tous les moyens pour briser et détruire! La retenue, la prudence de l'enfant seront loin!

        Comment peut-on concevoir un futur dans ces conditions?"

     

                                                                                                                   XXIII

                                                                                                          La contre-attaque

     

        Comme l'avait dit la reine Beauté, son royaume était incapable de haine, mais il avait des lois et les Pierres les ayant méprisées, la nature se transforma en météores et catastrophes!

        Soeur Tempête se réveilla... Ce n'était pas l'époque, mais elle était inquiète, irritée! D'habitude, elle aimait les solitudes... Ses cheveux étaient de glace et dans ses yeux gris se reflétaient les immensités grises de la mer! D'habitude, elle dormait dans les brouillards et elle courait sur la crête morne des vagues, mais la chaleur venait maintenant jusqu'à elle et elle ne se sentait plus tranquille!

        Elle monta comme un mur de ciment vers les Pierres... Elle était immense et sur les écrans elle apparaissait telle une robe de mariée tourbillonnante! Elle fit d'abord danser les bateaux, puis elle explosa entre les rochers! Le sable criblait le visages des Pierres, qui chancelaient ainsi qu'elles auraient été ivres!

        Des trombes d'eau obscurcirent la route, des arbres gisaient et des rivières noyèrent le paysage! Des torrents descendirent de la montagne, tels des chevaux fous, et des grêlons tombèrent gros comme des œufs! Ce fut soudain le cauchemar! 

        Des Pierres disparurent, perdirent tout! Elles pleuraient au milieu d'un spectacle de désolation! Elles ne comprenaient pas! Elles étaient assommées, malgré les secours! Sœur Tempête, elle, était repartie, mais déjà des masses d'air instables l'agaçaient de nouveau!

        Sœur Typhon était fille du soleil! Elle aimait les flots bleus, sous les ciels sereins! Là, elle s'élevait et se mettait à tourner, de plus en plus vite! Elle se nourrissait de chaleur et son souffle frappait les côtes! Elle passait pleurante, hurlante! On se terrait, on gémissait, on suppliait, on écoutait le monde s'envoler et on attendait la fin de son passage!

        Mais, à présent, elle semblait ne jamais vouloir partir! On croyait à la fin du monde, puis elle remontait plus au nord! Elle découvrait du pays, terrorisait des novices, s'en régalait, détruisait subitement des villes, où on l'appelait Tornade! Elle était devenue imprévisible, impitoyable, cruelle, ne laissant dans son sillage que chagrins et stupeur!

        Soeur Sécheresse était plus accablante encore! Elle avait les yeux azur et tristes! Elle ne disait rien, restait assise là, mais pesait sur tout ce qu'il y avait autour... Les plantes séchaient, les ruisseaux se tarissaient... C'était une œuvre silencieuse, désespérante, dangereuse! On manquait d'eau, on suait, on étouffait, on ne dormait pas... Elle regardait de son œil jaune les Pierres, qui jour après jour courbaient l'échine ou se cachaient!

        Elle rêvait d'avancer les déserts, elle voyait grand! Elle imaginait des sols craquelés partout et ne supportait que quelques bêtes, des reptiles surtout, qui ont le sang froid! On lui faisait un pont d'or, car les calottes fondaient et elle racontait à qui voulait l'entendre comment elle avait dompté une autre planète, nommée Mars!

        Les Pierres, évidemment, prenaient conscience de la situation et s'en alarmaient! Certaines montraient des chiffres, des courbes, annonçaient un avenir sombre et disaient que les Pierres étaient responsables du réchauffement! D'autres niaient farouchement ce fait et l'on se demandait pourquoi! De plus jeunes, comme Patricia, étaient en colère et reprochaient aux générations précédentes d'en avoir seulement profité, sans se soucier des conséquences!

        Ces jeunes Pierres se voyaient en effet dans l'impossibilité d'espérer une vie normale! Le rêve leur était semble-t-il interdit et elles n'avaient pas tort, quand elles accusaient leurs aînées! Les Pierres n'avaient-elles pas depuis toujours suivi leur domination? Mais elles ne s'en rendaient pas compte, car elles n'avaient fait que suivre leur naturel et leur histoire était aussi bien sûr une évolution!  

        Que s'était-il passé? Il avait d'abord fallu construire les nations, c'est-à-dire défendre les territoires et démocratiser les régimes, ce qui a permis d'élever le niveau de vie, afin que le plus grand nombre puisse manger! Quand la domination est absolument nécessaire, on ne la voit pas, tellement elle paraît naturelle, et on ne la remet pas en question!

        Puis est venue la société de consommation et là les choses ont changé! Evidemment, la consommation s'est mise au service de la domination! C'est la richesse qui donne le sentiment de la supériorité, de la réussite! Cela entraîne à vouloir toujours posséder plus, ne serait-ce que pour arborer les objets derniers cris! Car, bien entendu, on ne saurait s'imposer sans être moderne!

        Le résultat est effroyable! On consomme frénétiquement, même s'il s'agit de nourriture, puisqu'elle aussi peut représenter le rang social! On n'en a jamais assez, d'autant qu'acheter permet de lutter contre l'angoisse, comme si la vie "s'occupait" de nous! L'économie perd la notion de nécessité et elle s'emballe! Elle devient un monstre que l'on doit servir, parce qu'on ne la comprend plus!

        La concurrence entre les individus est insatiable et on dévore la planète! On la surexploite, on la réchauffe, on l'urbanise! Elle-même doit être dominée jusqu'au trognon! Pour satisfaire notre égoïsme, nous la méprisons absolument! Les prévisions scientifiques condamnaient les Pierres, mais elles refusaient toujours d'ouvrir les yeux, de se remettre en question!

        Pour cela, elles mentaient effrontément! Elles niaient leurs sentiments! Elles n'avaient pas de haine, ni d'envie, ni d'orgueil! Elles travaillaient pour vivre! Elles ne suivaient que la nécessité, comment auraient-elles pu changer? Même les scientifiques ne comprenaient pas la situation, car ils ne l'expliquaient que par l'augmentation de la population! Ils ne remettaient pas en cause les besoins!

        On parlait de transition écologique, mais ce n'était que déplacer le problème! On ne s'attaquait pas au tuf, car il eût fallu s'avouer sa propre soif de commander, de dominer, de paraître! Aussi, ô combien les politiques se révélaient impuissants! N'étaient-ils pas les premiers à se nourrir du pouvoir? Comment auraient-ils pu supprimer ce qui leur servait de marchepied?

        Cela valait encore pour les écologistes et d'une manière générale, pour tous les extrémistes "verts", car eux aussi voulaient diriger, poussés par leurs convictions, et l'urgence les transformait en dictateurs! La domination était encore sauve! L'hypocrisie aussi! On maintenait qu'on était sans amour-propre, sans ambitions à part celle de bien faire! On continuait à s'abuser, à ignorer qu'on supportait la vie qu'à condition qu'on en fût le centre ou dans l'espoir de le devenir!

        Reconnaître sa domination aurait ouvert un abîme! aurait dérobé le sol sous les pieds! On vivait dans le déni, avec de fausses solutions! Un autre fléau apparut, alors qu'on roulait comme d'habitude la nature tel un vieux tapis, ce qui impliquait une proximité toujours plus grande avec les animaux! Les Pierres finirent par contracter un virus mortel pour elles!  

        "Mesdames et Messieurs, ce soir sur le ring, deux formidables boxeurs! A ma droite, celui que vous connaissez tous, même s'il vous reste étranger... Mais je veux parler de La Dom ou de la domination (applaudissements)! Absolument invaincu jusqu'ici! régnant en maître sur tous les rings de la planète! Responsable du réchauffement climatique! Euh..., qu'est-ce que je dis? Eternelle ceinture mondiale, toute catégorie confondue!

        A ma gauche, Mesdames, Messieurs, la grande surprise! Le bouledogue de l'infiniment petit! Le caméléon de la boxe! L'anguille, le champion de l'esquive, le mutant du round, j'ai  nommé le Covid! (Applaudissements)

        Ding! Et c'est parti! Ouch, Les coups de La Dom sont toujours phénoménaux! Le monstre n'est pas prêt de s'arrêter! Il a des millions d'années d'expérience! On l'aura pas comme ça! Il essaie de coincer Covid dans les cordes! J'ai peur pour le microbe! Mais... mais que se passe-t-il, Mesdames, Messieurs? La... La Dom est touché! Le champion est touché! Il recule, il éternue, il suffoque! Le public est debout! Ding! La fin du round sauve La Dom! Incroyable!

        Approchons-nous du soigneur de La Dom, pour savoir ce qu'il dit: "La Dom, tu m'entends? Respire! Voilà, lentement! Reprends ton souffle! Ecoute, le Covid, c'est pas un boxeur normal! Il attaque directement les poumons! Mais, j'ai un vaccin! J' te fais une piqûre là et tu vas pouvoir repartir! C'est réglementaire, La Dom! Tu ne vas pas t'en tirer sinon!"

        Le soigneur a raison, il faut quelque chose de spécial et le combat reprend! La Dom semble mieux! Il rit du virus, qui a l'air inoffensif maintenant! Ouch! Quel direct de La Dom! Le Covid esquive encore une fois, mais pour combien de temps? On dirait qu'il cherche une solution! Mais... mais il vient de la trouver! Car soudain La Dom plie les genoux! Le champion du tombe se relève, titube! Il est hagard, Mesdames, Messieurs! Ding! Une nouvelle fois, il est sauvé par la fin du round! L'émoi est complet ici! Approchons-nous encore du soigneur!

        "La Dom, tu m'entends! Respire! C'est ça, lentement! Reprends ton souffle! Ecoute, ce salopard a muté! Ouais, muté! J'ai un autre vaccin, ouais! Un rappel quoi! Laisse-toi faire, c'est pour ton bien!""

        Le combat dure encore, mais le virus mettait bien à bas les ambitions des Pierres! En empêchant seulement leur mouvement, il remettait en cause leur fonctionnement et les poussait à regarder en elles-mêmes! Certaines Pierres d'ailleurs changèrent... Elles quittèrent les villes pour la campagne, ce qui leur demandait d'adopter un autre rythme, de gagner moins, de privilégier le cadre de vie, plutôt que la position sociale, le pouvoir! La force de la domination était relativisée!

        Mais la plupart des Pierres continuaient tout bonnement à croire que tout allait revenir tôt ou tard à la normale, que, passé l'obstacle, tout repartirait comme avant! L'idée était qu'on pouvait vivre en ayant assuré sa sécurité, son indépendance, que pour les "grandes" questions il n'y avait pas de réponses, que la consommation était bonne quand elle demeurait raisonnable; qu'il était possible de marcher droit et de supporter l'injustice, à condition qu'on la combatte et que cela dédouanait donc de l'égoïsme, et qu'il n'y avait pas de contradictions à clamer haut et fort et d'une manière répétée que seule la Pierre suffisait dans l'Univers, comme si on n'agissait pas ainsi pour dominer, apparaître comme unique, comme le destin de tout, le centre même de l'immensité, comme le contraire exact de la solitude et de son acceptation, le contraire exact de ce qu'on essayait de prouver!

        Ce que ne comprenait pas les Pierres, c'était que le temps du développement matériel était terminé! Certes, on "n'arrêtait pas le progrès", mais la situation montrait que, quand la domination n'était plus strictement nécessaire, elle devenait un poison pour les Pierres, qui se tuaient elles-mêmes!

        A leur décharge, la plupart d'entre elles étaient placées, dès le départ, dans un engrenage de peur et de rentabilité, qui les broyait et les dépassait! Elle n'avait pas la possibilité franche de prendre du recul, mais cela ne les excusait pas totalement, car l'histoire des Pierres était déjà jalonnée de messages, qui prenaient justement le contre-pied de la domination, et parmi ceux-là on trouvait la base des religions! Il suffisait de s'en montrer curieux, mais chacun mettait, semble-t-il, un point d'honneur à paraître affranchi et à ne pas croire ce qu'on tenait pour des légendes ou des contes pour enfants!

        Cependant, on était dans une impasse et c'était maintenant au tour du développement spirituel! Il ne s'agissait pas pour autant d'imposer une religion, mais de se demander si l'amour pouvait enfin jouer un rôle et s'il permettrait de sentir sa valeur, sans avoir besoin de dominer! Le bonheur est une force et celui qui aime, au lieu de haïr, est sûr de son développement, c'est-à-dire de sa supériorité! En fait, il "domine" en élevant l'autre, ce qui apaise le monde!

        Mais l'enfant Lumière ne se faisait guère d'illusions: on n'apprend généralement que contraint et forcé et les Pierres ne changeraient que dans les larmes!

  • L'enfant Lumière (XVII, XVIII, XIX, XX)

    L enfant4

     

     

     

     

     

     

                                                  XVII

                                                L'attaque

     

        "Eh! Mais qu'est-ce qui se passe?" s'écria soudain la jeune Pierre. Les objets autour semblaient se dissoudre en une masse grise, ainsi qu'ils auraient été les grains d'un sablier, coulant dans l'abîme du temps! Le visage de la jeune Pierre était maintenant déformé par l'angoisse!

        L'enfant, sans sourciller, expliqua: "C'est un enfant de la domination qui arrive! Quand la société n'a plus que la domination pour la diriger, elle produit des enfants monstres, des concentrés de domination psychique, qui ont besoin à chaque instant d'être le centre d'intérêt, ce qui implique que les autres leur soient totalement soumis! Ils fonctionnent comme des trous noirs, mais dans le domaine de l'esprit! Maintenant, regarde ce qui va se passer!"

        Une autre jeune Pierre venait effectivement à leur rencontre... On ne voyait pas son visage sous une capuche... Rien dans son attitude ne montrait qu'elle se souciait de la rue et pourtant, on se tournait vers elle, car elle semblait animée d'une énergie dense, comme celle d'un aimant!

        L'enfant se planta devant elle et elle s'arrêta comme surprise! Il y eut un instant de confrontation, puis la jeune Pierre s'agita et elle laissa échapper une forme étrange, qui se dressa au-dessus d'elle! C'était le visage même de la haine! Il était à la fois visqueux et hurlant!

        Il eût voulu détruire l'enfant, mais la force physique n'était pas son arme et peu à peu il s'effaça, vaincu par son impuissance! La jeune Pierre alors s'en alla et l'enfant fut bientôt rejoint par sa nouvelle amie. "J'ai crû que tu allais être broyé! dit celle-ci.

        _ Ce n'est pas possible par la domination psychique! Car j'appartiens au royaume de la beauté et je profite donc de sa force! Je te conseille d'ailleurs de contempler la nature le plus souvent possible, afin de te pénétrer de sa beauté et tu verras que celle-ci est infinie, ce qui fait que sa force l'est aussi! Le rythme de la nature est plus lent que le nôtre et plus tu t'en approcheras, plus tu t'éloigneras de celui de ta propre domination, qui n'est qu'inquiétudes, impatiences et chagrins!  

        _ Eh ben, t'as pas perdu ton temps!

        _ Non."

     

                                                                                       XVIII

                                                                                     Le futur

     

        Le soir tombait et l'enfant et sa nouvelle amie regardait la ville... Elle était toujours pleine de fracas et Stress au-dessus continuait à fouetter les Pierres! Puis, on vit une chose étrange... Des projecteurs s'allumèrent et une clameur s'éleva! Une voix de stentor retentit dans des haut-parleurs et l'enfant la reconnut: c'était celle de La Dom!

        Il appelait à lui ses enfants, il leur parlait du pouvoir, de leur force, de leur grandeur! Il leur disait qu'ils seraient bientôt les chefs, qu'ils seraient chargés de garantir l'ordre, de défendre le territoire! La clameur grossissait et même Stress s'arrêta, comme bercée!

        La Dom fit miroiter une victoire, un rêve de tranquillité et de prospérité; appela à la puissance et à l'effort! "J'ai peur! murmura la jeune Pierre, qui frissonna. On dirait des bêtes!"

        L'enfant acquiesça: "Ils obéissent en effet au réflexe animal, qui fait que plus il y a d'inquiétude et plus il y a de domination! Mais plus il y a de domination et plus aussi il y a d'inquiétude! C'est sans fin... et c'est le chemin du rejet, de la haine et de la violence! Il y a pourtant une autre voie... En nous aimant les uns les autres, nous construisons un monde qui nous rassure et qui rend donc la domination inutile! C'est au fond la seule solution, pour échapper au cercle vicieux de l'égoïsme! C'est l'amour qui fait de nous des êtres humains! Encore faut-il comprendre ce que représente la beauté!"

        Les étoiles maintenant brillaient et la fée Lumière semblait sourire à travers leur éclat! "Comment elle s'appelle?

        _ Hein? C'est toi, le Psoque? demanda l'enfant.  

        _ Mais oui! Tu as une nouvelle amie et tu ne sais même pas comment elle s'appelle!

        _ A qui tu parles? demanda la jeune Pierre.

        _ A une petite bête qui est dans mon oreille! C'est un Psoque savant, je t'expliquerai... Mais il veut savoir ton prénom et moi aussi...

        _ Patricia... et le tien, c'est comment?

        _ Pour l'instant, je voudrais rester l'enfant... C'est important..."

        Patricia voulut rajouter quelque chose, mais elle fut coupée par un grand cri! Là-bas, sous les projecteurs, montait le nom de Dom! "Dom! Dom!" entendait-on scandé et cela avait effectivement quelque chose d'effrayant! Puis, les enfants de La Dom essaimèrent dans la ville, en chantant encore Dom partout où ils allaient!

        " Comment en est-on arrivé là? demanda Patricia.

        _ En se persuadant que le ciel est vide! En méprisant le royaume de la beauté! C'est une très vieille histoire, pleine de malentendus! C'est aussi l'histoire d'une évolution! L'égoïsme est notre force primordiale! C'est le feu qui nous pousse à nous développer et à nous rendre libres, en secouant tous les jougs! La religion était une de ces entraves et nous nous en sommes débarrassés, d'autant qu'elle avait pris le parti des riches! Nous avons alors cru que seule la raison pouvait nous gouverner, mais la raison ne satisfait ni notre orgueil, ni notre égoïsme!  A présent, certains, comme tu le sais et pour ne pas sentir le vide, vivent dans une bulle, qui est uniquement constituée par leur domination! Rien d'autre n'existe pour eux et ainsi sont nés les enfants Dom, qui vont faire plier la ville sous leur pouvoir!"

     

                                                                                Deuxième partie

                      

                                                                           LES ENFANTS DOM

     

                                                                                         XIX

                                                                                     La guerre

     

        Des voitures brûlaient, des bagarres éclataient, des coups de feu retentissaient! Des bandes luttaient pour des territoires ou cherchaient à se faire connaître! A côté de carcasses noircies et après des nuits de violence, on avait le sentiment d'une petite guerre et que la société était de moins en moins sûre!

        Pourtant, même si la délinquance ou le banditisme surprenaient par leur intensité, on restait en terrain connu! C'était là le fruit de la domination physique, celle qui avait entraîné l'humanité dans des conflits sans fin, jusqu'aux guerres mondiales, afin que les frontières des pays soient fixes!

        La paix s'installa, car on avait dépassé toutes les horreurs et on était maintenant à même de détruire totalement la planète, mais la domination physique servait encore ceux qui ne pouvaient s'élever socialement et qui obtenaient donc du pouvoir, en dépit des lois!

        Mais la grande nouveauté était cachée et correspondait avec la mondialisation et l'ère triomphant de la communication! La domination psychique venait quand la domination physique n'était plus absolument nécessaire! Cela ne pouvait en être autrement, de même que l'individualité devient plus riche, à mesure qu'elle est dégagée des besoins matériels!   

        De plus et comme on devait s'y attendre,  le passage entre les deux dominations s'effectuait graduellement et la plupart des Pierres usaient de leur domination psychique, au profit de leur domination physique! Ils amenaient le regard de l'autre sur une partie de leur corps, dont ils étaient particulièrement fiers, en vue d'une soumission!

        Le but demeurait la domination physique, mais chez les enfants Dom, il n'était plus question du corps! Seule comptait la domination psychique! C'était la vraie nouveauté! Tout se passait dans le domaine du cerveau! Le muscle n'existait plus et s'il réapparaissait, il était plutôt un aveu d'échec!

        Le combat était éminemment cérébral, chacun se percevant avec une certaine densité psychique! Ce n'était plus le nombre de kilos qui faisait la loi, mais le poids des neurones, l'intensité de la pensée, la puissance de sa vision! Le cerveau était d'ailleurs entraîné depuis le plus jeune âge, à travers tous les écrans possibles, dans l'univers du numérique!

        Inlassablement, il se formait à toutes sortes de gymnastiques! Son attention était instamment sollicitée et devenait anormalement forte, ne pouvant que s'exercer et faire pression dans le quotidien! La domination psychique œuvrait invisiblement et pourtant elle soumettait les êtres, qui avaient peur et baissaient la tête!

        Elle était d'autant plus redoutable que l'humanité semblait seule face au cosmos, avec son étrange faculté de penser! Tous les garde-fous idéologiques avaient volé en éclats, mais les Pierres ne sentaient pas l'abîme, tant qu'elles s'enivraient du sentiment de leur importance et désormais la domination psychique était le fer de lance de leur développement!

        Les Pierres n'exploitaient plus seulement la nature, pour en être les maîtres, mais elles la méprisaient absolument, puisque leur pouvoir était de moins en moins matériel et de plus en plus cérébral! Certes, on allait à la beauté par l'esprit, mais nullement en voulant dominer! Ainsi,  les Pierres gonflaient telle une bulle monstrueuse!

     

                                                                                        XX  

                                                                                L'affrontement

     

        L'enfant Lumière s'installa dans un transport en commun et il se réjouissait déjà de voir défiler le paysage! Mais soudain il sentit la présence d'un enfant Dom et il sut que le trajet allait devenir un enfer!

        L'enfant Dom ne cherche qu'à dominer, c'est-à-dire qu'il veut être le centre d'intérêt, ainsi que la vie de tous les autres lui serait soumise! Pour cela, il se concentre en pensant qu'il est supérieur, le maître! Il fait peser son désir, son autorité sur la tête de ceux qui l'entourent! Evidemment, tant qu'il ne rencontre pas de résistance, il ne produit pas lui non plus d'efforts! Les Pierres qui naturellement s'abaissent sont laissées tranquilles! Ce ne sont pas des proies!

        L'enfant Lumière, qui connaissait le royaume de la beauté et qui donc ne faisait pas partie des Pierres, fut immédiatement pour l'enfant Dom une surprise et un défi! Celui-ci exerça par conséquent son pouvoir sur l'enfant Lumière, afin de le vaincre, d'être le dominant, d'autant que la domination psychique ne tient que par elle-même, qu'elle est encore plus étrangère au monde que la domination physique, qu'elle ne se relâche jamais!

        L'enfant Lumière devint l'objet d'une force, qui lui imposait de regarder d'où elle venait! Ainsi, il tournerait les yeux vers l'enfant Dom et lui donnerait toute son importance! L'enfant Dom aurait gagné! Il fallait donc résister à cette attraction, bien réelle, car bien entendu chacun a droit à une vie propre, avec ses choix!

        L'enfant Lumière commença par fixer son regard sur les arbres, qu'il voyait au passage, car il retrouvait ainsi le royaume de la beauté, qui lui était familier, mais ça ne suffisait pas! le pouvoir de l'enfant Dom continuait à le tourmenter, à faire pression sur lui, de sorte qu'il avait l'impression d'être "palpé", qu'on sondait toutes ses failles!

            En effet, les peurs constituent autant de zones d'ombres, qui se révèlent sous le stress! De vieilles blessures, qui peuvent remonter à l'enfance, menacent de se rouvrir et l'enfant Lumière imagina des Pierres femmes, fragilisées par la dépression et craignant même leur sensualité, en train de céder au pouvoir psychique de l'enfant Dom! En un regard, elles devaient se présenter à lui telles des esclaves sexuelles, bien qu'il ne fût peut-être âgé que de treize ans! Mais, même dans ce cas, si les choses du sexe étaient encore sans doute abstraites à l'enfant Dom, cette soumission entière le satisfaisait!

        Le combat était étouffant, âpre! Et pourtant rien dans le transport n'en indiquait la violence! Tout paraissait calme, mais l'enfant Lumière ne cessait de lutter! Son but était simple: se concentrer suffisamment sur un objet extérieur, afin de ne plus sentir l'action de l'enfant Dom! Mais, à présent, il en était réduit à observer attentivement des détails à l'intérieur du véhicule, comme une caméra ou des consignes de sécurité, car tourner la tête vers le dehors demandait trop d'énergie! 

        Puis, soudain, l'enfant Lumière redoubla de force, pour replacer la situation dans sa réalité, sa banalité! Il était dans un transport en commun, qui conduisait des gens à travers la ville! L'enfant Lumière avait comme déplié ses ailes, prit de la hauteur, au point de n'être plus qu'objectif, ainsi qu'il aurait pu voir le toit du véhicule, le monde des Pierres, leur petitesse dans le cosmos et même leur mort! L'enfant Lumière avait cette puissance, car il n'avait peur de rien, ne se cachant rien!

        Ce n'était pas du tout le cas de l'enfant Dom! D'un coup, sa domination avait été brisée et l'enfant Lumière, tout en maintenant sa concentration, l'observait par en dessous! Il cédait peu à peu à la panique! Il ne pouvait pas reporter son attention sur le monde extérieur, sur les fleurs ou les arbres, comme l'enfant Lumière, car il ne connaissait que sa propre domination! C'était sa bulle et elle venait de crever! L'angoisse rentrait dans son esprit, ainsi que la mer dans le trou d'une coque!

        L'enfant Dom n'avait qu'une seule bouée de sauvetage et il s'en saisit avidement! Il plongea le nez dans son smartphone, son petit miroir de Narcisse! Vite, vite, il fallait retrouver les choses qui donnaient de la valeur à l'enfant Dom, qui nourrissaient son égoïsme! ses messages, ses proches, ses photos, ses votes, ses jeux, ses listes d'envie, etc.! L'enfant Dom se servait du numérique, comme d'une perfusion! C'était là toute sa faiblesse et la preuve qu'il ne connaissait pas la réalité, qu'il vivait hors d'elle, dans une excroissance dominatrice!

        L'enfant Lumière était arrivé à destination et il quitta le transport en commun. En retrouvant l'air frais, il respira un grand coup! Il était de plus en plus surpris par la puissance des enfants Dom, d'autant qu'ils étaient de plus en plus jeunes! Ce n'était pas normal et de fait les enfants Dom souffraient de dépression précoce, car ils se vidaient telles des piles!

        L'un d'ailleurs, un jour, s'était brusquement endormi près de l'enfant Lumière, quand il eut compris qu'il ne pouvait le vaincre, comme si l'enfant Lumière était devenu, par sa force, une protection, un abri! De même deux autres, après s'être usé les dents sur l'enfant Lumière, avaient cessé de le combattre et l'avaient examiné, ainsi qu'une énigme, pour savoir d'où venait sa paix, son assurance!

        Il faut comprendre que les enfants Dom sont nés du sentiment qu'on ne peut avoir confiance dans le monde des adultes, puisqu'il a semble-t-il failli, le réchauffement climatique étant là notamment pour en témoigner! Les enfants Dom se croient en devoir de "prendre les choses en main", car les adultes ne sauraient leur apporter la sécurité et c'est pourquoi ils ont une domination aussi totale prématurément! Cela veut encore dire que leurs parents leur paraissent mous, faibles ou lâches et il est vrai que les Pierres vivent dans une profonde hypocrisie, qu'elles ne s'avouent même peut-être pas! Toujours est-il qu'on pourrait prendre les enfants Dom en pitié, car ils sont d'abord perdus, mais ils constituent d'emblée une menace, une agression qui ne peut que laisser le souhait de leur échapper!

  • L'Enfant et la lumière (XIII, XIV, XV,XVI)

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                                                      XIII

                                           Le dieu des Pierres

     

        Fée Lumière dora un nuage et l'enfant hébété le contempla, jusqu'à s'apaiser... "Et si le travail était le dieu des Pierres? se demanda-t-il. Il semble régner en maître... Il est nécessaire pour vivre... Il enchaîne les Pierres, mais aussi leur permet de se développer..." Il en était là de ses réflexions quand il croisa un mendiant.

        C'était une jeune Pierre, entourée de ses chiens, qui faisait la manche dans la rue..., mais l'enfant l'ignora. "Bonjour! dit la Pierre, comme si on lui avait manqué d'égards!

        _ B'jour! répondit négligemment l'enfant, qui voulait continuer son chemin.

        _ Je vous souhaite une bonne journée! rajouta la Pierre, avec un ton lourd de reproche!

        _ Mais à toi aussi! répliqua piqué l'enfant.

        _ Et une bonne santé!"

        L'enfant pensa encore répondre, car il était évident que la Pierre voulait avoir le dernier mot, afin de le culpabiliser, mais, même s'il sentait une certaine colère l'envahir, l'enfant resta muet et partit. Il avait senti que la haine, entre lui et le mendiant, ne demandait qu'à s'exacerber, ce qui était inutile. Puis, soudain, une vérité lui apparut! "Si cette Pierre, qui ne travaille pas, se dit-il, est si fière d'elle-même, c'est que le dieu des Pierres n'est pas le travail! C'est autre chose!"

        "Hem! Hum! Est-ce que je pourrais intervenir?

        _ Hein? Qui c'est qui parle?

        _ C'est moi, le Psoque! Je suis dans ton oreille... et comme tu parles tout haut...

        _ A la bonne heure! Je ne t'ai donc pas tué!

        _ Eh bien, non! Au moment où tu as brutalement refermé le livre, un souffle m'a fait sauter sur toi! Sinon je faisais le tréma d'un i!

        _ Rassure-moi, tu n'es pas comme le pou des cheveux!

        _ Il ne faudrait pas mélanger les torchons et les serviettes! Je suis un érudit, moi!

        _ Bon, bon, et tu voulais me dire quelque chose...?

        _ Oui, mais il va falloir que tu t'accroches un peu...

        _ Tu sais, je peux paraître innocent, comme ça..., mais je suis capable de me concentrer!

        _ Très bien! Alors, si tu regardes plusieurs Psoques sur une table, tu ne vois pas de différences entre eux, même avec une loupe s'entend!

        _ D'accord...

        _ Hypothèse! Attention! Plus un organisme apparaît tard dans l'évolution et plus il est complexe! Et plus il est complexe et plus il est différencié ou individualisé!

        _ Ton hypothèse me semble juste, mais où veux-tu en venir?

        _ A ceci! C'est que l'individualisation mène forcément à la domination! Car c'est l'individu qui s'impose qui survit! Celui qui défend son territoire peut se nourrir et se reproduire!

        _ Le Psoque, tu es génial!

        _ N'exagérons rien!"

        En un éclair, l'enfant avait repensé aux discours du merle et de la pie! Chaque Pierre veut a priori se développer et dominer, comme les animaux! Mais le territoire, chez la Pierre, c'est aussi sa pensée! C'est donc une domination psychique qui anime les Pierres! Mais cela veut aussi dire que c'est d'abord leur égoïsme qu'elles veulent satisfaire!

        La conclusion était évidente: le dieu des Pierres, c'est elles-mêmes!

        L'enfant commença à siffloter, heureux d'avoir fait un grand pas, mais ce fut à cet instant qu'il reçut un violent coup sur la tête, qui le fit plonger dans une nuit totale!

     

                                                                                                             XIV

                                                                                                         La Dom

     

        "Tu te réveilles enfin!" L'enfant ouvrit effectivement un œil et il avait un fort mal au crâne! Il était assis devant une table de banquet, en face d'une Pierre massive, qui mangeait calmement. "Je m'appelle La Dom, reprit-elle. Sers-toi si tu as faim!

        _ La Dom comme domination! C'est toi qui commandes les Pierres!

        _ C'est exact! Mes gardes t'ont conduit ici, car j'ai des eu des plaintes te concernant!"

        L'enfant regarda autour de lui et vit que l'immense salle était dépourvue de fenêtres, ce qui indiquait qu'on devait être sous terre! "En particulier, le duc de l'Emploi était très remonté contre toi! Que peux-tu lui reprocher? Il faut bien vivre et travailler pour cela!

        _ Au nom de l'Emploi, nous détruisons la planète! A quoi bon nous développer, si c'est pour provoquer notre perte? Et tout ça, c'est à cause de toi!

        _ Tiens, explique-moi-ça! fit La Dom en s'adossant sur son siège.

        _ En voulant dominer, nous sommes pareils aux animaux!

        _ Quoi de plus naturel! Nous sommes nous-mêmes à l'origine des animaux!

        _ Mais nous ne pouvons vivre comme eux!

        _ Non?

        _ Non, la pensée nous donne la connaissance, mais celle-ci nous effraie aussi! Par exemple, nous savons que nous allons mourir ou combien notre place est infime dans l'espace!

        _ Et alors?

        _ Alors, quand nous avons peur, nous cherchons à dominer davantage, ce qui nous tranquillise... Voilà pourquoi nous ne cessons d'exploiter la nature! Notre angoisse fait que nous dévorons le monde! A mesure que notre savoir s'étend, notre domination devient frénétique, ce qui à terme nous condamne!

        _ Mais nous sommes de plus en plus nombreux!

        _ Etre les maîtres nous protège de la réalité! C'est pourquoi nous détruisons tout ce qui n'est pas nous!

        _ Et d'après toi, quelle serait la solution? demanda La Dom, qui maintenant se curait les dents!

        _ Il faudrait... euh...

        _ Je t'écoute...

        _ Il faudrait lutter... contre la domination..."

        Un grand silence se fit... Puis, La Dom soupira... "Je vais te montrer quelque chose", dit-il. Il appuya sur une télécommande et un grand écran descendit du plafond, avant de s'allumer. A l'image, on voyait des Pierres, le nez sur leur smartphone...

        "Ces jeunes ne regardent ni les nuages, ni le soleil! reprit La Dom. A chaque seconde compte le sentiment de leur importance, à travers leurs proches, les réseaux sociaux, leurs applis... C'est comme si j'étais leur maman! Mon pouvoir est illimité et tu voudrais que j'abandonne tout ça, au nom d'une catastrophe qui n'est même pas là! Tu n'es pas sérieux!

        _ La domination est pour nous une maladie!

        _ Tu peux rentrer chez toi... Mes gardes vont te raccompagner... Je voulais te connaître, car, vois-tu, il n'y a qu'une seule manière de changer les individus, c'est par la force, par plus de domination! Et ce n'est pas ce qui t'intéresse, n'est-ce pas? Tu n'es donc pas un danger pour moi!"

        L'enfant se leva et se dirigea vers la sortie, mais il entendit encore crier derrière lui: "On va te rire au nez!"

     

                                                                                                               XV

                                                                                                         La révolte

     

        Les choses se précisaient pour l'enfant: devant l'inconnu de leur situation, les Pierres se raccrochaient à leur domination animale et devenaient des super prédatrices, créant ainsi un royaume destructeur, qui à terme les condamnait elles et leur planète! La domination psychique excluait le royaume de la beauté et ne voyait la nature que sous des critères d'exploitation!

        Evidemment, les Pierres elles-mêmes sentaient toutes les difficultés, tout le péril de leur conduite et elles en éprouvaient un grand mal-être! Des crises surgissaient régulièrement et on cherchait vainement des solutions! Vainement, car c'était un monde clos, fermé par sa domination, qui s'interrogeait sur lui-même!

        Ainsi, les Pierres étaient-elles face à des problèmes inextricables! Par exemple, un économiste disait: "Il faut une économie forte! Pour cela, il faut une consommation forte!

        _ Cela fait toujours plus de déchets et de pollution! lui répondait-on.

        _ Euh... Alors, il faut consommer mieux!"

        De même, certaines clamaient: "Il y a urgence à diminuer les gaz à effet de serre et à mettre en place des énergies renouvelables!" Mais les éoliennes détruisaient le paysage et les hausses des tarifs imposaient un retour au nucléaire, qui conservait tout sa nocivité! On tournait en rond, on colmatait ici, pour une fuite là-bas, et l'avenir apparaissait de plus en plus sombre!

        De jeunes Pierres, cependant, se révoltaient, chiffres à l'appui, et c'est l'une d'entre elles que rencontra l'enfant! Elle était en colère: "Ils ne comprennent rien! disait-elle tout haut. Le bateau coule et l'orchestre continue à jouer!" Ces paroles éveillèrent l'attention de l'enfant, car elles faisaient écho à ses propres préoccupations. Il aborda la jeune Pierre: "Je suppose que tu es en colère contre le gouvernement, parce que son action est insuffisante contre le réchauffement climatique! dit-il.

        _ Et comment! répondit la jeune Pierre, qui était du sexe féminin. Il y a des mesures à prendre, sinon on court à la catastrophe! Mais nos dirigeants se contentent de s'écouter parler!

        _ Il faut certes des décisions politiques, mais ta déception vient de ce que tu ignores comment nous fonctionnons!

        _ Qu'est-ce que tu veux dire?"

        Alors l'enfant raconta à la jeune Pierre la domination et lui demanda: "Comment espérer un changement, quand notre raison de vivre est de nous sentir supérieurs aux autres, ce qui implique de posséder toujours plus! Diminuer la pollution pour nous est une source d'angoisse!

        _ Mais qu'est-ce que tu préconises?

        _ Il faut accueillir le royaume de la beauté, lui faire toute sa place et d'abord le reconnaître! Ainsi nous respecterons pleinement la nature! Mais c'est aussi comprendre que la beauté est un don, un don d'amour! Ce n'est qu'en aimant les autres que nous laissons le royaume de la beauté nous pénétrer et envahir peu à peu le royaume de la domination!

        _ Mais... mais... tu parles d'un changement radical des individus, alors que la maison brûle!

        _ Tu as constaté toi-même l'échec de la politique! Il n'y a pas d'autres antidotes à la domination que l'amour! C'est le but de la pensée!"

     

                                                                                                              XVI

                                                                                                          L'exemple

     

        La jeune Pierre était intriguée et elle demanda: "Comment pourrais-je commencer?

        _ C'est très simple! Tu vois la boulangerie là-bas? Tu t'installes dans la queue et tu regardes tout ce qu'il y a autour, comme si c'était pour la première fois! Tu essaies de remarquer dans les gâteaux un détail que tu ne connaissais pas, par exemple un nom qui te surprend! Tu examines le décor, ainsi que tu serais un visiteur de l'espace! Tu considères la vendeuse, sa mise; tu t'intéresses à ce qu'elle est, tu imagines sa vie, tu notes si elle est fatiguée ou pas! Pour toi, le temps s'arrête! Tu es l'idiot! celui qui ne comprend rien! Surtout, si tu sens l'impatience te gagner, redouble de calme, respire et réjouis-toi de te concentrer encore plus sur le monde!

        _ Eh ben, j'y vais alors?

        _ Comment t'es encore là? Et après tu me racontes!"

        La jeune Pierre fit comme on le lui avait dit, puis elle revint vers l'enfant, qui ne l'avait pas quitté des yeux... "Alors? questionna celui-ci.

        _ Je me suis efforcé de vider mon esprit et de n'être plus qu'un simple observateur!

        _ Bien!

        _ J'ai vu que certains gâteaux étaient vraiment appétissants, que le plafond se disjoint par endroits et que la boulangère était triste, malgré sa politesse!

        _ Parfait!

        _ Ce qui m'a dérangé, c'est que subitement je me suis sentie pressée par une personne derrière moi! Elle n'a pas cessé de peser par la tension qu'elle dégageait..., alors que nul ne mettait de la mauvaise volonté et que c'était à chacun son tour! J'ai été crispée jusqu'à ce que je sorte!

        _ Voilà ce que j'attendais! Par ton calme, tu as provoqué la domination psychique! Tu as semblée indifférente à son pouvoir, ce qui l'a inquiétée, heurtée! Elle veut de la soumission, que le monde marche à son rythme et toi, tu contemples, tu aimes! La royaume de la beauté  naît en toi et s'oppose au royaume de la domination!

        _ Mais... mais regarde mes mains!

        _ Ta carapace de pierre s'effrite et tombe en poudre! J'appelle Pierre tous ceux qui n'ont que leur domination psychique pour raison de vivre, car en même temps ils se ferment, ils résistent au voyage de la lumière, à sa poussée, qui nous vient du royaume de la beauté! Plus tu donneras de la réalité à l'autre et à la différence qui t'entoure et plus tu te détacheras de ta domination, de ton égoïsme! Tu sera bientôt un enfant, dans lequel la lumière aimera se répandre, afin de faire ta joie!"

  • L'Enfant et la lumière (IX,X,XI,XII)

    L enfant 9

     

     

     

     

                                                       IX

                                          Les grains de lumière

     

        L'enfant était de nouveau assis à sa petite table de bois blanc et il regardait des problèmes de mathématique. Cela ne lui parlait pas, mais il sentit une caresse sur sa joue: c'était un rayon de soleil, qui venait de le chauffer! Il se tourna vers lui et aperçut des grains illuminés, qui dansaient! De la poussière passait dans le rayon et il s'amusa à la troubler, mais les grains ne se laissèrent pas faire et entourèrent sa main! Celle-ci se mit à luire et l'enfant fut fasciné!

        Puis, comme s'il y était invité, il avança tout son bras dans le rayon, sa main continuant à jouer avec les grains de lumière! Ceux-ci s'élevaient et l'enfant aussi, dont tout le corps était maintenant enrobé de chaleur! Il remontait le rayon, mené par le ballet des diamants et ainsi il ne s'aperçut pas qu'il avait franchi la fenêtre!

        Le rayon l'emportait, le soutenait et la ville peu à peu s'étendit sous ses yeux... Partout, il y avait des chantiers et... du bruit! Cela perçait, fumait, rageait, sciait, vomissait, crevait, battait! Des grues se dressait pour construire toujours plus haut et... plus loin! La ville marchait sur la mer, la campagne et ne semblait avoir aucune limite!

        L'enfant avait l'impression d'être au-dessus d'une gigantesque termitière et il en frissonna, mais déjà il atteignait les nuages! Des titans de coton cinglaient tous dans la même direction! Il y avait là des géants débonnaires, à la tête d'un blanc resplendissant et aux joues légèrement rosées! Ils avaient l'air de gros choux-fleurs en balade!

         Mais les créatures les plus fantastiques, les monstres les plus incroyables, qui dépassaient de loin en étrangeté les animaux préhistoriques, les accompagnaient! Ils étaient parfois sombres et fuligineux et glissaient le long de scènes curieuses, charmantes, attachantes! Une vieille dame se recueillait sur un jeu, un bébé refusait de suivre le mouvement, un cheval ruait dans l'éther bleu!

        L'enfant prit place entre des poufs moelleux et se laissa porter. On survola des champs qui étalaient leur vert vif tel un damier, puis les grains de lumière plongèrent vers une vallée et l'enfant les suivit, sans peur, car le vent lui murmurait qu'il était son ami! On survola un fleuve, au ras de l'eau, comme certains oiseaux majestueux à côté! Au-dessous, la surface se ridait, sous l'effet de quelque risée, et on eût dit une fine cotte de maille, pareille à de la soie!

        Plus loin de la vase étincelait, comme si elle avait été en or, et on se dirigea vers une falaise boisée! La lumière montra deux pierres blanches et moussues, qui signalaient l'entrée d'un escalier. L'enfant le prit et il marcha sur des feuilles dorées ou amarantes, que l'humidité faisait luire, dans des odeurs d'humus!

        Plus, il y eut des buissons de houx, tels des candélabres jaillissants; des branches de sapins, ainsi que des vagues de perles; des fougères qui brillaient comme de la braise! On passa une salle silencieuse, au profond tapis rouge, parmi des troncs aussi droits que des piliers et sur lesquels coulait de la résine, qui rappelait la cire des bougies! Des doigts de lumière tombaient là en chauffant à blanc des gargouilles griffues!

        Le feuillage montrait ses cristaux nervurés; le talus ses toiles d'araignées tels de petits hamacs bleus; des arbres lisses et noueux prenaient des poses de messieurs satisfaits ou au contraire ouvraient leurs branches, pour crier à la catastrophe!

        Le paysage s'égaya cependant... et on écarta des voiles doux de pollen! Les fleurs! Elles étaient là par milliers! de toutes les couleurs! de toutes les formes, de toutes les tailles! L'enfant voulut les caresser, car elles avaient l'air de jeunes coquettes ou de vieilles vaniteuses et le vent les agitant doucement, elles semblaient rire et apprécier!

        C'étaient des fleurs fraîches, qui ne détestaient pas l'ombrage et une chute d'eau bientôt apparut. Elle était là! Ses yeux étaient argentés et ses cheveux d'un bleu étincelant! Sa robe avait le vert profond de la mousse et son visage souriait! Puis, elle ouvrit les bras, pour accueillir l'enfant et toujours accompagné par les grains de lumière, il s'élança vers elle et sur son cœur, il pleura!

     

                                                                                                             X

                                                                                                 La reine Beauté

       

        "J'ai plaisir à te voir, dit la reine Beauté, car je sais combien tu m'aimes! Depuis longtemps, je fais tes délices, n'est-ce pas? Je te regarde souvent t'émerveiller, car tu me rends heureuse!

        _ Oh! Ma reine! fit l'enfant qui pleura de nouveau.

        _ Mon pauvre enfant, continua la reine, les Pierres te font bien des misères! Mais il en est ainsi, parce que tu es un enfant lumière, partagé entre les deux royaumes! Est-ce que tu commences à comprendre cette situation?

        _ Un peu...

        _ Il y a deux royaumes... Le mien, celui de la beauté et celui des Pierres! Les Pierres ne voient pas mon royaume et pourtant elles l'utilisent, l'exploitent, pour se nourrir, se vêtir, trouver de l'énergie et toutes les choses dont elles ont besoin! Toi, tu es chez toi ici, mais tu appartiens en même temps au monde des Pierres! Cela veut dire que tu as une mission!

        _ Une mission?

        _ Oui, tu dois montrer, faire connaître mon royaume aux Pierres!

        _ Mais..."

        A ce moment, on annonça à la reine qu'une délégation voulait être reçue! La reine opina, en plaçant l'enfant à côté d'elle et bientôt des animaux, à l'air fatigué, se présentèrent... Des chevreuils, des sangliers, des lièvres, un couple de renards, avec des mulots tout à côté; toutes sortes d'oiseaux, ceux des buissons et des champs; tout le petit monde de la campagne s'offrait à la vue!

        Un blaireau prit la parole: "Reine Beauté, nous n'en pouvons plus! Les Pierres nous harcèlent! Non seulement elles nous tuent pour leur plaisir, mais encore leurs villes ne cessent de s'étendre et de détruire nos maisons! La dernière fois que j'ai émergé de mon terrier, c'était sous un bulldozer!

        _ Moi, je me suis retrouvé à chanter le printemps sur un parking! cria une alouette.

        _ Mon mari est décédé contre un pare-brise! rajouta une piéride du chou.

        _ Trop de morts! affirma un pigeon.

        _ Mes amis, dit la reine, je partage vos peines et je comprends bien vos problèmes! Je suis moi-même, en cet instant, en train de chercher des solutions... et c'est pourquoi je vous invite à rejoindre mes jardins, où vous pourrez vous reposer!"

        Les animaux s'inclinèrent et s'en allèrent. "Les Pierres sont folles! reprit la reine. Elles ne prennent pas conscience qu'elles se condamnent elles-mêmes, en méprisant mon royaume! Je ne réponds pas par de la haine, puisque j'en suis totalement dépourvu, mais la nature est gouvernée par des lois et si on ne les respecte pas, des catastrophes se produisent et des maladies surviennent! Bien des maux vont prochainement accabler les Pierres qui n'auront plus que leurs yeux pour pleurer!

        _ J'ai déjà essayé de les prévenir, enchaîna l'enfant. Je leur ai dit qu'on ne pouvait pas massacrer votre royaume impunément! que la beauté a un sens et qu'elle est même nécessaire aux Pierres!

        _ Et qu'ont-elles répondu?

        _ Elles se sont moquées de moi! Qui étais-je pour parler de ces choses, moi qui ne suis qu'un enfant? Ne faut-il pas travailler, pour me nourrir, me payer l'école? Je verrai plus tard, quand moi aussi, je devrai travailler!

        _ Bien sûr, les Pierres travaillent... Elles ne font que ça! C'est là leur sérieux! Mais c'est aussi un paravent, un mensonge, une illusion même, que tu ne dois pas hésiter à combattre et à chasser! Sinon mon royaume demeurera hors de la réalité!

        _ O ma reine, comment pourrais-je lutter contre des grandes personnes? 

        _ Tu n'es pas seulement une Pierre... Ta différence te donne un regard particulier et doit te conduire à un savoir! Les Pierres ignorent qui est leur maître et comment elles fonctionnent! Si tu pouvais le leur dire, alors elles t'écouteraient, ne serait-ce que parce que tu leur parlerais d'elles!

        _ Mais n'est-ce pas Stress qui les commande?

        _ Certes, Stress est bien dure avec les Pierres, mais elle n'est au fond qu'une servante! Il y a quelqu'un de puissant derrière Stress!

        _ Je me sens bien petit, pour découvrir qui c'est!

        _ Fée Lumière t'aidera dans ta recherche et moi-même, comme tu le sais, je ne suis jamais loin! Mes nuages continuent de passer sur les plus sombres villes!"

        L'enfant se retourna et vit que les grains de lumière s'étaient transformés en une jeune fille rayonnante, avec des yeux couleur de saphir! "J'essaierai de faire au mieux! dit encore l'enfant.

        _ J'en suis sûre! répondit la reine, qui embrassa une nouvelle fois l'enfant."

        Puis, celui-ci rentra chez lui, de la même manière qu'il était venu, en suivant fée Lumière!

     

                                                                                                              XI

                                                                                                       Le psoque

     

        L'enfant allait par les rues et il ne quittait pas des yeux le ciel! Il évitait ainsi les Pierres et il souriait à fée Lumière, qui resplendissait dans les flaques! Elle transformait encore les arbres en mobiles d'or et enchantait l'enfant, mais il avait une mission et il entra dans la bibliothèque, où était réuni tout le savoir des Pierres! C'était bien là qu'on devait trouver qui les commandait!

        En tout cas, les Pierres y étaient sages et l'enfant s'empara d'une encyclopédie, qu'il ouvrit avec peine sur une table, tant elle était lourde! Bientôt, le foisonnement des connaissances lui donna le vertige et il laissa sa tête tomber sur une page! "Qu'est-ce que tu cherches au juste?" fit une voix.

        L'enfant regarda autour de lui, mais il n'y avait personne et il se demanda s'il ne devenait pas fou! Puis, de nouveau il se pencha et vit un minuscule insecte au-dessus d'un titre! "C'est ça! On y est! reprit la voix, et je te répète ma question: "Qu'est-ce que tu cherches?", car j'ai lu tous les livres ici!

        _ Ce n'est pas possible! s'écria l'enfant.

        _ Oh! Oh! Doucement! Ton souffle a failli m'emporter et on doit chuchoter dans une bibliothèque!

        _ Ah! Excuse-moi! Mais tu es un Pou des livres, c'est ça?

        _ Hum! Je suis encore un Psoque! Mais c'est vrai qu'on ne nous aime guère et qu'on nous écrase, dès qu'on nous voit trottiner! Pourtant, j'ai parcouru des milliers de paragraphes et je suis peut-être en mesure de t'aider!

        _ Eh bien, voilà... Je me demande qui est le maître des Pierres ou ce qui les pousse à agir!

        _ Eh! Eh! C'est une belle question..., à laquelle beaucoup de livres essaient de répondre! Mais, voyons, voyons... Oh! j'y suis! La science est là-dessus catégorique!

        _ J' t'écoute!

        _ Les Pierres vivent d'abord pour se nourrir et se reproduire, comme les animaux!

        _ Hum! Donc, quand elles ont le ventre plein, elles pensent à se reproduire?

        _ Euh! Peut-être pas tout de suite!

        _ Il me semble que ta réponse laisse de jolis trous, dans leur emploi du temps!

        _ En effet... Pom... Pom... Le fric! Le flouze! Le pèze!

        _ Hein?

        _ L'argent, quoi! N'est-ce pas lui le maître des Pierres? Ne sont-elles pas prêtes à tuer pour lui? Ils en sont esclaves, non?

        _ Mais l'argent permet d'acheter des choses... C'est un moyen, qui n'explique pas pourquoi on veut acheter ces choses! Qu'est-ce qui motive les pierres, quand elles dépensent?

        _ La nécessité!

        _ Hum! Si on allait dans les magasins, juste par nécessité, il n'y en aurait qu'un ou deux dans chaque ville! Et on serait tous pareils!

        _ Bon, ben, je sèche!

        _ Eh ben, moi aussi! Houps!"

        L'enfant venait de refermer brusquement l'encyclopédie et il se demanda ce qu'il était advenu du Psoque! "Tu es toujours là? fit-il. Excuse-moi, j'ai pas réfléchi!" Mais personne ne répondit et l'enfant quitta la bibliothèque, la conscience peu tranquille!

     

                                                                                                            XII

                                                                                                         Le duc

     

        Dehors, le ciel était très agité! Un vent fort et des pluies froides tourmentaient les Pierres! Cette situation convenait parfaitement à Stress, qui s'amusait beaucoup! Elle disait à l'artisan: "Comment tu ne fais rien et tu n'as pas peur? Mais oui, j'aime mieux ça! On se presse pour plaire à Stress!" Le résultat était épouvantable! Des véhicules bloquaient les trottoirs, des bruits stridents effrayaient, des jets pleuvaient et l'artisan harcelé avait des regards de haine, surtout à l'égard de ceux qui paraissaient être tranquilles! La division était palpable, mais Stress riait!

        L'enfant essayait d'éviter le chaos, mais soudain il fut percuté violemment! C'était un jeune arbre, probablement un frêne, qui était terrorisé! "Je vous en prie! dit-il à l'enfant. Aidez-moi! Ils arrivent et ils veulent ma mort!" L'enfant ne comprenait pas bien ce qui se passait, mais, instinctivement, il poussa l'arbre dans une entrée de porte, pour le cacher!

        Des chiens surgirent du coin de la rue et foncèrent vers l'enfant! Ils montraient les dents et aboyaient d'une façon assourdissante. L'enfant les repoussait courageusement à coups de pied, mais au fond il n'en menait pas large! Puis, il y eut des sons de cor et des cavaliers remplirent la rue! Ils étaient richement vêtus et leurs montures puissantes luisaient!

        Tous étaient des Pierres, sauf une créature hautaine, qui semblait toute en fer! Elle fit taire les chiens par une Pierre et s'adressa à l'enfant: "Pourquoi caches-tu notre gibier? Tu déranges notre chasse!

        _ Vous ne connaissez pas sa valeur et vous faites n'importe quoi!

        _ Eh bien, eh bien, voilà encore un de ces jeunes révoltés par le système! Et tu vas aussi me dire que les carottes ont une âme!"

        Cette remarque fit rire toutes les Pierres! "Allons cesse de faire ton bébé! reprit la créature. Ceci est une affaire de grandes personnes!

        _ Vous vous croyez sérieux? cria l'enfant. Vous ne savez même pas où vous êtes!

        _ Tu m'agaces à la fin!"

        La créature fit un signe et deux Pierres retinrent l'enfant! L'arbre apparut et les chiens hurlèrent! Une grosse Pierre, à l'air sombre, empoigna l'arbre et le traîna, pendant que les chiens mordaient ses jeunes branches et ses racines!

        Il y avait derrière les chevaux une machine et l'arbre fut jeté dedans, en même temps qu'il poussait un cri. Aussitôt, il fut broyé et haché! On vit un instant ses copaux, puis ce fut le silence. Les cavaliers et la meute firent demi-tour... L'enfant libéré et désespéré laissait aller toute sa haine! "Monstre, ignoble monstre! jeta-t-il à la créature, qui s'en montra amusée.

        _ Tu as le sang chaud, dit-elle. C'est bien, car ainsi tu auras de la force quand tu me serviras... et ce sera pour bientôt!

        _ Comment t'appelles-tu le monstre, que je retienne bien ton nom!

        _ Sache, avorton, que je suis le duc de L'Emploi et... que j'ai tous les droits!"

  • L'Enfant et la lumière (V,VI,VII,VIII)

    Phare

     

     

     

     

                                                   V

                                                Stress

     

        Des aboiements de chiens signalèrent à l'entant qu'il approchait de la ville et il devint plus circonspect, car les Pierres ont peur et peuvent réagir méchamment! La nuit s'installait déjà, quand il fut à la périphérie, et il découvrit un spectacle qui le cloua sur place! Des milliers de petites lumières rouges se suivaient, comme pour former une coulée de lave, et cela dans un vacarme étourdissant!

        L'enfant marchait sur le bas-côté et ne cessait de se répéter: "Cela n'a pas de sens, ça n'a aucun sens!" En effet, il se rappelait les merveilles, l'infinie beauté qu'il avait vues dans la nature, alors que maintenant, autour de lui, tout n'était que fracas, énervement, pollution! Il avait beau emprunté des voies détournées, il finissait toujours  par retrouver le trafic et en être assommé! Il croisait aussi des Pierres, qui le faisaient frémir!

        Certaines montraient des visages perdus, apeurés, comme si elles avaient cherché du secours! D'autres avançaient la tête basse, l'air désespéré et on imaginait qu'elles avaient subi quelque catastrophe terrible, irrémédiable! Au contraire, quelques unes faisaient tout pour qu'on les regarde et elles arboraient les tenues les plus extravagantes! Des musiques à tue-tête résonnaient, du mépris s'affichait, du malheur tendait la main, de la suffisance trônait, de la séduction mordait, si bien qu'on était telle une barque au milieu d'une tempête et qu'il devenait impossible d'avoir la moindre pensée cohérente!

        Soudain, l'enfant aperçut celle qui commandait la ville! C'était une géante, à l'habit martial et aux yeux de feu! Elle n'était pas inconnue à l'enfant, qui en entendait souvent parler, même s'il ne la comprenait pas bien, mais il savait son nom: elle s'appelait Stress! Elle régnait sur les Pierres et les conduisait avec un fouet! Elle riait dans l'orage, en les voyant se presser et tomber! Elle les écrasait sous son pied de fer! Elle les rendait malades, leur tordait l'estomac par la crainte qu'elle inspirait!

        La ville ressemblait à un chaudron et incessamment retentissaient des sirènes d'ambulance! Des Pierres avaient lâché prises, vaincues par Stress, et s'étaient blessées ou en avaient meurtri d'autres! C'était un vrai champ de bataille et l'enfant murmurait toujours: "Cela n'a pas de sens, ça n'a aucun sens!"

     

                                                                                                        VI

                                                                                                   Le merle

     

       Le lendemain, l'enfant faisait ses devoirs sur une petite table blanche et s'ennuyait. Il se leva et regarda par la fenêtre. Un merle se gavait des baies rouges du sorbier. "Bonjour le merle! lança l'enfant, qui avait ouvert la fenêtre.

        _ Chut! Moins fort! fit le merle. Tu vas me faire repérer!

        _ On te pourchasse? demanda tout bas l'enfant, qui était tout de même encore surpris d'entendre les animaux lui répondre.

        _ Et comment! Les pies veulent ma peau! sous prétexte que ce serait leur territoire! Mais c'est plutôt le mien! Les merles viennent ici depuis des générations, pour les baies du sorbier! C'est notre nourriture de l'hiver! Les pies n'en veulent pas! C'est pas assez bon pour ces vaniteuses! T'as vu leur longue queue? Est-ce une manière convenable de se vêtir, d'être toujours en tenue de soirée? C'est mon arbre, c'est mon territoire!"

        Le merle avait vraiment l'air en colère, malgré son œil d'or, et l'enfant, au lieu d'en rire, fut d'accord avec l'oiseau! "Mais, rajouta-t-il, il n'y aurait pas moyen que vous cohabitiez?

        _ Cohabiter? Non, mais t'as pas vu le gazier! C'est de la famille de la corneille! Un bec comme une masse! Et ses pattes? C'est déjà des serres! J' fais pas le poids, tu peux m' croire! Et puis, cet œil noir, pleureur, sournois, brrr!

        _ La pie a quand même un bel éclat émeraude sur la queue!

        _ On le voit à peine! comme si elle en avait honte!

        _ C'est vrai qu'elle a les couleurs de l'épaulard...

        _ J'ai l'impression que tu crois qu'on peut tous être copains, pas vrai?

        _ Ben, la nature est tellement belle...

        _ Alors, plonge ton regard dans mon plumage... Allez, vas-y!"

        L'enfant fit comme on le lui disait et il se concentra sur le corps de l'oiseau, au point que plus rien n'exista autour. Puis, soudain, il poussa un cri: "Mais c'est la nuit, la nuit la plus noire!

        _ C'est cela! Apprends qu'elle existe et n'oublie jamais combien la lumière du soleil est extraordinaire et qu'elle chauffe!

        _ Je n'oublierai pas..., mais je comprends maintenant pourquoi tu es l'oiseau du soir... et de l'ombre aussi, car, dans l'arbuste, on ne te voit pas du tout!

        _ Attention, je les entends!"

        En effet, un bruit mitraillette, qui ressemble encore au sifflement du crotale, retentissait: c'était les pies! Le merle quitta le sorbier et se posa sur un mur, non loin de là. Alors, son propre cri déchira l'air comme une paire de ciseaux et sans attendre les pies, il prit la fuite, ainsi qu'il eût voulu se moquer d'elles!

     

                                                                                                   VII

                                                                                               Les pies

     

        Les pies, désormais, inspectaient le sorbier... Elles comptaient peut-être débusquer la merlette, mais le merle était venu seul... A côté, indifférente à toute cette agitation, une mésange prenait sa douche! Elle était bien trop petite pour intéresser les pies et elle gazouillait en se frottant avec de la rosée! Plus tard, elle sauterait de branche en branche, à la recherche d'insectes, comme si elle était chargée d'épouiller l'arbre!

        L'enfant eut l'idée de donner aux pies des croûtes de fromage, qu'il éminça jusqu'à les réduire en poudre, et il revint les répandre sur le rebord de la fenêtre. Comme ce n'était pas la première fois, les pies ne se firent pas prier et elles se jetèrent sur la nourriture! Mais alors le mâle chassa brutalement la femelle, qui avait osé picorer sous son bec! L'enfant cria au mâle: "Mais il y en a pour tout le monde! Elle a autant le droit de manger que toi! Mieux, tu devrais par courtoisie lui offrir les meilleurs morceaux!"

        Le mâle fut stupéfié par cette sortie! Puis, il dit: "Ah! parce que tu crois que je me comporte ainsi par méchanceté! parce que je ne respecte pas ma propre compagne?

        _ Je ne vois pas d'autres raisons! Tu es égoïste!

        _ T'es bien un bleu! Tu ne sais pas et tu juges! Hum! Il y a un arbre de l'autre côté de la rue, pas vrai?

        _ Bien sûr! répondit l'enfant qui avait levé la tête.

        _ Et qu'est-ce que tu vois dans l'arbre?

        _ Euh... Un autre... un autre couple de pies!

        _ Exact! Et maintenant, monsieur Je sais tout, qui va devoir affronter le mâle de cet autre couple?"

        La pie finissait d'avaler des morceaux avec frénésie, pendant que l'enfant réfléchissait... "Eh ben, euh, c'est toi! répondit-il enfin.

        _ Oui, c'est moi, car, si je n'interviens pas ou si je perds, ma femme et moi, nous n'aurons plus de territoire et donc plus de nourriture et nous ne pourrons pas avoir de petits! Tu dis rien? Je t'ai cloué le bec! Ah! Ah! Oui, c'est moi qui vais devoir aller au charbon, pour reprendre une expression des hommes!

        _ Et il te faut des forces, murmura l'enfant.

        _ Oh! mais je n'ai pas affaire à un idiot! Mais oui, il faut que je sois en pleine forme, et c'est pourquoi je mange en premier et que je prends les meilleurs morceaux! C'est par nécessité, car la vie des animaux est une guerre permanente! Vu?

        _ Vu!

        _ Bien et maintenant regarde le spectacle!"

        Le mâle fonça vers le couple adverse et il fut même suivi par sa femelle, car elle-même participait au combat en jacassant! L'affrontement fut bref et le mâle, qu'avait nourri l'enfant, gagna encore cette fois-ci, peut-être à cause du fromage! L'enfant referma sa fenêtre et se dit que le monde était décidément bien compliqué! Il était à la fois beau, merveilleux et cruel et dur!

     

                                                                                                          VIII

                                                                                                      Les Pierres

     

        Comme il n'y avait plus de pain, on envoya l'enfant en chercher. Cela lui plaisait de sortir, mais les Pierres ont un jeu terrible: elles veulent s'écraser les unes les autres! L'enfant marchait sur le trottoir, quand il vit une Pierre du sexe masculin qui allait le croiser et il en eut la gorge noué. Il se prépara et se raidit, mais la Pierre homme ne le laissa pas tranquille!

        Elle se dressa de toute sa hauteur et demanda à l'enfant: "Ne suis-je pas le plus fort, le plus puissant, le maître?" Elle se penchait maintenant sur l'enfant, de sorte qu'il fut dans son ombre, et elle reprit: "Tu as vu mon costume? Quelle élégance! Hein? Et mon allure? Ne suis-je pas droit comme un i? Je surclasse tout le monde! C'est que je suis riche, moi! Je ne suis pas n'importe qui! J'ai du pouvoir! Et ma voiture?"

        La Pierre homme appuya sur un bouton et sa voiture tout près lui répondit en clignotant, comme un chien! "Non, mais regarde ces lignes!" La Pierre homme caressait maintenant la carrosserie! "Le luxe, la pureté, c'est qu' ça coûte! Attends, je vais te faire entendre ma musique!" La voiture maintenant chantait à tue-tête et on avait l'impression qu'un cirque était arrivé en ville!

        Puis, tout s'arrêta et la Pierre homme coinça l'enfant contre un mur: "C'est moi le maître et toi, l'esclave! dit-elle. Tu me dois la soumission!" L'enfant essaya de s'échapper par un côté, mais la Pierre lui ferma le passage: "Comment, Comment? s'écria-t-elle. Tu me résistes? Tu ne reconnais pas mon importance, ma supériorité? Va au diable!" Et la Pierre subitement s'abattit sur l'enfant, mais il fut le plus vif, car il avait déjà l'habitude de ce genre de situations!

        Il avait glissé le long du mur et retrouvé l'air libre. Sans se retourner, il filait vers la boulangerie, mais il était encore choqué, troublé et il admira les nuages et un arbre doré par le soleil, pour se calmer. Il avait eu chaud!

        Il entra dans la boulangerie et prit la file d'attente, mais, soudain, il sentit qu'on le pressait par derrière! De nouveau il se tendit, mais fit comme si rien n'était! Alors la pression augmenta, ainsi que la Pierre, dans le dos de l'enfant, eut des proportions gigantesques, de sorte qu'elle éclata: "Comment? Comment? cria-t-elle à l'adresse de l'enfant. Tu..., tu es toujours là! et je suis entrée! Ce n'est pas possible, car, quand j'arrive dans un endroit, on doit me servir! immédiatement!"

        L'enfant tremblait maintenant! Il savait qu'il avait affaire à une Pierre femme, mais c'était tout! Il ne voulait pas se retourner vers elle et voir son affreux visage! Il tenait bon et voulait son pain! Derrière la colère redoubla: "Mais tu... tu m'ignores! éructait la Pierre. Je t'écraserai, avorton! Je ne supporte pas d'attendre! C'est moi qui commande! C'est moi qui existe, pas toi! Le monde est mien et doit plier sous ma loi!"

        L'enfant parvint tout de même à acheter son pain, mais, quand il se retourna, la Pierre femme se dressait devant lui et l'empêchait de sortir! Il s'excusa , pour que la Pierre s'écartât, mais elle ne bougea pas! Il dut passer entre ses jambes, grâce à sa souplesse, et il se sauva! Arrivé chez lui, il déposa le pain dans la cuisine et remonta dans sa chambre... Il était épuisé!

  • L'Enfant et la lumière (I, II, III, IV)

    Dytique

     

     

     

        Avertissement: revoilà L'Enfant et la lumière sous la forme d'un quasi conte de fées, parce que c'est ce qui m'amuse en ce moment... Cariou reviendra plus tard, il ne perd rien pour attendre!

     

                                                     I

                                             Le dytique

     

        L'enfant était assis au bord du ruisseau. Sous le feuillage émeraude, il écoutait le murmure apaisant de l'eau et regardait des poissons, sous les taches de lumière qui doraient le fond. A côté flottaient des étendards de vase, mais l'enfant était triste! Il était comme accablé, assommé même et il ne comprenait pas pourquoi! "Comment se fait-il, soupira-t-il qu'ici tout est beau, doux, merveilleux, alors que chez moi, dans ma famille, il y a autant de bruit, de fureur et de douleurs? Comment est-ce possible? Cela n'a pas de sens!"

        Ainsi parlait l'enfant et il lui semblait que le ruisseau l'écoutât, mais ce fut un gros dytique qui lui répondit! Il était venu à la surface, chercher sa bulle d'air, et il avait aperçu l'enfant qui avait un sanglot! "Tiens! avait-il pensé. Voilà un enfant bien triste! Je vais essayer de le consoler!" "Eh! l'enfant! cria-t-il. Pourquoi tu ne t'amuses pas? C'est l'été ici, la fête de la lumière! Ecoute les oiseaux comme ils chantent! Ne sont-ils pas heureux! Et les fleurs? Ne sens-tu pas leur délicieux parfum? Et moi, je ne me porte pas mal non plus! Alors, qu'est-ce qu'il y a ?"

        L'enfant fut très surpris, car il n'y avait personne autour de lui! "Qui parle? demanda-t-il.

        _ Par ici, dans l'eau! cria de nouveau le dytique."

        L'enfant, enfin, découvrit l'insecte... "Mais, mais tu parles? fit étonné l'enfant.

        _ C'est vrai, quand j'ai quelque chose à dire... Mais tu sais, chacun ici discute! Suffit de tendre l'oreille! Mais, dis-moi, pourquoi as-tu l'air d'être l'enfant le plus triste du monde?

        _ Mais... je ne sais pas moi-même! A la maison, tout n'est que heurts, sévérité et même violence! Apparemment, je ne fais jamais bien les choses! Je suis vilain, méchant, menteur, fourbe et j'en passe! Or, je ne suis rien de tout cela! Je ne veux qu'être gentil... et c'est pourquoi j'aime cet endroit et toute la beauté que j'y trouve!

        _ Oui, j'aurais dû comprendre tout de suite... ton cas, si je puis dire! Tu te sens un étranger chez toi, c'est bien ça? Le problème, c'est que chez toi, c'est le monde des Pierres!

        _ Le monde des Pierres?

        _ Oui..., mais c'est un peu compliqué tout ça... et je ne suis qu'un dytique! Pour bien t'expliquer les choses, il faudrait que tu ailles voir le magicien de la forêt! Il s'appelle... il s'appelle Galorn! Il est quasiment incollable!

        _ Mais... où pourrais-je trouver ce magicien?

        _ Eh ben, dans la forêt!

        _ Mais où ça dans la forêt!

        _ Oh! Oh! Tu trouveras de toute façon! Moi, j'ai ma bulle d'air... et ma famille qui m'attend, au fond de l'eau! Reviens me voir, quand ça te fera plaisir! On discutera plus longuement!"

        L'enfant vit disparaître le dytique et se releva... "Je vais chercher le magicien Galorn, car j'ai besoin qu'on réponde à mes questions... Je ne peux pas continuer à être triste comme ça... C'est bien trop de peine!"

     

                                                                                                             II                                      

                                                                                                       La Loche

     

         L'enfant marchait dans le bois et autour les premières feuilles tombaient doucement. De temps en temps, un oiseau venait voir le visiteur et celui-ci remarquait alors une boule de plumes claires, l'œil noir et profond du rouge-gorge ou le bleu vif du geai! De petits chants singuliers charmaient l'oreille et donnaient aux branches un air de fête, mais l'enfant se sentait tout de même étranger et il voulait vraiment rencontrer le magicien Galorn, pour avoir des réponses, mais où le trouver?

        A cet instant, l'enfant manqua de marcher sur une énorme loche orange, qui traversait le chemin! "Eh bien , ma pauvre loche, tu l'as échappé belle! dit l'enfant. Pour un peu, je te marchais dessus! Rassure-toi, ma brave loche, je ne te vais pas t'écraser comme certains enfants méchants, qui n'ont que dégoût pour toi, ce qui n'est pas mon cas! J'ai bien trop conscience de ton effort... Mon dieu, comme tu es lente! Si j'avais ton rythme, je ne verrais pas le magicien Galorn avant la fin de l'année! Hi! Hi! Mais, au moins, tu es patiente!

        _ Moi? Mais pas du tout! J' suis une fonceuse, même que ça m'a déjà joué des tours!

        _ Hein? Mais qui parle?

        _ Mais moi, la loche! Et si je le fais, c'est parce que j'ai vu que tu m'aimes bien!

        _ Mais oui! Mais, excuse-moi, j'ai tout de même à croire que tu es une fonceuse! Hi! Hi!

        _ C'est parce que tu n'es pas à mon échelle! Tu vas où?

        _ Chez le magicien Galorn... Mais je ne sais pas où il habite!

        _ Et voilà la jeunesse: ça cause et ça ne sait pas! Mais monte sur mon dos! Moi, je vais t'emmener chez Galorn!

        _ Tu veux que je monte sur toi? Mais je vais t'écraser!

        _ Puisque c'est moi qui te le demande! Fais-moi confiance!"

        L'enfant regarda la loche qui rampait sur le sol... Il hésita, puis leva une jambe... "Je vais en faire de la bouillie!" pensa-t-il. Puis, il posa le pied dessus, comme on le lui avait dit, et d'un coup, il se retrouva sur le pont d'un immense navire! "Alors, qu'est-ce que t'en penses, fiston? demanda la loche.

        _ C'est... c'est incroyable! répondit l'enfant, qui voyait au loin la tête ou la proue!

        _ Tu sens l'air du large?

        _ Oh oui! Nous allons vite!

        _ Jette un œil au sillage!

        _ Il est brillant! cria l'enfant qui s'était déplacé.

        _ Spécialité maison! Reviens vers moi maintenant! Eh! C'est qu' j' en ai connu des océans! J'ai affronté toutes les mers! toutes les touffes d'herbe, je veux dire! Il y a des zones de calme, avec des feuilles multicolores..., des marées basses terreuses, où j'échoue parfois! Mais évidemment, ce que je préfère, c'est la vague d'herbe, bien ruisselante! Là, je glisse parfaitement! Je montre tout mon sens marin!

        _ Mais j'en vois une justement! Elle est très haute! On dirait qu'elle va déferler!

        _ En effet, c'est un joli monstre! A l'assaut fiston! Accroche-toi!"

        L'enfant se coucha sur le pont et trouva des prises dans la peau même de la loche. Puis, ce fut l'escalade, contre les brins d'herbe qui retombaient déjà, menaçant d'engloutir la loche! Mais celle-ci émergea soudain en haut de la touffe! "Waaaohh! Fiston! T'as vu ça? Domptée la vague! T'es encore là?

        _ Oui... oui, balbutia l'enfant, qui était tout mouillé et qui avait cru un moment qu'il allait se noyer!

        _ Hein? Et toi, qui me voyais comme un modèle de lenteur! C'est du sport, ça non? T'as pas le mal de mer, dis?

        _ Non, non, mentit l'enfant, qui sentait maintenant son estomac dérangé!

        _ De toute façon, on est arrivé! On débarque! Il te suffit de poser le pied par terre!"

        Ainsi fit l'enfant et il reprit sa taille normale. Il regarda la loche et lui dit: "Merci la loche! Ce fut une expérience inoubliable!

        _ Pas de quoi moussaillon! Tu seras toujours le bienvenu!"

        La loche continua sa route et l'enfant découvrit une vieille maison en pierres, celle du magicien Galorn!

     

                                                                                                            III

                                                                                                        L'épeire

     

        "Halte là!" A ce cri l'enfant s'arrêta net et chercha qui s'adressait à lui. Soudain, dans le coin de son œil droit descendit une épeire, reconnaissable à son abdomen comme un petit œuf! "Et maintenant, tu me vois, je suppose..." dit l'araignée.

        _ Oui, oui, balbutia l'enfant, qui n'osait bouger.

        _ Bien! Mais tu allais déchirer ma toile! Tu fonçais dessus!

        _ Mais...

        _ Mais, il n'y a pas de mais! Il faut que tu saches une chose... Je travaille... et tu dois respecter mon travail!

        _ Bien sûr! Mais...

        _ Mais, il n'y a pas de mais! Je ne file pas pour m'amuser, mais pour chasser, ce qui me permet de me nourrir, et donc ma toile n'est pas une cible pour les enfants!

        _ Je ne l'avais pas vue!

        _ Parce que tu allais trop vite! Le temps, pour toi, n'existe pas! Seuls comptent ton besoin ou ton envie! Il faut que tu te calmes et j'ai un bon moyen pour ça! Tu sais compter?

        _ Mais oui, évidemment!

        _ On va voir ça!"

        L'épeire sauta sur sa toile et montra à l'enfant un collier de perles de rosée: "Tu comptes combien de gouttes? demanda-t-elle.

        _ Hein? Euh... fit l'enfant, qui écarquillait les yeux pour mieux voir.

        _ C'est comme un boulier! Je vais faire glisser les perles une à une... Attention!

        _ Une, deux, trois... Eh! Moins vite! quatre, cinq..."

        L'enfant marmonnait ses nombres et s'écria: "Vingt! J'en ai compté Vingt!

        _ Bon! Sachant que la toile comporte, entre ses quinze rayons, trente branches et qu'on perd deux gouttes à chaque fois qu'on se rapproche du centre, cela nous fait combien de gouttes au total?

        _ Oh! Là, là! Je perds le fil!

        _ Mais monsieur est un malin! Si, si, monsieur est un malin! Il perd le fil d'un problème d'araignée!

        _ En tout cas, c'est magnifique!

        _ Vrai? On m'a déjà dit que j'avais quelque talent!

        _ On dirait un nuage de rosée!

        _ Voilà le titre que je cherchais! Car je veux exposer, tu sais! Je rêve qu'on défile devant mes toiles et qu'on s'extasie à la vue de Nuage de rosée! Hem! Peut-être es-tu plus doué pour la littérature que pour le calcul!

        _ J'aime beaucoup lire!

        _ J'en étais sûr! Et tu as l'air d'un garçon bien élevé! Mais maintenant ma toile est vi... vi...?

        _ Vivante!

        _ Oui, l'art anime les choses, c'est entendu! Mais ma toile est vi... visi...

        _ Visible!

        _ Bravo! Et si elle est visible, on fait le... le....?

        _ Le... le... Le spectateur!

        _ Oui, mais non! On fait... On fait le tour!

        _ Ah?

        _ Oui, allez, allez, je te surveille! Voilà, il fait un pas, puis un autre... N'est-ce pas merveilleux?"

        L'enfant marchait avec prudence et il dit: "Au revoir!", mais l'épeire ne lui répondit pas! Elle était sans doute trop occupée!

     

                                                                                                       IV

                                                                                               Le magicien

     

        Soudain, l'enfant fut devant la porte de la vieille maison et il se trouva fort intimidé. Il frappa cependant et il y eut un bruit de casseroles renversées! Puis, brusquement la porte s'ouvrit et un vieillard hagard, avec une longue barbe grise, apparut! "Vous avez mes poils de rat? demanda-t-il.

        _ Non, je... Bonjour... bredouilla l'enfant.

        _ Non, bien sûr, vous n'avez pas mes poils de rat! Car vous n'êtes pas non plus mon livreur! Mais, sans mes poils de rat, je suis cuit!"

        Puis, il retourna à l'intérieur, où finalement l'enfant, ne sachant que faire, le suivit. C'était un vrai capharnaüm! Partout pendaient les choses les plus hétéroclites et on avançait avec précaution, dans un dédale de coffres, de paniers et d'outils! En plus, il y faisait très sombre, car le jour n'était produit que par une petite fenêtre jaunâtre!

        Dans l'âtre, cependant, bouillonnait une grosse marmite, autour de laquelle s'affairait le vieillard. Il ouvrait de petits pots, sur le manteau de la cheminée, en disant:" Pas de poils de rat, pas de potion magique!

        _ C'est une potion pour quoi? s'enquit l'enfant.

        _ Contre! C'est une potion contre les rats! Figure-toi qu'une famille de rats prend ma maison pour un hôtel de luxe! On ne la voit jamais, car elle fait la fête toute la nuit et dort dans la journée! N'est-ce pas une vie magnifique? Mais elle laisse ses crottes partout! Est-ce que tu sais que les rats aiment se rouler dans leurs déjections!

        _ Pouah! C'est dégoûtant!

        _ En effet! Mais, au fait, qu'est-ce que tu fais là?

        _ Eh bien, le dytique m'a dit que vous pourriez m'aider...

        _ Le dytique! Comment il va?

        _ Mais... bien...

        _ Parfait! Une fois, je l'ai capturé, car je voulais le voir dans un bocal... Il m'a pincé si fort que j'ai dû le lâcher! J'en frémis encore rien qu'à m'en souvenir!

        _ C'est normal qu'il se soit défendu... Chacun aime sa liberté!

        _ Oh! Oh! Voilà un garçon bien éveillé pour son âge! Nous avons peut-être là un futur philosophe! Et pourtant, tu aurais besoin d'aide?

        _ Euh... C'est-à-dire... Ce n'est pas facile à expliquer... Mais je suis malheureux chez moi! je ne comprends pas la dureté de mes parents!

        _ Ils sont inquiets...

        _ Oui, je vois ce que vous voulez dire... Mais ce n'est pas seulement ça, ils sont aussi injustes! Ils me traitent comme un méchant, alors que je ne le suis pas! Ils ne sont pas honnêtes avec eux-mêmes! Ils ont des plaisirs qu'ils ne s'avouent pas!

        _ Eh ben! Si tu as les yeux aussi ouverts, c'est parce que tu ne fais pas seulement partie de leur monde! Tu es peut-être un enfant lumière!

        _ Un enfant lumière?

        _ Oui, écoute, il y a deux royaumes, celui des Pierres et celui de la Beauté! Toi, tu serais entre les deux... Tu ferais la liaison, d'où ta position inconfortable! ton sentiment douloureux d'être étranger!

        _ Je ne comprends pas...

        _ Cela n'a rien d'étonnant! Les plus grands savants ignorent aussi ces choses! Car, note bien, tu me vois et tu parles au dytique, mais pour les Pierres, c'est impossible! ce qui prouve que tu es bien différent!

        _ Ah?

        _ Oui, ah! J'avais d'anciens poils de rat, j'en suis sûr! Mais où sont-ils?

        _ Mais... mais qu'est-ce que je dois faire? Est-ce que je suis vraiment un enfant lumière?

        _ Hum! J'ai des relations auprès de la reine Beauté...

        _ La reine Beauté?

        _ Et tu vas répéter tout ce que je dis...?

        _ Excusez-moi...

        _ Je vais donc demander à mes relations de parler de ton cas à la reine Beauté! Et quand il y aura des réponses, on te contactera!

        _ Merci!

        _ Maintenant, il est temps que tu rentres chez toi, car le soir tombe! Les voilà, mes anciens poils! Tu portes chance, c'est bon signe!"