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Les enfants Doms (XIII-XVII)
- Le 02/07/2022
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XIII
Cariou devait rencontrer Yumi Tanaka, pour lui apporter le message d'Amir Youssef, qui était resté sur l'île des Fous. Tanaka habitait un endroit de RAM où Cariou n'allait jamais. Il y avait là d'anciens brisants gigantesques, tels des menhirs, qu'on avait déposés en toute hâte face à la montée des eaux! Mais la pollution du plastique contenait les fureurs de la mer et les brisants s'étaient finalement révélés inutiles! Par pour tout le monde, car toute une population, trop pauvre pour habiter RAM même, avait réussi à combler une partie de ce chaos de béton, y avait édifié des cabanes et y cultivait maintenant de petits potagers!
Cependant, la pauvreté était ici évidente et Cariou croisa d'abord des enfants sales, qui le regardaient d'un air hostile. Ils avaient visiblement été élevés dans la haine et Cariou se sentait mal à l'aise! Il passa devant quelques cabanes qui semblaient dépourvues de tout, mais la véritable misère, elle est dans les rapports humains, quand ceux-ci sont violents ou gouvernés par la peur! Par exemple, c'est le bébé qui ne cesse de pleurer, parce que sa maman est incapable de se calmer elle-même! Son angoisse se transmet à son enfant, comme s'il était en trop et le voilà lui-même en proie à la peur!
Cariou trouva Yumi Tanaka et c'était une belle femme, qui avait de l'autorité sur son clan! Cariou expliqua qui il était et il donna le message de Youssef. Tanaka pria Cariou de s'asseoir autour d'une table grossière, alors qu'elle-même prenait place de l'autre côté, pour déchiffrer le fin rouleau qui lui avait été remis. La chaise de Cariou était légèrement boiteuse et devant la porte se tenait un homme, un garde apparemment! Le jour était suffisant pour éclairer la peau splendide de Tanaka, mais il y avait chez elle une tension qui enlevait toute idée de flirt!
"Comment va Youssef? demanda-t-elle.
_ Bien, bien, répondit Cariou. Il n'a plus qu'un an à tirer et il évite tous les ennuis!
_ D'après ce message, on peut vous faire confiance, bien que vous ne soyez pas des nôtres!
_ Euh... Oui, c'est vrai, je ne partage pas dans le fond le combat de Youssef... et je lui ai expliqué pourquoi... ou tout du moins j'ai essayé de le faire!
_ Mais je manque à tous mes devoirs!" coupa Tanaka et elle parla à l'homme devant la porte, dans une langue que ne comprit pas Cariou.
On apporta alors à Cariou de l'eau fraîche et une assiette de... radis! "Goûtez, je vous en prie", dit Tanaka. Cariou hésita une seconde, car il n'avait pas vraiment envie de radis, pour le moment, mais la proposition était si étrange qu'il y céda! Il porta le légume à sa bouche et le croqua! Immédiatement, il fut sous le choc! Le goût du radis explosa littéralement dans sa bouche! Ce fut un véritable feu d'artifice et Cariou comprit qu'il n'avait jamais mangé un radis auparavant!
Il leva les yeux sur Tanaka et elle souriait, sûre de son fait! "Hein? Ils sont bons, n'est-ce pas? fit-elle. C'est autre chose que ceux de RAM! Ils viennent de nos potagers!" Cariou approuva et prit un autre radis et de nouveau, ce fut un concert de saveurs! "Si RAM vendait de tels légumes, rajouta Tanaka, on mangerait moins de viande, vous ne croyez pas! On ne chercherait pas des choses frites! On ferait du bien à la planète!
_ Certainement!" répondit Cariou, qui se rendit compte qu'on se moquait de lui, ou presque, dans les magasins bio qu'il fréquentait! Mais le problème n'apparaissait-il pas dès qu'on cultivait d'une façon intensive, pour nourrir les gens? Il fallait alors produire et on ne pouvait sans doute pas donner autant de soins aux légumes que ne le faisait Tanaka! Mais il y avait aussi l'avidité et la peur du producteur!
En tout cas, une fois de plus, Cariou n'en revenait pas de la richesse de la vie!
XIV
"Vous voyez cependant notre dénuement! reprit Tanaka. Alors pourquoi n'êtes-vous pas avec nous?
_ Les riches me sortent effectivement par les trous de nez! Ils paradent et c'est le seul sens qu'ils donnent à leur vie! Tous leurs biens servent à dire: "Regardez comme nous sommes supérieurs!" et c'est absurde sur une planète perdue dans l'espace, d'autant que nous mourons tous! Mais, justement, savez-vous ce qui nous préoccupe dès que nous avons le ventre plein? C'est notre développement, le souci d'avoir plus et d'être plus! Autrement dit, c'est notre amour-propre qui nous mène, que nous soyons riches ou pauvres, et c'est lui la cause de nos souffrances!
_ Je ne comprends pas...
_ Vous souffrez parce que d'autres ont plus et semblent vous exploiter! C'est votre orgueil qui gémit! Débarrassez-vous de lui et vous pourrez être heureuse! Vous n'aurez plus peur! Vous serez en paix et vous comprendrez que même le riche mérite votre compassion! La seule manière de vraiment changer les choses, c'est d'aimer les gens! Ils sont alors rassurés et ils ouvrent les yeux sur les autres!
_ On voit que vous n'avez pas de difficultés matérielles! Il faudrait se laisser faire, selon vous!
_ Il s'agit d'avoir confiance! Tant que votre ego a soif, vous ne serez pas en paix! Que voulez-vous? Faire rendre gorge aux riches, les détruire, prendre leur place? Cela ne résoudra rien, car déjà vous-même vous n'en avez jamais assez! Je sais de quoi je parle! Ne plus avoir peur et renoncer à soi-même demandent beaucoup de travail! C'est ce qu'il y a de plus difficile!
_ Avec votre raisonnement, les riches s'amusent beaucoup! Mais venez avec moi, j'aimerais vous présenter quelqu'un!"
On sortit de la cabane, on passa quelques planches au-dessus de cultures et finalement on marcha sur la plage, parmi les détritus. Plus loin il y avait une ouverture naturelle, une grotte dans la falaise, qui s'élevait de ce côté de RAM! On entra et une odeur de mer, mais aussi de pourriture, saisit les narines! On prit des lampes et on avança dans un tunnel qui s'enfonçait sous la ville! Bientôt, on entendit un bruit de machine, comme s'il y avait là quelque monstre à la respiration bruyante! On croisa des gens mornes, qui portaient des choses lourdes! D'autres étaient à genoux, à cause de leur tâche! C'était une usine sous terre!
"Vous voyez ce qu'on est obligé de faire pour vivre!" cria presque Tanaka, pour couvrir le vacarme! Tout maintenant était vivement éclairé et parmi des cuves et des fumées s'affairaient des hommes et des femmes! Soudain, tous les éléments se fondirent en une seule coulée de lumière, qui se dirigea vers un homme, comme happée par lui!
"Je te présente Dramatov, notre chef!" dit Tanaka à Cariou et elle désignait l'homme qui venait d'attirer l'attention! "Un enfant Dom! se dit Cariou. Ce n'est pas très étonnant! Ici, il a de l'autorité, grâce à son combat!" Mais Dramatov ne salua pas Cariou, au contraire il demanda sèchement à Tanaka: "Qui c'est lui?
_ C'est un ami d'Amir! Lui aussi était sur l'île des Fous!
_ Et il vient d'être libéré? Parce qu'il a fait son temps?"
Tanaka se retourna interrogative vers Cariou, mais Dramatov reprenait: "Qu'est-ce tu sais sur lui? Rien! Et tu l'amènes ici! Tu lui montres notre organisation, alors qu'il est peut-être un espion!" Dramatov fit signe à ses gardes de se saisir de Cariou, qui se précipita vers la galerie qu'il avait déjà repérée! Il n'était pas question de redevenir prisonnier!
XV
Un faible éclairage violet permettait à Cariou de voir devant lui et rapidement il dut faire des choix, car il y avait de nouvelles ouvertures qui se présentaient! Il fonçait, obliquait, puis fonçait de nouveau! Enfin, il s'arrêta, à bout de souffle: "C'est la prison! se dit-il. C'est mauvais pour la santé!" Cette réflexion lui arracha un sourire et soudain il fut étonné par le silence! On n'entendait rien, sinon sa propre respiration!
Cariou avait peut-être semé ses poursuivants et il avança plus lentement... Les galeries étaient toutes bétonnées et donnaient l'impression de former un incroyable dédale. On arrivait à un nouveau croisement et Cariou cette fois tenta de réfléchir... Où était-il? Comment pouvait-il remonter à la surface? "Hi! Hi!" entendit-il derrière lui et il se retourna vivement. Il y avait là un petit homme hilare, qui demanda: "Dites-moi que je suis intelligent! comme je suis talentueux!"
Interloqué, Cariou demeura une seconde silencieux, puis il dit: "Excusez-moi, mais vous savez comment on sort d'ici? comment je peux rejoindre la rue?
_ Hi! Hi! Dites-moi combien je suis intelligent, talentueux!
_ Ecoutez, j'ai des ennuis! Je dois retrouver la surface... Est-ce qu'il y a un tunnel qui me fait remonter?
_ Hi! Hi! Dites-moi que je suis intelligent, merveilleux!"
Cariou se demanda s'il ne rêvait pas et quelle attitude il devait prendre, puis il lâcha: "D'accord, vous êtes merveilleux et intelligent!
_ Hi! Hi!" fit le bonhomme et tout d'un coup il partit en courant!
"Bon sang!" se dit Cariou et il se frotta le visage, comme pour reprendre ses esprits! Puis il s'engagea dans une nouvelle galerie, où il n'entendait que son pas résonner. Il arriva cependant à un autre embranchement et une nouvelle fois, il fut dans l'expectative face aux ouvertures muettes! "Hi! Hi!" Le petit rire du bonhomme se répétait dans son dos et il pivota. L'étrange personnage l'avait rejoint et c'était un mystère insondable!
"Hi! Hi! fit le petit homme hilare. Dites-moi comme je suis beau, magnifique!
_ Vous commencez à m'énerver! Je cherche à retrouver la surface et je vous prie de m'aider, c'est tout!
_ Hi! Hi! Dites-moi comme je suis beau, magnifique!
_ Dites-moi plutôt comment vous avez fait pour arriver ici en même temps que moi! Cela veut-il dire que les galeries forment une sorte de... nœud?
_ Hi! Hi! Dites-moi que je suis intéressant, passionnant!
_ D'accord, concéda Cariou de guerre lasse, vous êtes magnifique, intelligent, suprêmement intéressant!
_ Hi! Hi!"
Le bonhomme disparut subitement, comme la première fois, et Cariou pensa qu'il était dans une maison de fous! Mais il devait continuer et il parcourut, avec une certaine hâte, un autre boyau, pour trouver encore un embranchement! A son grand étonnement, il se mit à attendre le petit homme, comme si c'était devenu une habitude, et il eut de plus en plus l'impression d'être un rat de laboratoire, en apprentissage!
Mais, au lieu du petit rire, il perçut des éclats de voix, qui venaient en écho d'une galerie voisine. Il entendait: "Non, mais c'est tout de même incroyable une agression comme celle-là!" C'était la voix du bonhomme et il venait d'avoir peur! N'était-ce pas les poursuivants de Cariou qui avaient croisé sa route et qui l'avaient malmené?
Vite, il fallait choisir une nouvelle direction et Cariou prit la voie qui semblait la plus mal entretenue! Il y avait de la mousse à mi-hauteur et l'éclairage était défaillant! Le seul ennui, c'est que ça descendait de plus en plus raide, comme si Cariou avait voulu disparaître dans les profondeurs!
XVI
Dominator était de plus en plus inquiet, car la situation financière et sociale de RAM ne cessait d'empirer! Il y avait d'abord une dette colossale, à peine maîtrisable et Dominator se demandait comment on en était arrivée là, car s'endetter n'avait nullement été une fuite en avant, mais RAM s'était placée sur le marché de la dette peu à peu, afin de dynamiser son économie et de lutter notamment contre l'inflation!
On avait "émis" de la dette comme on disait, on avait proposé à des investisseurs de l'"acheter", car elle représentait des montants importants et les Etats étaient normalement de bons débiteurs, dont on connaissait la solvabilité, grâce à des agences de notation! Cette façon de faire était venue en même temps que la mondialisation, le progrès des transports et l'ère de la communication, enfant du numérique!
On ne vivait plus replié sur soi, assis sur son coffre-fort, mais on allait de l'avant, comme si le monde était irrigué comme une plante, avec des flux d'argent pareils à de la sève! Le problème, c'est que l'homme ne changeait pas au fond et il restait égoïste! Sous l'effet de la peur, il ne veillait qu'à sa sécurité et accaparait! Les crises conduisaient à des inflations, du haut jusqu'en bas! Chacun tirait la couverture à soi et se donnait une bonne raisons de le faire!
On entrait dans des spirales vicieuses, avides, qui creusaient les inégalités, et ceux qui se sentaient les plus méprisés avaient recours à la violence! On se mettait en grève, on demandait plus, on cassait, alors que les caisses étaient désespérément vides! N'avait-on pas déjà "emprunté" tout ce qu'on pouvait, pour régler les crises précédentes et éviter la ruine du pays? Mais le plus grand nombre se "réfugiait" dès le départ dans un travail répétitif et il échappait ainsi à sa crainte!
On ne cherchait pas et on se mettait au contraire le plus tôt possible des fers aux pieds! On ne s'éveillait pas et on s'ennuyait ferme! Dans ces conditions, la moindre contrainte pouvait provoquer l'explosion! Ainsi, RAM était en ce moment tout près du chaos! Il n'y avait plus d'argent, l'inflation galopait, les investisseurs devenaient méfiants et la population réclamait plus, tel un bébé qui a faim! C'était un climat propice à la montée des extrêmes, qui flattaient la paresse des masses, puisque, selon elles, il suffisait de quelques coups de baguettes magiques!
Mais Dominator lui-même n'avait-il pas abusé de l'endettement, de cette manne impalpable, quasiment virtuelle? Il fit entrer son ministre des finances et lui dit: "La situation est grave!
_ Je sais, répondit le ministre. Il y a des blocages un peu partout!
_ Vous avez une solution?
_ Hem! fit le ministre en se redressant sur son siège. Vous savez que nous sommes déjà les champions des cotisations! Or, il nous faut augmenter les prestations sociales, pour calmer les esprits! Peut-on valoriser le salaire minimum? Ce serait mettre en branle un engrenage infernal!
_ Au fait, je vous en prie!
_ Nous pourrions toucher la CEAF, mais la RIF risque de plonger! L'IRP semble nous tendre les bras, mais la CSP nous surveille et elle nous tombera d'sus sans hésiter! Que dire de la FFLSS, la deuxième, pas la première? Ma foi, elle vaut tant que l'OTGL ne bouge pas! Je tiens à rappeler que d'augmenter la GGF et l'IRPST a déjà été essayé et que cela avait mené à une chute de l'APULO! Donc, ce n'est pas très concluant! Certains préconisent de transférer l'IMOPNH vers la VA, mais est-ce raisonnable?
_ Assez! Mais bon sang assez! Au fond, vous n'avez pas de solutions, n'est-ce pas?
_ Euh... Non, effectivement!
_ Eh bien, moi, j'en ai une pour vous! L'île des Fous, vous connaissez?
_ C'est... une sorte de prison, si je ne m'abuse?
_ Vous n'avez pas tort et vous allez y faire un séjour!
_ Mais ma famille, mes proches?
_ Ils comprendront que vous avez besoin de repos, de beaucoup de repos!
_ De repos?
_ Mais oui, vous n'avez pas envie de voir la suite des événements, les barricades, les affrontements! C'est affreux et vous devriez me remercier!"
XVII
De son côté, Jack Cariou était de plus en plus mal à l'aise, car le sol de la galerie, où il se trouvait, devenait glissant! L'humidité refroidissait l'air et suintait des murs! Soudain, l'obscurité se fit et ce que craignait Cariou arriva: il dérapa et chuta violemment dans le noir! Assis, il jura et palpa sa cuisse douloureuse! Il avait l'impression de vivre un cauchemar, mais il fallut se relever et poursuivre sur des jambes tremblantes, avec mille précautions!
Après une période qui sembla un siècle, son pied toucha une surface plane, ce qui était un progrès, et en se guidant au contact de la paroi, il exploita tous les avantages de sa nouvelle situation! Il évoluait plus vite et bientôt il aperçut une lueur! Ici, l'air était plus sec et on voyait désormais devant soi! Il y avait une niche et c'était de là que provenait la lumière. Un vieil homme attablé, avec de longs cheveux gris et une robe sombre, y mangeait un morceau de pain!
"Hem! Hum! fit Cariou, qui voulait surtout ne pas faire peur. Excusez-moi..." A sa grande surprise, l'homme ne sursauta pas, mais au contraire se retourna calmement, comme s'il avait l'habitude des visites! "Bien le bonjour, fit l'homme, puis-je vous offrir une tasse de thé?
_ Mais... mais oui, volontiers!
_ Prenez place, je vous en prie! Je mets l'eau à chauffer!"
Cariou vit alors qu'il pouvait s'asseoir sur un petit lit et en proie à l'étonnement, il observa l'homme s'affairer! "Savez-vous où est la sortie? demanda Cariou. Je me suis perdu... dans ce labyrinthe de tunnels!
_ C'est par là!" fit l'homme d'un geste vague et il désignait la direction que suivait déjà Cariou, avant de s'arrêter.
"Mais n'êtes-vous pas fatigué de courir? reprit le vieillard, en donnant à Cariou une tasse de thé.
_ Si, sans doute... fit celui-ci en prenant une première gorgée, qui lui fit beaucoup de bien.
_ Oui, nous avons tous tendance à nous agiter... poursuivit le vieillard, qui souriait. Alors qu'on peut être bien tranquille chez soi!"
Tout en dégustant son thé, Cariou songeait à sa situation et il était vrai qu'il sortait à peine de prison et qu'il aurait voulu souffler! Au lieu de quoi il jouait les équilibristes dans le noir et sur un sol boueux! "J'imagine que vous allez faire vos courses à l'extérieur? demanda-t-il cependant.
_ Oui, bien entendu, dit l'autre. Cela m'arrive quelquefois, mais les gens sont mauvais à l'extérieur, vous savez!"
L'homme parlait d'une voix monotone et Cariou avait l'impression de s'engourdir... Il se rappelait toutefois combien il prenait de coups! Il tenait tout seul son étendard, pour ainsi dire, et ses pensées suscitaient majoritairement des réactions haineuses, hostiles! Elles n'étaient pas sans conséquences, elles produisaient des blessures et on était sûrement plus à l'abri à l'intérieur du troupeau, en suivant l'avis du plus grand nombre!
Soudain, Cariou eut froid et se sentit fatigué, mais peut-être se prenait-il en pitié? "Là-haut, reprit le vieillard et il montrait le plafond, là-haut, ils sont terribles! Toujours à calculer, à ne prendre en compte que leurs intérêts, à écraser le plus faible! Ils ont tous les pouvoirs!"
Cariou avait de plus en plus de mal à échapper à sa torpeur! Le vieil homme dégageait quelque chose de malsain, d'annihilant et Cariou faillit l'approuver, mais au dernier moment il se rebella, car il connaissait ce genre de discours, qui niaient la complexité des autres, leur réalité! C'était une façon de voir qui naissait d'une peur profonde, qui rendait le monde telle une masse dangereuse et uniforme! Ainsi, l'individu restait pareille à une araignée, au centre de sa toile, maître des choses!
C'était encore l'orgueil qui triomphait et la solution n'était certes pas le discours empoisonné du vieillard, mais il s'agissait d'abord de vaincre sa peur, ce qui demandait de l'humilité! Maintenant, Cariou n'avait plus qu'une hâte, celle de continuer sa route et il remercia pour le thé, tout en se levant! Cette attitude raidit le vieillard, qui reprit place à sa table, et quand Cariou lui dit au revoir, il ne répondit pas, comme si on l'avait offensé! Son édifice ne supportait pas la moindre fissure!
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Les enfants Doms (VII-XII)
- Le 25/06/2022
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VII
Le professeur Ratamor continuait d'expliquer à ses élèves la démarche scientifique! L'atmosphère, dans l'amphithéâtre, était studieuse, car on approchait des examens! "L'objectivité, disait le professeur, c'est la logique, la relation de la cause à l'effet! Le scientifique sera sûr si ses passions n'entrent pas en ligne de compte, si sa méthodologie, son expérimentation sont rigoureuses! Sa raison doit fonctionner, nullement son ego! Certes, il ne rejette pas l'instinct, mais, tout comme un joueur d'échecs, il n'avance qu'en étant conscient de ce qu'il fait, après avoir examiné toutes les possibilités! Il observe, décrit, analyse et...
_ Excusez-moi, professeur...!"
C'était la voix de Piccolo! Elle glaça Ratamor! Ce type, enfin cet élève l'exaspérait! Il aurait pu lui reprocher son impolitesse, mais il voulait son cours vivant, qu'on y participât! Il détestait ces leçons atones, à sens unique, que les étudiants ingéraient on ne savait comment! Mais, en même temps, il n'aimait pas la contradiction, qu'on le mît sur la sellette! Il préférait qu'on lui demandât bien plus d'explications et il se plaisait alors à montrer son savoir! Il ne fallait surtout pas qu'il perdît sa position dominante, or Piccolo l'inquiétait, car il était imprévisible!
Cependant, pour ne pas refroidir ceux qui étaient plus timides et qui désiraient l'interroger, Ratamor répondit: "Oui, Piccolo, je vous écoute!" Avait-il laissé deviner dans sa voix une certaine lassitude? Il n'eut pas le temps d'y réfléchir, car Piccolo lancé, il ressentit toute l'irritation et même la haine qu'il vouait à ce trublion!
Mais Piccolo, lui, était apparemment à dix mille lieues de tout souci et il y allait franchement, presque joyeusement! Prenait-il plaisir à être un bourreau? "Professeur, disait-il, ce que je ne comprends pas, c'est cette absence d'admiration, quand on cherche à comprendre la nature! On reste froid! On s'efforce de ne s'en tenir qu'aux faits et on finit par rejeter la beauté! Elle n'est plus qu'un accessoire, qu'un plaisir de plus comme un verre de vin!
_ Mais, comme je viens de le dire, le scientifique ne doit s'attacher qu'à sa seule raison! Ses émotions ne peuvent que le gêner et fausser les résultats! Qu'est-ce qu'une science qui ne serait pas matérialiste?
_ D'accord! Mais la beauté crie! Elle ne cesse de pousser, car sa puissance est infinie! Comment ne pas être émerveillé par le nombre des étoiles, l'éclat d'une fleur, la transparence d'une goutte d'eau? Comment ne pas être admiratif devant les possibilités des animaux, leur constitution? Comment rester de marbre quand on perce la nature des phénomènes, le codage de l'ADN ou l'équilibre de l'Univers!
_ Mais justement comprendre les lois enlève de la naïveté! C'est le prix de la rigueur!
_ Mais pourquoi ce ne serait pas le contraire? L'enchantement ne devrait-il pas être amplifié par la richesse du résultat? C'est une question que je me pose souvent: pourquoi si peu sont sensibles à la beauté? Et je me suis aperçu qu'il y avait un lien entre l'ego et l'émerveillement!
_ Qu'est-ce que vous voulez dire, Piccolo?
_ Eh bien, imaginez le scientifique qui découvre quelque chose et qui, au lieu d'être "soufflé" par ce qu'il voit, se dit: "Eh! Eh! Les copains vont pas en revenir! Je vais leur en mettre plein la vue! C'est qui le boss? C'est moi!" Dans ce cas, en effet, la beauté est secondaire! Il existerait donc une relation de cause à effet entre notre égoïsme et la capacité d'émerveillement!
_ Inutile de me singer, Piccolo! Je monte!"
VIII
Sur l'île des fous, Jack Cariou et Amir Youssef travaillaient de nouveau dans les champs. C'était le calme du matin, avec une température agréable et même les gardes en profitaient, ne surveillant que mollement! Les détenus avaient pris l'habitude d'échanger un peu à ce moment-là, entre deux rares coups de pioche!
"Tu sais, dit Youssef à Cariou, je sors dans un an et j'ai des amis qui m'attendent dehors! On se prépare pour une révolution sociale! On veut faire triompher notre parti, qui n'aura qu'un seul but: la justice! J'ai vu comment tu manœuvrais la Birkel et tu pourrais nous être utile, quand tu auras fait ton temps!
_ Hum! Je vais sans doute te décevoir, mais je ne crois pas que le remède à l'injustice soit politique!
_ Ah bon? Mais le système est fait en haut de riches et de profiteurs et en bas de travailleurs qui sont exploités! Toi-même, tu es ici à cause d'une décision politique, d'un abus de pouvoir!
_ Tu as raison, il y a bien des gens qui gagnent durement leur vie, qui ont peur et qui sont écrasés et il faut les protéger!
_ Ah! Tu vois! Et il faut donc avoir le pouvoir, pour créer des lois et contraindre les riches! Il faut changer le système!
_ Dis-moi, Youssef, pourquoi il y a des riches et des profiteurs? Ou autrement dit pourquoi il y a des égoïstes, qui veulent à tout prix se sentir supérieurs?
_ Ben, parce que le mal existe!
_ Tu veux dire que le diable existe?
_ Non, bien entendu! Mais y a des salopards et des gentils!
_ Tu ne réponds pas à ma question... Pourquoi il y a des salopards et des gentils? Je vais te le dire, c'est que parce l'animal qui est en nous veut se satisfaire! Il veut le pouvoir et le triomphe de son ego! Mais cela est donc valable pour chacun, riche ou pauvre, femme ou homme, car c'est instinctif!
_ Ben..., possible! Et alors où tu veux en venir?
_ Ce n'est pas que c'est possible, c'est comme ça! Chacun veut être le chef et c'est pourquoi tu veux aussi le pouvoir! Ce n'est pas seulement par altruisme! Il y a aussi ton ego qui souffre, parce qu'il se sent exploité ou frustré! Et c'est sans fin! Tu vas prendre la place des riches et les pauvres derrière toi vont te traiter toi aussi de riche! La violence sera toujours là! L'histoire l'a maintes fois prouvé!
_ J' te comprends pas!
_ Parce que tu ne veux pas me comprendre! Pour ma part, je n'envie pas les riches, car je sais qu'ils ne sont pas heureux! Moi, je le suis, parce que je suis en paix avec moi-même! Alors, pourquoi j'envierais quelqu'un et serais en colère contre lui! C'est contre l'égoïsme qui est en chacun de nous qu'il faut lutter, pour s'en libérer! C'est la seule voie de la paix, qui permet de soulager le malheur d'autrui, de lui donner de l'espoir!
_ Tu veux rester pépère dans ton coin, c'est ça? Eh bien, moi, je ne me laisserai pas faire! Je vais agir!
_ Qu'est-ce qu'il y a de plus difficile: se dire qu'on a des ennemis et les vaincre, ou bien se vaincre soi-même, en s'efforçant de se calmer, quand la haine monte en soi? N'est-elle pas dans notre ventre, comme ces racines dans la terre?"
A ce moment, un des gardes appela Cariou, pour lui dire que madame Birkel voulait le voir...
IX
Cariou suivit le garde et se demanda ce que la directrice lui voulait, car il ne fut pas conduit au cachot! Il se retrouva dans le même bureau, où il avait été accueilli à son arrivée. "Entrez! Entrez! fit la voix étonnamment chaleureuse de madame Birkel. Asseyez-vous, Cariou! Une tasse de thé avec un peu de cake, peut-être?
_ Mais volontiers! répondit Cariou, qui n'en revenait pas.
_ Je vais vous préparer ça!"
Cariou regarda madame Birkel, qui s'affairait et qui avait mis plus de soin dans sa toilette. Elle portait une robe colorée, qui laissait voir une poitrine malheureusement desséchée, mais la directrice semblait ne pas s'en rendre compte, d'autant qu'elle s'était maquillée!
"Voilà, voilà!" fit-elle en déposant devant Cariou une tasse fumante et une part de gâteau! Cariou n'avait pas été à pareille fête depuis longtemps et il commença à se régaler, tandis que la directrice passait légèrement derrière son bureau. "J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer, reprit-elle, vous êtes libéré! On vient vous chercher aujourd'hui même!"
La surprise fut totale pour Cariou, comme si on lui avait dit qu'on l'aimait! "Je ne savais pas que vous aviez des relations, Cariou, poursuivit madame Birkel, et pas n'importe lesquelles! L'ordre de vous élargir a été donné par les plus hautes instances de la Tour du Pouvoir! Vous connaissez donc ceux qui nous dirigent, Cariou?"
L'expression de la directrice était devenue admirative, avec une note intéressée, sucrée dans l'allongement du nez! "Oui, j'ai eu affaire à Dominator une fois!" répondit Cariou qui reposait sa tasse et qui maintenant s'amusait! La directrice ouvrit des yeux ronds! "Vous savez, fit-elle d'un air faussement modeste, que je ne fais ici que mon devoir! Mon travail est difficile et mes moyens limités! Mais enfin je m'efforce de donner le meilleur et je veille à ce que chacun suive mon exemple, afin que cet établissement soit le mieux tenu! Je ne me plains pas, car je sais où est ma place! Le travail seul me guide, comme vous avez pu le voir...
_ Bien sûr...
_ J'espère que vous saurez représenter ma situation, auprès de vos relations, si jamais elles se montrent curieuses à mon égard..."
"Nous y voilà!" pensa Cariou. "Quant à vous Cariou, je ne peux que déplorer votre départ précipité! Car vous m'avez sans doute mal jugée en maintes occasions!
_ Mais non..., répondit Cariou, qui attaquait goulument un morceau de cake!
_ Sachez cependant que, si à l'occasion je fais preuve de dureté, c'est pour accomplir ma mission! J'aimerais que tous mes détenus deviennent des hommes, dignes, responsables, laborieux et avec vous, Cariou, j'avais beaucoup à faire! Vous avez pris la mauvaise habitude de n'en faire qu'à votre tête et dans la vie il n'y a pas que le plaisir!"
"Ces gens-là, se dit Cariou, ne doutent de rien! Ils vous demandent un service, d'intervenir pour eux, mais il faut en plus qu'ils satisfassent leur haine, qu'ils vous enfoncent malgré tout! Ils s'essuient doublement les pieds sur votre personne et ils avaleraient la Terre comme un petit pois! Car leur appétit est sans bornes! Ils n'ont aucune honte, aucune conscience, tellement ils s'adorent et sont pleins d'eux-mêmes!"
"Madame Birkel, coupa Cariou, je vous ai déjà dit ce qui est, à mon sens, le véritable travail! Ce n'est surtout pas se faire valoir! Ce n'est même pas assurer sa subsistance! Mais c'est lutter contre son égoïsme, pour respecter les autres! Là oui, on est dans la cour des grands! Or, à quel moment acceptez-vous d'être humble, de ne pas savoir, de ne plus être le centre d'intérêt? Tous les autres doivent vous obéir, guetter le moindre de vos désirs, car il en va de leur santé! Vous contrôlez chacun, avez tout pouvoir sur lui! Et tout cela pour votre plaisir! pour que vous jouissiez de votre importance, de votre puissance! Et vous parlez de pauvreté, de renoncement, de morale? Mais vous êtes l'hypocrisie faite femme, madame Birkel!
_ Espèce de sale petit connard! Je ne m'étais pas trompée sur vous, Cariou! Vous êtes la lie de la lie! Si ça ne tenait qu'à moi, il y a belle lurette qu'on aurait retrouvé votre corps dans la vase de l'île!
_ Attention, madame Birkel, répliqua Cariou d'une voix suave, je pourrais mal vous servir auprès de mes relations...
_ Mais faites ce que vous voulez, sale rat puant! Vous croyez que j'ai besoin de vous? Je suis arrivée toute seule, vous m'entendez! Je viens d'une famille où il n'y avait que des garçons et dès le début, j'ai dû apprendre à me faire respecter! Vous n'êtes qu'une larve, Cariou!"
La directrice fulminait, son visage était rouge, sa colère immense et Cariou appréciait le spectacle, en connaisseur!
X
Quand les autres détenus apprirent la libération de Cariou, ils lui apportèrent des messages pour leurs proches et Youssef pour un des membres de son parti! Cariou se chargea volontiers de toutes ces commissions et il quitta sans regrets l'île des Fous, car il ne voyait pas de solutions avec madame Birkel! L'une des raisons de cette impasse était sans nul doute le fait que Cariou était un prisonnier et qu'il ne pouvait donc pas prétendre au savoir et à l'équilibre!
La traversée se passa sans encombres, pour ainsi dire, entre des bancs de plastique et des zones plus libres, ce qui laissa le temps à Cariou pour s'interroger sur le motif de sa libération! L'ordre venait de la Tour du Pouvoir et donc de Dominator, mais pourquoi voulait-il revoir Cariou? Il y avait de quoi rêver devant le cours des événements, car même le mal sert au bien!
A l'arrivée, les deux armoires à glace de Dominator attendaient Cariou sur le quai et il les salua d'un joyeux: "Mais c'est Laurel et Hardy!" L'un des costauds se planta face à Cariou et lui répondit: "Le patron veut te voir, c'est entendu! Mais il n'a pas précisé en combien de morceaux, compris?" Cariou opina, car il était heureux d'avoir retrouvé la liberté!
On monta dans l'autociel et on survola la ville, qui se dressait grise et puissante. Mais soudain des voyants dans l'habitacle signalèrent une panne et on dut atterrir en catastrophe! "C'est pas vrai!" s'écria l'un des malabars, quand tout le monde fut sorti du véhicule.
_ Attends, j'appelle une autre voiture!" dit l'autre, mais il n'y avait pas de réseau!
On se rendit compte alors qu'on était dans un quartier désert: il n'y avait ni piétons, ni circulation! La rue semblait abandonnée, entre des entrepôts, et elle avait un aspect sinistre! "On cherche sa maman? fit une voix derrière le trio et il se retourna vers une jeune femme, à l'allure agressive! Elle avait le crâne quasiment rasée et ses vêtements étaient militaires, comme si elle avait voulu nier toute féminité!
"Ben, la souris, tu pourrais être un peu plus polie!" répliqua l'un des costauds. La femme eut un sourire en forme de grimace, puis elle dit: "Un gros tas, comme toi, ne mérite que de la merde!" Il y eut un silence, puis le malabar s'avança, mais il fut frappé par une décharge électrique! Il s'écroula et la suite fut confuse! D'autres femmes surgirent d'une ouverture et se ruèrent à l'attaque! Le deuxième costaud reçut le même traitement et on assomma Cariou!
Quand il se réveilla, il était ligoté dans un entrepôt, à côté de ses gardiens, encore inconscients! "Eh! cria une femme, y en a un qui émerge! C'est le baisable!
_ Vas-y! Profite s'en! fit une autre. Monte-le!"
Elles éclatèrent de rire et elles étaient là, un dizaine, toutes avec des tenues guerrières! "Minute, les filles! coupa celle qui avait l'air d'être la chef. D'après les téléphones, celui-ci s'rait comme nous, une victime! Il vient d'être libéré de l'île des Fous!"
Cette annonce amena un peu de compassion sur les visages et la chef s'approcha de Cariou, avant de lui trancher ses liens! Puis, elle l'amena vers la sortie: "Ecoute, tu peux partir! dit-elle. Mais ne reviens jamais ici, car tu n'aura pas de deuxième chance!
_ Qu'allez-vous faire des deux autres?
_ On va les châtrer! cria une femme derrière.
_ On fait la guerre aux mecs! reprit la chef. On ne veut plus de leur pouvoir et on s'ra sans pitié! Allez va-t-en!"
Cariou ne répondit rien, c'était inutile et il retrouva l'air libre. "La haine et la saleté! Voilà ce qui domine RAM!" se dit-il.
XI
Cariou ne pouvait pas rentrer chez lui, sans avoir prévenu Dominator, car sinon la disparition des deux gardiens lui serait imputée! Il prit donc un transport en commun, jusqu'à la Tour du Pouvoir. Au pied de celle-ci, il y avait une importante manifestation, très colorée, faite de jeunes surtout et qui semblaient totalement soumis à l'autorité de quelques animateurs, comme on peut l'être pour un exercice de gymnastique ou lors d'une fête de colonies de vacances!
Cariou s'étonna encore de l'instinct grégaire des hommes, comme s'ils avaient peur de leur individualité! Pourtant, le motif de la manifestation était la liberté sexuelle, mais il fallait voir là encore un désir de se développer, quoique scolaire et manipulable! C'était la "lumière" qui malgré tout cherchait son chemin, bien qu'elle fût entraînée par une domination souterraine!
Dans la Tour du Pouvoir, les difficultés commencèrent pour Cariou, car on n'approchait pas de Dominator "comme ça"! Il fallut rencontrer des intermédiaires et les convaincre à chaque fois de faire remonter le nom de Cariou un peu plus haut! Mais enfin Dominator accueillit l'ancien prisonnier de l'île des Fous, en s'écriant: "Bon sang, Cariou, où sont mes hommes?"
Les yeux de Dominator s'ouvraient à mesure que Cariou faisait son récit, puis il explosa: "Partout, la société est en train de céder! Chacun tire la couverture à soi! La violence est reine! Vous avez vu ces guignols en bas! Il se croient dans une cour de récréation! Cette ville devient ingouvernable!
_ Plus la situation est inquiétante et plus les extrêmes y trouvent leur compte! répondit Cariou. On ne veut pas réfléchir, s'ouvrir! Au contraire on se ferme, dans un réflexe égoïste! On laisse aller sa haine, on n'essaie pas d'aimer! Ceci dit, vous n'avez pas montré le bon exemple!
_ Comment?
_ Vous-même, pour vous sentir en sécurité, vous avez voulu tout contrôler, d'où vos purges! Or, on ne guérit pas de la peur par la tyrannie! Car c'est bien la peur qui provoque la haine et les révoltes!
_ Je ne vous aime pas, Cariou!
_ Ah! Ah! Quoi d'étonnant? Sachez qu'on me déteste dès que je demande de la nuance, de voir plus loin que son égoïsme! Tout ce que "l'enfant" veut, c'est la satisfaction de ses pulsions!
_ Hum! C'est bien à propos d'enfants que je vous ai fait venir... Car il y en a de drôles, si on peut dire, qui survolent la ville grâce à leurs bulles! Vous les appeliez comment déjà?
_ Les enfants Doms, car ils sont issus d'une domination extrême, créée par la peur justement!
_ Ouais, eh ben, ces gosses sont devenus dangereux! Rien ne les arrête! Ils sont capables de tout! Ils sont imprévisibles et asociales! Ils ne veulent pas travailler notamment! C'est comme si des petites bombes flottaient dans l'air!
_ Et vous voulez que je fasse quoi?
_ Que vous vous en occupiez! Vous semblez les comprendre et il faut les neutraliser!
_ Le problème est complexe, plus profond que vous ne l'imaginez, car il s'agit avant tout de les rassurer, ce dont vous avez été incapable vous-même! En tout cas, il faut me laisser les coudées franches et je ne veux pas revoir vos hommes dans les parages!
_ Très bien, mais nous restons en contact, car il y a urgence!"
XII
Il y eut des retrouvailles chaleureuses entre les membres de l'OED! Chacun raconta sa petite histoire et on fut surtout intéressé par le travail de Macamo, car Sullivan, le patron d'Adofusion et ancien enfant Dom lui-même, s'améliorait, s'apaisait, était plus conscient au fil de ses passages dans le Metavers! On avait là assurément l'une des solutions pour lutter contre les enfants Dom et espérer une meilleure cohésion de la société!
La tâche d'Andrea Fiala était tout aussi importante, mais elle visait un public plus mûr, qui lisait pour approfondir sa réflexion, ce qui donnait lieu à un changement profond, quasiment souterrain et qui s'étalait dans le temps! Quant à Cariou, il raconta sa détention, sous les airs graves de Fiala et Macamo, et bien entendu il leur parla longuement de madame Birkel, puisqu'elle était une enfant Dom, qui s'était figée grâce à l'autorité de son poste!
"C'était le soir de Noël! expliqua Cariou qui s'étonnait toujours de la façon de faire des Doms. Evidemment, le réfectoire était excité, car il avait droit à un menu spécial! Pourtant, il a vite déchanté, car les plats ne venaient pas! Ils étaient sous le commandement de madame Birkel, qui ainsi faisait sentir tout son pouvoir! Quand enfin on mangea, on n'était déjà plus enthousiaste! Il n'y a pas eu de communion et quand madame Birkel est passée entre les tablées, pour recueillir quelques compliments sur la cuisine, elle n'a rencontré qu'un silence pesant!
Il y eut tout de même un détenu qui s'est levé, en la remerciant, mais la Birkel l'a parfaitement ignoré!
_ C'est pas vrai! fit Andrea.
_ Si! Mais c'est son orgueil qui veut ça! Il est comme le sable qui boit de l'eau, sans traces!
_ Mais cette femme vit dans un enfer! s'écria Macamo. Elle n'est jamais contente!
_ Oui et non, répondit Cariou. Si c'était si terrible que ça, elle changerait, non? Mais les amis, moi, je vais faire un tour! J'ai besoin d'éprouver ma liberté!"
Cariou marchait déjà depuis un certain temps, quand les immeubles autour commencèrent à se tordre et à tourner, comme un disque stroboscopique! Cela avait un effet aspirant, quasiment irrésistible, et pour ne pas être emporté, Cariou dut bander son esprit! Il parvint, grâce à sa force psychique, à remettre les choses dans l'ordre et de nouveau devant lui, la rue s'anima normalement!
Bien entendu, il venait de subir l'attaque d'un enfant Dom et il ne pouvait en être autrement! Ils étaient partout et d'ailleurs, Cariou distinguait celui qui le menaçait: il était dans sa bulle, à mi-hauteur des immeubles! A cet instant, encore une fois, la rue se contracta et ce fut l'asphalte lui-même qui se tortilla, tel un tire-bouchon, mais le but était le même: captiver l'attention, asservir celle-ci et soumettre l'autre!
Ainsi, l'enfant Dom se nourrissait, se déplaçait en se sentant le maître, le centre de tout! Ainsi il échappait à l'angoisse! Mais c'était une manière de faire monstrueuse, impossible pour l'ensemble! Il fallait que l'enfant Dom trouvât lui-même un équilibre, sans vouloir dominer tout le monde! Cariou fit encore un effort et rétablit la normalité! La rue reprit son visage habituel et Cariou ne faisait que protéger son indépendance: il n'était nullement l'agresseur!
Bien au contraire, il n'aspirait qu'à suivre ses pensées, mais c'était justement cette liberté qui inquiétait l'enfant Dom et produisait son attaque! Mais celui qui était juste au-dessus changea brusquement d'attitude! Sa bulle vint atterrir aux pieds de Cariou et disparut! L'enfant Dom était à nu, pour ainsi dire, et il toucha légèrement Cariou, du bout des doigts! Ce fut un geste très fugitif, car l'enfant Dom, comme honteux de lui-même, prit la fuite en courant!
Cariou était saisi: cela avait été si inattendu! Il en éprouvait cependant une douce satisfaction, car comment expliquer ce qui venait de se passer, sinon en considérant que Cariou représentait la paix, puisqu'il n'avait pu être vaincu! Cela voulait aussi dire que Cariou avait raison depuis le début: les enfants Doms étaient créés par la peur et lui Cariou avait appris à dominer cette peur! Seule la vérité permettait ce tour de force!
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Les enfants Doms (troisième partie)
- Le 18/06/2022
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TROISIEME PARTIE
LA LUMIERE
I
Sur l'île des Fous, un combat titanesque avait commencé! Madame Birkel s'acharnait sur Cariou! Elle ne supportait pas qu'il lui tînt tête! Elle était outrée, scandalisée par cette résistance, alors qu'elle avait maté tous les autres détenus, ses enfants comme elle les appelait! Elle avait donc décidé de ne plus lâcher Cariou! Elle était tout le temps sur son dos et lui imposait à chaque instant des corvées!
Même les autres prisonniers trouvaient qu'il y avait là quelque chose de spécial! Ils ne comprenaient pas bien pourquoi, mais il était visible que la directrice était particulièrement remonté contre Cariou! Aussi, certains le méprisaient, le jugeaient bête, car pour eux il suffisait de jouer le jeu, de paraître obéir aux règles et ainsi on avait sa "petite vie", on arrivait à satisfaire quelques plaisirs! Le rapport de force avec l'autorité ne pouvait qu'être désavantageux!
De son côté, Cariou n'agissait pas délibérément! Il aurait donné n'importe quoi pour retrouver sa tranquillité! Mais c'était plus fort que lui: tout son être se révoltait contre l'égoïsme, l'injustice de madame Birkel! Il semblait d'une autre dimension, comme s'il portait quelque chose dont il ignorait lui-même le poids, la puissance! Il s'en sentait même encombré et s'en excusait presque, ce qui avait le don de redoubler la fureur de la directrice, parce qu'elle percevait obscurément une certaine innocence!
On était au réfectoire et un des ces jours où madame Birkel avait de l'entrain et elle voulut humilier en public Cariou! Sa sournoiserie pétillait et elle imposa le silence, avant de déclarer: "Il y a parmi vous des cochons, qui jettent leurs petits pois par terre et même leur tranche de jambon! Mais Cariou va nettoyer tout ça! Il est normal que ce soit le chef des cochons qui s'en occupe! Cariou, allez donc chercher un balai et une pelle, à la cuisine! Et on va commencer par ces petits pois que je viens d'écraser sous ma chaussure!"
Cariou se leva et fit comme on lui avait dit! Quand il revint, avec le matériel, il ne put s'empêcher de demander tout haut: "Mais enfin, madame, de quoi avez-vous peur?" Cette question figea la directrice, de sorte que tout le monde en prit conscience! "Mais de quoi parlez-vous? s'écria madame Birkel! Peur? Vous croyez que j'ai peur de vous, Cariou? Sachez que je n'ai jamais peur et encore moins de vous que d'un autre!
_ Madame, si vous étiez en paix avec vous-même, si vous étiez heureuse, vous n'aurez que pitié de moi, à cause de mes erreurs, de ma bêtise! Vous n'auriez nul besoin d'être agressive, voire violente!"
Il y avait chez Cariou une sorte d'autorité dont on ne savait d'où elle venait et qui exaspérait au plus haut point la directrice! Elle explosa donc: "Mais... mais pour qui vous vous prenez? Espèce de morveux! Monsieur le donneur de leçons! Je vais vous dresser, moi!"
Cela fut dit avec une telle rage que même les autres détenus sentirent la justesse des propos de Cariou! Il y eut une gêne générale, qui conduisit la directrice à observer les visages autour d'elle et elle frémit: comme ceux-ci étaient laids, grossiers, hostiles! Oui, elle avait peur du monde qui l'entourait! Elle en éprouvait même une crainte viscérale, une terreur et c'est pourquoi elle haïssait tant Cariou! Car elle se protégeait des autres, par la domination qu'elle exerçait sur eux, comme un dompteur contrôle ses fauves, et Cariou menaçait, enfonçait, détruisait ce pouvoir!
II
Le duc de l'Emploi aimait à faire son tour dans RAM! Il était salué par la plupart, qui le connaissait et le craignait! Il disait bonjour lui aussi, heureux de son importance et de participer au succès de la cité! Ce jour-là l'accompagnait monsieur Nuit, le promoteur et le directeur de chantiers, celui qui rêvait d'une cité nouvelle, s'étendant sur la mer!
Monsieur Nuit et le duc de l'Emploi s'entendaient à merveille, car ils avaient besoin l'un de l'autre! Grâce au duc, monsieur Nuit obtenait des marchés et créait des emplois, ce qui augmentait la puissance du duc! Ils étaient dans une vaste autociel et goûtaient les joies de la vie, quoique monsieur Nuit fût moins connu, plus dans l'ombre, ce qui était nécessaire pour les affaires...
"Mais qu'est-ce que...? s'écria le duc, qui découvrait les bulles volantes des enfants Doms.
_ Vous ne les aviez pas remarqués? s'étonna monsieur Nuit. Ce sont des jeunes... qui ne veulent pas travailler!"
En effet, le duc voyait que les enfants Doms ne lui accordaient aucune attention, comme s'il n'existait pas, ce qui le choquait profondément et le fâchait! Des bulles passèrent même si près et à pleine vitesse que l'autociel du duc dut virer brusquement et ses passagers perdirent l'équilibre! "Bon sang! cria le duc. Mais enfin comment vivent-ils, s'ils ne travaillent pas?" Monsieur Nuit haussa les épaules: "Parents, allocs? Allez savoir!"
Le duc fronça les sourcils et prit un air méchant: "Il faudra bien qu'un jour ils sentent ma poigne! dit-il.
_ Sûrement! répondit monsieur Nuit, alors qu'il avait repris une coupe de champagne.
_ Eh bien, on va leur en faire voir tout de suite! Il vaut mieux qu'ils sachent dès maintenant qui est le maître!"
L'autociel du duc pouvait se transformer en vaisseau de guerre et du blindage recouvrit lentement ce qui avait été la carrosserie! "J'ai là de très bonnes fusées, fit le duc, et celle que j'utilise le plus souvent porte le mot Licenciement!" Il visa la bulle d'un enfant Dom et appuya sur un bouton. La fusée partit aussitôt et alla toucher sa cible, mais il ne se passa rien!
"C'est bizarre, lâcha le duc! D'habitude, l'effet est immédiat! Le monde s'écroule et l'individu court aux toilettes!
_ Mais ces jeunes ne travaillent pas, expliqua monsieur Nuit, et ils sont donc indifférents au chômage!
_ Vous avez raison! Il faut quelque chose de plus fort! Une fusée Pauvreté devrait faire l'affaire! Je n'ai encore jamais vu quelqu'un en sourire!
_ Eh! Eh!"
La deuxième fusée en effet fit éclater la bulle de l'enfant Dom, mais alors sa réaction fut atroce! Il se tordit de douleur, comme si on l'égorgeait! Son cri fut sinistre et glaça à la ronde! Ils furent si touchés que le duc et monsieur Nuit préférèrent disparaître sans tambour, ni trompettes!
Le soir, le duc rentra chez lui et il habitait tout le dernier étage d'un immeuble, avec de vastes pièces autour d'une piscine! Mais il découvrit un véritable saccage! Sa femme était ligotée et avait été violentée! Il la délivra et appela les secours! Partout régnait un indescriptible désordre et on avait souillé la piscine!
On avait notamment écrit sur un mur: "Touche pas à ma bulle!!" et pour la première fois peut-être, le duc de l'Emploi eut peur!
III
Archos était un architecte en vogue de RAM! Il avait un cabinet très moderne, un cube lumineux qui témoignait de l'esprit créatif de son auteur! Archos voyait grand et il s'arrangeait pour qu'on lui confiât les projets les plus importants! Il parlait de "l'intégration" de la matière dans l'espace, de la "réverbération" des façades, d'immeubles en quasi "lévitation" ou d'intérieurs qui n'en étaient pas, mais au final ses "barres" de béton continuaient à masquer le ciel!
Pour l'heure, il dégustait des pistaches, en écoutant d'une oreille distraite ceux qui, tout comme lui, avaient été appelés pour un réunion informelle, dans la Tour du Pouvoir! Il y avait là Dominator bien sûr, mais aussi le duc de l'Emploi et monsieur Nuit! Le sujet, c'était ces drôles de jeunes, dans des bulles et qui ne voulaient pas travailler! Chacun avait l'air inquiet!
"Ils ont... ils ont tout bousillé chez moi! criait presque le duc! Ils ont... ils ont terrorisé ma femme! Ils l'ont humiliée! Co... comment est-ce possible? Qui sont-ils? Qu'est-ce... qu'ils veulent? Faut bien travailler dans la vie!
_ Certainement! concéda Dominator.
_ Des chefs de chantier me disent qu'ils ne trouvent personne à embaucher! On va vers des problèmes sans nom! rajouta monsieur Nuit.
_ Je veux la peau d' ces fumiers! martela le duc. Il faudra bien un jour qu'ils me supplient, s'ils veulent bouffer!
_ Mais la société ne les intéresse pas! coupa Archos qui mâchouillait. Ils s'en tapent!
_ Comment ça, ils s'en tapent? répliqua le duc. Faut bien vivre en société, non? Qu'est-ce qu'il y a d'autre?
_ C' que je veux dire, c'est qu'ils ont l'impression qu'on les a trahis et qu'on vaut donc que dalle!
_ Tu peux être plus clair?
_ Ben, regardez comment le monde est devenu! expliqua Archos, qui reprit des pistaches. Regardez dehors comme c'est pollué! La mer charrie son plastique et le ciel nous cuit ou nous verse des seaux de glace! Pour eux, y a plus d'espoir! Alors pourquoi ils s' fouleraient!"
Les propos d'Archos furent suivi d'un silence... "Et qu'est-ce qu'on leur propose en échange? reprit l'architecte. Rien, sinon nos appétits! Ils voient qu'on pense qu'à s'enrichir!
_ Eh! Mais t'en croques aussi!
_ Bien sûr! Mais ils disent que puisque les autres ne sont intéressés que par leur gueule, pourquoi n'en feraient-ils pas autant? Et ils n'ont pas tout à fait tort, rajouta Archos qui avala des pistaches! S'ils s'occupent pas d'eux, qui le fera?
_ Mais ils sont fermés, coupés du monde!"
Archos haussa les épaules... "Mes gars me disent que ça sent pas bon! précisa monsieur Nuit. Il paraît que les syndicats sont sur les dents et prêts à mordre! Vous savez comme moi que l'inflation est galopante, alors pas question de réformes! La situation est explosive, bien plus qu'on ne le croit!"
Dominator ferma les yeux... "Y peut-être quelqu'un qui pourrait nous aider, lâcha-t-il. Un drôle de type... Je l'ai reçu ici même... Un certain Cariou, si mes souvenirs sont bons... Il appelait les jeunes dans leur bulle des enfants Doms! Je n'ai pas très bien compris pourquoi..., mais lui avait l'air de savoir parfaitement de quoi il retourne! Il avait d'ailleurs monté une petite organisation, pour justement combattre ces enfants Doms!
_ Eh bien voilà! fit le duc. Qu'est-ce qu'on attend pour convoquer cet homme et lui demander ce qu'on peut faire?
_ Je l'ai envoyé en prison!" avoua Dominator et les autres regardèrent au plafond!
IV
Le petit groupe se dispersa, mais Dominator et le duc de l'Emploi restèrent ensemble. "Je vous ai demandé de ne pas partir, expliqua Dominator au duc, car j'ai quelque chose à vous montrer! Venez avec moi!"
Les deux hommes empruntèrent un escalier dérobé et arrivèrent dans une vaste pièce, juste sous le toit et qui était plongée dans une certaine pénombre. "Mais je croyais que c'était votre bureau le dernier étage! fit le duc.
_ Mes baies forment un trompe-l'œil, qui donne effectivement cette impression! C'est fait exprès, pour qu'on ignore l'existence de cette pièce!
_ Voilà bien du mystère!" répondit le duc, qui s'avança.
Il y avait un objet étrange devant lui et il s'en rapprocha... C'était une stèle qui portait, sous un couvercle, un nuage rose et scintillant! On eût dit des éclats de mica, doués de vie! "Qu'est-ce que c'est? demanda le duc.
_ L'ancien maire! répondit laconiquement Dominator.
_ L'ancien mai... Hi! Hi! Mais il est mort y a plus de dix ans!
_ Mais c'est bien lui tout de même! Il n'a plus son enveloppe corporelle évidemment, mais nous avons pu télécharger le contenu de son cerveau! Le voilà immortel!
_ C'est une blague?
_ Pas du tout! Nous sommes désormais capables de réaliser cela, grâce aux nanotechnologies!"
Le duc ne disait rien, il était stupéfié! "Ecoutez, reprit Dominator, depuis toujours la technologie a évolué avec nous et il est maintenant temps de s'allier complètement avec elle! N'êtes-vous pas déçu par la vie? Ne ressentez-vous jamais l'ennui, la dépression? Ne sommes-nous pas prisonniers de nous-mêmes, de nos limites? Nous voulons vaincre, mais la mort est déjà là! Nous répétons toujours les mêmes choses!"
Il y eut une pause, puis Dominator reprit: "Pour ma part, je suis las, fatigué! J'ai besoin d'un nouvel espoir, d'un renouveau, d'une fraîcheur à l'échelle du cosmos! Et je crois que je l'ai trouvée: elle s'appelle le posthumain!
_ L'alliance de homme avec la machine! L'homme à moitié machine? Vous parlez de la technologie comme si elle avait une vive propre!
_ Ecoutez, cette planète est foutue! C'est mort, ça reviendra pas comme avant! Au contraire, ça va empirer, car nous sommes toujours plus nombreux! Il faudra donc bien partir, trouver un nouveau monde, mais on ne peut pas voyager dans l'espace tel que nous sommes! La solution, c'est celle-ci!"
Dominator désigna le nuage brillant, qui sembla s'animer! "Mais il parle? Il nous entend?" demanda le duc. A cet instant, un écran s'alluma, où le duc put lire: "Rejoignez-nous, old chap!
_ Vous voyez, c'est bien lui! fit Dominator. Il a toujours eu ce genre d'humour!"
V
L'enfant Dom était de nouveau au bord du ruisseau, assis à coté du Magicien. "Vous savez, lui dit-il, je me demande si je suis assez bien, si je ne pourrais pas en faire plus! Je me sens sale, inutile! Je suis inquiet à vrai dire! Comment savoir si on donne le meilleur?" Le Magicien ne répondit pas, mais soudain le paysage changea! L'enfant Dom était sur une plage et une vague vint mouiller son pantalon par en dessous!
"Mais qu'est-ce c'est?" s'écria l'enfant Dom et il se releva promptement, en constatant les dégâts "Bon sang, elle est bien froide! Encore un de vos tours!" fit-il au Magicien, qui lui était resté au sec!
"Mais où on est ici?" se demanda l'enfant Dom, qui regarda autour et qui finit par s'approcher de l'eau. Les vagues étaient d'un vert translucide et elles charriaient des brins noirs de goémon! Elles rangeaient aussi des laminaires, comme si elles les poussaient de la bouche et les grandes algues rutilaient!
L'enfant Dom respira, car il y avait là une impression de fraîcheur intense et un parfum d'iode lui remplit les narines! A côté, quand la mer se retirait, de petits oiseaux pépiaient et picoraient nerveusement le sable humide! Ils étaient attendrissants et magnifiquement agiles, car ils évitaient chaque vague avant de se reposer! C'était une masse grouillante, pleine de vie!
Le vent forcit davantage et le ciel était maintenant comme du plomb! Du sable d'une blancheur extraordinaire était emporté et formaient comme des chevelures qui couraient sur la plage! "On dirait que le temps s' gâte!" cria l'enfant Dom, mais c'est tout ce qu'il put dire! Ses joues étaient la proie de milliers de piqûres et le vent retentissait maintenant à ses oreilles, telle une tôle qu'on froisse!
C'était un aboiement qui rendait sourd et l'enfant Dom dut se retourner, dos au vent, car il ne pouvait même plus respirer! Mais alors le souffle le poussa, ainsi qu'il ne serait pas allé assez vite! On le pressait et il n'était plus le maître, c'était les éléments!
L'enfant Dom s'efforça tout de même de rester debout, car il voulait contempler le spectacle ahurissant qu'il avait devant lui! La mer était devenue folle! Elle avait l'air de ne plus savoir où donner de la tête! Elle noyait rageusement des galets, donnait des coups de hache avec ses rouleaux ou encore entrait en ébullition, mais surtout elle explosait au contact des rochers et sa gerbe qui étincelait révélait toute sa colère!
Il y avait là une force inouïe, qui semblait inépuisable, qui saoulait, qui hébétait! Au-dessus, des goélands planaient, comme ancrés dans le vent et on eût dit qu'ils étaient plongés dans un rêve! L'enfant Dom, face à une telle violence, une telle démesure, ne put s'empêcher de rire!
"Dire que je me tracasse! lança-t-il au magicien. C'est incroyable!" Il était plein de vigueur, de jeunesse et il avait oublié ses soucis!
VI
Andrea Fiala vivait toujours dans la clandestinité et continuait à écrire... C'était son travail et elle se pencha sur le manque de cohésion de RAM! En effet, de plus en plus nombreux étaient ceux qui pensaient être les victimes de complots, de vastes machinations et qui de ce fait niaient la vérité la plus évidente, les faits les plus probants, persuadés qu'ils étaient qu'on voulait les tromper! Il était impossible de les ramener à la raison, malgré les preuves, et cela donnait une société haineuse, imprévisible, violente, toujours au bord de la rupture! Comment expliquer une telle obstination dans l'erreur?
"Il existe deux aspects du problème, écrivit Andrea, le premier, c'est que les gouvernements n'ont plus d'idées et qu'ils paraissent agir au jour le jour! Ils semblent dépourvus de lignes directrices et ils prêtent donc le flanc à la suspicion, au doute et même au mépris! On voit volontiers l'autorité comme incapable, travaillant seulement pour ses intérêts et formant un monde clos, organisé, constitué de profiteurs! Le pouvoir est désincarné: il n'est pas fait d'hommes qui espèrent ou qui souffrent, mais il est le "mal" à l'œuvre, ce qui est extérieur, hostile!
On l'a déjà dit, mais la liberté effraie et le premier réflexe est de se fermer, de renforcer ses certitudes et donc sa domination! Ce que l'on croit doit prévaloir et ainsi le monde tourne autour de nous! C'est le sentiment de notre supériorité qui nous guérit de l'angoisse! Mais c'est pourquoi aussi nous ne cherchons pas à connaître, de peur de devoir nous remettre en question! Nous n'avons aucune souplesse pour cela! Au contraire, nous sommes si anxieux que la moindre contrainte nous conduit à l'agressivité!
Nous créons par conséquent des bulles, nous ne nous ouvrons pas et nous ramenons tout à nous-mêmes! Ce qui ne va pas dans notre sens est forcément mauvais! Nous combattons des fantômes, des créatures de cauchemars! Nous inventons des actions souterraines, car nous sommes incapables d'accepter la réalité telle qu'elle est! La simplicité, la clarté nous sont odieuses! Car elles nous obligent à regarder hors de notre bulle, alors que nous sommes contractés par la peur!
L'idée d'un complot, d'une menace somme toute nous protège! D'imaginer un monde commandé par le mal nourrit notre crainte et nous évite l'effort de la surmonter! Nous préférons rester immatures plutôt que de nous offrir, en toute confiance! Nous ne quittons pas notre chambre d'enfant! Nous voulons des monstres sous notre lit, car nous avons horreur du vide, comme du silence!
Nous ne voyons pas que c'est vain! Nous nous obstinons tel le bébé! Nous gardons nos haines, notre tristesse, notre nuit! Nous refusons le bonheur! Nous ne voulons rien lâcher et c'est ce que nous nommons courage! Nous mourons pleins de désespoir, craintifs ou dégoûtés! Nous ne voulons pas aimer! Nous nous aimons trop pour cela!
Il existe pourtant un bon indicateur de la vérité! Car elle n'a pas peur, sinon elle ne serait pas la vérité! Elle est donc sereine! Au contraire, le mensonge se trahit par son énervement, son irritation, sa violence et sa haine! C'est sa peur qui le pousse!"
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Les enfants Doms (XXXIV-XXXVIII)
- Le 11/06/2022
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XXXIV
L'enfant Dom était de nouveau assis en compagnie du Magicien, au bord du ruisseau. Le Magicien ne disait rien et paraissait las et triste, et l'enfant Dom n'osa pas le déranger. Il s'intéressa plutôt au fond pailleté de l'eau, qui s'illuminait sous les flèches oranges des rayons qui la traversaient! "Mais, mais on dirait de l'or! ne put-il s'empêcher de s'écrier.
_ C'en est bien! répondit le Magicien.
_ Mais, mais on pourrait le prendre! On serait riche!
_ Non, il y en a trop peu, ce ne serait pas rentable!
_ Ah..."
Le silence revint et l'enfant Dom fixa de la vase, accrochée à des branches noircies et qui flottait dans le courant... "On dirait des étendards, lâcha-t-il, comme s'il y avait par là un royaume!
_ C'est le cas! Mais tiens-toi prêt, car la voilà!
_ Hein? La voilà, qui ça?"
Même s'il ne comprenait pas ce qui se passait, l'enfant Dom imita le Magicien, qui s'était levé, mais alors qu'il s'essuyait les fesses, il fut brusquement poussé par le Magicien et tous deux atterrirent sur une feuille morte!
"Bon sang! cria l'enfant Dom. J'ai cru qu'on faisait le plongeon! Ah! Ah! Nous sommes sur une feuille, au milieu de l'eau! Notre taille a été réduite!
_ C'était nécessaire, pour que tu comprennes le royaume que je veux te montrer!"
A cet instant, la feuille, qui était toute d'or, en heurta d'autres, entièrement grises et qui s'étaient amassées, ne pouvant aller plus loin! Sous le choc, les deux hommes tombèrent à genoux, mais la feuille parvint à contourner l'obstacle et à reprendre sa course!
" Eh! Mais nous allons à une vitesse! s'écria de nouveau l'enfant Dom! Jamais je n'aurais imaginé le courant aussi rapide!" la berge en effet défilait, mais soudain des Gerris montèrent à bord! "Contrôle s'il vous plait! dit le Gerris le plus grand.
_ Hein? Quoi? fit estomaqué l'enfant Dom.
_ Vous avez vos papiers? fit imperturbable le Gerris.
_ Mes pa... piers? Je m'appelle Owen Sullivan, c'est tout ce que je puis dire!
_ Vous n'arrangez pas votre cas! répondit le Gerris qui renifla!
_ Mais vous n'êtes pas sérieux! Allons, qu'est-ce que c'est que cette mascarade!"
L'enfant Dom observa le Gerris et se sentit mal à l'aise! Il ne réussissait pas à comprendre ce corps si mince, qui "marche" sur l'eau, et cette tête aux étranges appendices...
"Je crois que vous allez devoir nous suivre!" rajouta le Gerris et derrière lui la petite troupe des insectes commença à s'agiter! "Mais il doit y avoir un malentendu..." reprit l'enfant Dom, qui chercha du soutien dans le regard du Magicien, resté en retrait. La situation semblait sans issue, quand il y eut une risée et des éclats de lumière qui aveuglèrent les Gerris, provoquant une belle pagaille! Les insectes maintenant s'emmêlaient les pattes et formaient des paquets à côté de la feuille!
La voie était de nouveau libre et l'enfant Dom exulta! "Non, mais regardez-moi ces débiles!" criait-il et il leur tira la langue et se moqua d'eux jusqu'à plus soif, soulagé de sa peur!
XXXV
La feuille glissait silencieusement et maintenant, à l'instar du Magicien, l'enfant Dom lui aussi se tenait coi! Il contemplait! Il s'était assis sur le rebord de la feuille et le calme autour avait déteint sur lui! Ses jambes nues goûtaient la fraîcheur de l'eau, quand un énorme poisson passa dessous! L'enfant Dom fut saisi, mais il eut le temps de voir un corps fuselé bleuâtre et une nageoire dorsale, qui fléchit comme un éventail!
L'œil de l'enfant Dom s'exerçait et il repéra de jeunes truites qui remontaient nerveusement le courant! Il était pris par le spectacle et il dit bonjour à un papillon qui l'effleura! Mais un sourd grondement vint le surprendre et il tendit l'oreille, pour constater que le bruit s'amplifiait. "Eh! Vous entendez?" cria-t-il inquiet au Magicien. Celui-ci était de l'autre côté de la feuille, mais il revint vers le centre, en disant: "Nous allons vers un déversoir... Tâchez de vous accrocher aux nervures!
_ Un quoi?"
L'enfant Dom ne reçut pas de réponse, mais, comme le Magicien, il chercha une prise, car l'eau était pleine de remous, qui trempaient la feuille! A cet instant, l'enfant Dom allongé but la tasse! "Bon sang!" s'écria-t-il, mais la suite le figea! La feuille fut comme happée par une pente et elle se mit à dégringoler un champ d'écumes! La panique s'empara de l'enfant Dom, mais au plus fort du tumulte, il se vit entouré de femmes qui se baignaient et qui lui souriaient même, leur longue chevelure blanche courant indéfiniment derrière elles!
Il avait rêvé sans doute, mais il était ébloui et ainsi il ne se rendit pas compte que la navigation avait retrouvé sa paix et qu'on entrait sous une arche formée par des racines! C'était comme une grotte, où la lumière frissonnait au plafond, et on s'arrêta contre un quai. Le Magicien et l'enfant Dom prirent pied sur la terre ferme et visiblement des cloportes les attendaient, car ceux-ci les précédèrent, quand ils s'engagèrent dans un escalier!
L'enfant Dom ne voyait que leur carapace qui ressemblait à une armure et on montait derrière une écorce qui, par ses interstices, laissait passer la lumière du jour! On s'effaça cependant devant un iule, qui descendait comme parcouru par une vague et qui glaça malgré tout l'enfant Dom! Plus haut, un bruit de mitraillette fit sursauter, mais ce n'était qu'un pic-vert, qui avait l'air de rénover la façade!
Enfin, on pénétra sous un immense dôme, fait d'émeraudes qui étincelaient! Le mobilier surprenait par son goût moderne et simple! Il y avait là des sièges d'or, en forme de crosse et des tables sombres, dont le bois massif luisait! On approcha d'un trône, orné de baies rouges, avec autour des candélabres de houx, dont on ne pouvait supporter longtemps l'éclat! Une femme se leva du trône et marcha vers les visiteurs! Elle avait un port à couper le souffle et son visage donnait l'impression d'avoir dompté la lumière!
"Je suis la reine Beauté!" dit-elle et cela parut comme un baiser!
XXXVI
L'enfant Dom ne pouvait se lasser de contempler la reine Beauté, mais elle continuait: "Je suppose que vous êtes venu nous aider, dit-elle à l'enfant Dom, puisque c'est le Magicien qui vous amène!
_ Hein? Quoi? Excusez-moi, fit l'enfant Dom comme s'il se réveillait d'un songe. Mais que voulez-vous dire? Vous avez besoin d'aide?
_ Mais nous sommes en guerre, l'ignorez-vous?
_ Mais oui! Mais de quelle guerre parlez-vous?
_ Je vous rassure, nos intentions ont toujours été pacifiques! Néanmoins, nous ne faisons que nous défendre! Il en va tout simplement de notre survie!
_ Mais... mais quel monstre serait capable de vous vouloir du mal?"
Ici, la reine beauté allait se lancer dans une explication, quand un hanneton se posa soudain devant elle! "Majesté! Majesté! dit-il. La patrouille est prête! Elle n'attend que votre ordre pour intervenir sur le secteur ouest!
_ Très bien! Mais allez avec la patrouille, si vous le voulez! rajouta-t-elle à l'adresse de l'enfant Dom. Le Magicien vous accompagnera et vous vous ferez ainsi une idée de la situation, bien plus juste que tout ce que je pourrais en dire!
_ Ah? Mais oui, pourquoi pas?"
L'enfant Dom suivit le hanneton et on monta sur une très haute branche, où la patrouille attendait! Là, l'enfant Dom sentit le vertige, car on dominait la cime des autres arbres et le sol avait l'air d'un timbre poste! Toutefois, l'enfant Dom prit sur lui, d'autant que la patrouille le stupéfia! Des hirondelles, en effet, étaient sur le départ et l'enfant Dom et le Magicien les enfourchèrent!
Il fallait s'accrocher au duvet du cou et soudain ce fut l'envol! Jamais l'enfant Dom, bien sûr, n'avait connu pareilles sensations! On prit d'abord de la hauteur, par des battements d'ailes rapides, et le paysage ne cessa de s'étendre! Puis, on piqua à la vitesse de l'éclair et dans le même temps, les hirondelles se rapprochaient, se croisaient même, ce qui terrifiait l'enfant Dom, perdu dans un abîme de voltige!
Mais, brusquement, il n'y eut plus d'arbres! La coupure fut nette et on se retrouva au-dessus d'un chantier, fait d'une terre ocre et boueuse, où des camions et des bulldozers allaient en soulevant des nuages de poussières! Le bruit était effrayant, mais les hirondelles ouvrirent le feu et l'enfant Dom entendait leurs mitrailleuses crépiter!
Il se demandait comment cela était possible et il se rendit compte que ce qu'il avait pris pour des tirs n'était en fait que les cris des oiseaux! Par contre, ceux-ci lâchaient bien des bombes, puisque leur fiente tombait sur la carrosserie des engins, sans effet bien entendu!
L'enfant Dom n'eut pas le temps de penser davantage, car son hirondelle traversa soudain un mur de poussière et exceptionnellement elle perdit le contrôle et heurta de plein fouet une butte! Le choc fut terrible et l'enfant Dom roula sur lui-même, après avoir été catapulté! Mais enfin il s'en sortit indemne, ce qui ne fut pas le cas de l'hirondelle, tuée sur le coup!
L'enfant Dom avait retrouvé sa taille humaine et il en prenait conscience, quand un homme casqué l'interpella: "Eh! Mais qu'est-ce que vous faites ici?" L'enfant Dom encore choqué regarda venir à lui celui qui devait être un chef de chantier! "Qui êtes-vous? Pourquoi êtes-vous sans casque? cria de nouveau l'homme.
_ Mais... mais c'est quoi toute cette horreur! s'exclama à son tour l'enfant Dom! Vous... vous ne vous rendez pas compte! Vous êtes en train de tout bousiller!
_ Quoi?
_ Mais... la reine Beauté est en danger! Vous détruisez son royaume!"
A ces mots, le chef de chantier fut figé par la peur! Persuadé qu'il avait affaire à un fou, il fit signe à d'autres hommes d'approcher et l'enfant Dom comprit qu'il était menacé! A cet instant, Owen Sullivan quitta le Metavers et se tourna vers Fahim Macamo, qui était toujours près de lui.
"Je... je ne savais pas!" dit-il et il baissa la tête!
XXXVII
Le lendemain, Sullivan était dans son autociel et il se dirigeait vers la Tour du Pouvoir! Il avait rendez-vous avec Dominator, qu'il connaissait parce qu'il était lui-même l'un de ses puissants qui collaboraient avec le gouvernement! Mais, ce matin-là, Sullivan n'était pas tranquille: il gardait en mémoire les pattes des Gerris qui s'appuyaient sur l'eau ou encore les halos laiteux des rayons qui tombaient sur le ruisseau!
En survolant RAM, il s'effarait toujours davantage de l'abîme qu'il y avait entre la beauté qu'il avait aperçue et la laideur de la ville! Bien sûr, RAM avait ses monuments, son histoire, ses audaces architecturales, mais qu'était-ce à côté de la nature, dont chaque pouce contenait un enchantement infini! "A condition de le voir!" se disait Sullivan, car c'était bien là le problème et il en était bien conscient, mais les gens qu'il fréquentait et cela concernait en particulier Dominator, ils étaient tous amoureux du pouvoir et ils s'admiraient! Comment dans ces conditions auraient-il pu comprendre l'évolution de Sullivan, ses nouveaux sentiments?
L'autociel pénétra dans la Tour du Pouvoir et Sullivan fut introduit dans le bureau de Dominator! "Owen! s'écria celui-ci. Qu'est-ce qui me vaut le plaisir de ta visite? Un verre?
_ Non merci! Ecoute, excuse-moi de venir te déranger en plein travail..., mais je suis troublé...
_ Diable, ça m'a l'air grave! Assieds-toi, assieds-toi! Tu vas me raconter tout ça!
_ Eh bien voilà, à Adofusion, nous travaillons sur un nouveau programme, pour le Metavers! On veut par là amener les jeunes à plus de conscience sociale, à réfléchir sur leurs comportements... Tu vois?
_ Parfaitement! Et j'ai toujours dit que tu en faisais sans doute plus pour la ville qu'aucun autre!
_ Mais ce n'est pas seulement de la ville dont il s'agit! J'ai en ce moment un programmeur de génie... Il a réussi à me faire comprendre toute l'importance de la beauté, celle de la nature s'entend! Or, nous la détruisons sans vergogne, sans la comprendre! Et tout ça pourquoi? Pour toute cette merde!"
Sullivan montra par la grande baie vitrée le ciel orageux, qui coiffait la mer pleine de plastique! Dominator poussa un long soupir et fut sur le point de perdre patience, mais soudain il eut une meilleure idée! "Permets-moi de te présenter un ami, dit-il, il est juste à côté! Je vais le chercher et tu vas pouvoir parler de ton problème avec lui!"
Dominator revint avec un homme à l'allure roide, au visage sec et qui tapotait sa jambe avec une sorte de cravache! On eût dit un cavalier en panne de monture! "Owen, dit Dominator, je te présente le duc de l'Emploi!" Sullivan fut frappé par ce nom, mais déjà le nouvel arrivant s'asseyait et déclarait: "Sachez Sullivan que j'ai beaucoup d'admiration pour vous! Adofusion est une grande réussite!
_ Merci!
_ Notre ami, reprit Dominator à l'adresse du duc, a un problème avec la civilisation qui détruirait la beauté de la nature!
_ En effet! jeta Sullivan. Nous ne comprenons pas la beauté et son sens caché! La nature est bien plus que quelque chose à exploiter!
_ Vraiment? fit le duc de l'Emploi. Ne me dites pas que le directeur d'Adofusion est devenu un écolo intégriste! Ah! Ah!
_ Bien sûr que non, j'ai les pieds sur terre! Mais j'ai également découvert un autre monde! Je ne comprends pas bien encore ce que j'ai senti, mais dans la beauté il semble y avoir un message de paix!
_ Nous ne pouvons pas arrêter notre développement, Sullivan! répliqua le duc! Nous devons créer des emplois, pour que les gens vivent! C'est une nécessité!
_ Bien sûr! Mais à quoi bon vivre, si nous ne sommes pas heureux? Nous sommes des esclaves et nous ne nous en rendons même pas compte!
_ Je vous préviens que si je vous trouve sur ma route, je vous écraserai!
_ Co... comment? Personne ne m'a jamais parlé comme ça!
_ Apparemment, il faut un début à tout!
_ Mais qui vous êtes, pour avoir autant de morgue?
_ C'est moi qui représente l'emploi ici! C'est moi qui les crée, les gère, les donne! C'est grâce à moi que toute la population de la ville peut manger à sa faim! Je suis un dieu pour l'homme de la rue!
_ Vous êtes surtout un sacré connard!
_ Owen! intervint Dominator. Tu as eu une expérience troublante et visiblement tu en es encore choqué! Il vaut mieux que tu reviennes me voir plus tard, quand tu seras plus reposé...
_ Bien sûr, Dom, concéda Sullivan avec un pâle sourire! Je m'excuse de t'avoir dérangé, mais je suis maintenant persuadé que nous faisons fausse route, que quelque chose nous échappe!"
En disant cela, Sullivan jeta un coup d'œil du côté du duc, puis il sortit sans un mot.
XXXVIII
De retour à Adofusion, Owen Sullivan ne s'était pas calmé! Il avait maintenant conscience du mal que l'on faisait, en roulant la nature comme un vieux tapis! Certes, il y avait des besoins et des nécessités, mais Sullivan connaissait parfaitement ceux qui détruisaient et qui disaient qu'il n'y avait pas le choix! Il n'ignorait aucunement leur hypocrisie, leur soif de pouvoir et surtout leur aveuglement, puisqu'il avait été l'un des leurs, jusqu'à ce que le Metavers lui ouvre les yeux!
Or, il s'était heurté à un mur, on s'était moqué de lui, on l'avait même menacé et sa blessure était d'autant plus vive que le monde recréé par Macamo n'existait plus! Il avait été recouvert par la montée des eaux, au moins autour de RAM, ce qui rendait l'indifférence des hommes encore plus cuisante! Le Metavers renvoyait Sullivan à ses souvenirs, mais comment réagiraient les jeunes, devant cet univers qu'ils n'avaient jamais connu?
Grâce à l'imaginaire, il est possible de vivre en tout lieu et à n'importe quelle époque, mais comment accepter que toute cette richesse fût à jamais ensevelie sous les déblais des bulldozers? Sullivan en avait la nausée et la colère ne le quittait pas! Il se rappelait la morgue du duc de l'Emploi, sa certitude, sa fermeture... et il eut envie de lui arracher les yeux, au nom des toutes les créatures sans défense, qu'il piétinait et qui valait encore mieux que lui! Soudain, Sullivan fut effrayé par sa violence: était-il possible qu'il aimât désormais plus les animaux que les hommes? Cela devenait très inquiétant pour un chef d'entreprise!
Pour s'apaiser, il décida de retourner dans le Metavers et il fut de nouveau l'enfant Dom! Il retrouva le Magicien au bord du ruisseau, reprit place à ses côtés et s'épancha tout son saoul! La blessure n'en finissait pas de crever! D'ailleurs, en tant que fondateur d'Adofusion, il en avait déjà beaucoup supporté! Il avait toujours été sensible au beau, toujours respecté ce qui était excellent en son genre! Il connaissait les meilleurs crus, il était devenu un spécialiste du café et il ne se serait pas trompé sur l'auteur d'une peinture!
Mais le monde dans lequel il évoluait ne pensait qu'aux chiffres! On y était toujours tendu! On ne voulait surtout pas perdre une part de marché! Tout en parlant, Sullivan se rendait compte du vide de son ancienne vie et il souhaita revoir la reine Beauté, pour lui exprimer son admiration et ses regrets! Le Magicien, qui n'avait encore rien dit, hocha silencieusement la tête et invita l'enfant Dom à traverser le ruisseau!
"Quoi? fit l'enfant Dom. On ne prend pas de nouveau la feuille? Comment on y va alors?" Il était anxieux, mais le Magicien poursuivit sa route et l'enfant Dom dut le suivre. On déboucha sur un champ, qui frémissait sous un ciel d'été! De la chaleur, accompagnée de parfums, montaient jusqu'à l'enfant Dom et son pas faisait sauter des criquets et s'envoler des papillons! Tout rayonnait de vie et on apercevait ici des coquelicots ou quelque fleur jaune ou bleue!
On monta sur une colline, plus au frais, et on contempla assis le spectacle! Le champ frissonnait comme sous l'action d'un main invisible et les nuages au-dessus semblaient en balade! C'était si beau, si calme que l'enfant Dom s'assoupit.
Quand il se réveilla, il était seul et son cœur se serra un peu! Le ciel d'ailleurs avait changé: il était devenu gris et la température avait baissé! L'enfant Dom se demanda s'il ne devait pas rentrer chez lui, mais alors une pluie fine se mit à tomber! C'était comme un voile fin qui blanchissait la cime des sapins de la colline! L'enfant Dom avait les joues mouillées et il eut un sourire, car il était dans les bras même de la reine Beauté!
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Les enfants Doms (XXIX-XXXIII)
- Le 04/06/2022
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XXIX
L'enfant Dom suivait un étroit sentier et il se demandait où cela menait! Des plantes, repoussées par son pas, semblaient vouloir le retenir et on s'enfonçait toujours plus dans le sous-bois! Au-dessus, le soleil faisait comme des diamants entre les branches, mais l'enfant Dom en avait juste conscience, car il était surtout préoccupé par son chemin!
Soudain, il aperçut un vieil homme assis au bord d'un ruisseau et il l'interpella: "Heu... Hem! Bonjour! Je suppose que vous êtes le guide ou quelque chose comme ça..." Le vieux ne tourna pas la tête vers l'enfant Dom, mais il lui répondit simplement: "Assieds-toi près de moi!" L'autre hésita une seconde, puis s'exécuta! Sous les yeux des deux hommes, un ruisseau coulait et des Demoiselles étincelantes le survolaient!
"Bon, et maintenant qu'est-ce que je dois faire? demanda l'enfant Dom, sans savoir pourquoi il murmurait.
_ Ici, tu dois d'abord apprendre à regarder et à écouter! répondit le vieil homme."
L'enfant Dom se tut et une Demoiselle d'un bronze rutilant se posa sur son genou. Il aurait pu l'écraser d'une tape, mais elle semblait n'avoir aucune crainte. Soudain, elle attrapa une petite mouche en plein vol et la déchira de ses mandibules. Elle était revenue sur le genou de l'enfant Dom et un lambeau de chair flottait près de sa tête!
"Que vois-tu? demanda le vieil homme.
_ Je vois qu'elle mange sans pitié la petite mouche!
_ Et comment trouves-tu cette Demoiselle? Moche ou jolie?"
L'enfant Dom considéra l'insecte, dont l'abdomen était d'or et les ailes pourvues de reflets roses ou violacés! Mais ce n'était pas tout! Maintenant qu'il regardait attentivement, l'enfant Dom fut surpris par l'aspect rudimentaire des ailes, qui avaient l'air de bâtons de bois qu'on replie! L'enfant Dom était ramené au début de l'aviation et il comprenait que voler, pour la Demoiselle, demandait certainement des efforts et que cela n'avait rien d'évident, comme il avait pu le croire dès l'abord!
"C'est... c'est extraordinaire! lâcha l'enfant Dom.
_ Oui! Il y a toute cette beauté et pourtant tu as vu aussi comme c'est cruel et sans pitié! Alors, dis-moi comment deux choses aussi opposées peuvent se côtoyer?"
L'enfant Dom resta silencieux et finit par hausser les épaules! "Tu as bien fait de ne pas me donner tout de suite une explication! Car les réponses ici concernent le plus profond de la vie! Nous sommes entourés par le mystère et il est sans fin! Il ne faut pas se fier aux apparences, mais la contemplation te permettra de découvrir les secrets!"
A ce moment, l'ombre fut plus dense et la lumière remontait sous les plantes, telle une ébullition dans un appareil à distiller! L'enfant Dom eut brusquement l'impression qu'il n'était que dans un grand laboratoire, dont le vieil homme était le savant! Partout, la lumière circulait, ainsi qu'elle aurait été au service de maintes expériences!
Pourtant, au milieu du ruisseau, elle s'étirait, se détendait au gré des remous et on eût dit des sourires! "Sache qu'il y a ici un fil conducteur et c'est la lumière! Je suis le Magicien et toi?
_ Owen Sullivan!"
Le fondateur d'Adofusion quitta le Metavers et se tourna vers Fahim Macamo: "Extra! dit-il. C'est incroyable!
_ Je suis content que vous aimiez ça...
_ J'adore! Vous avez fait du super boulot! Excusez-moi, j'y retourne!"
XXX
On raconte que RAM un jour ne sut plus comment s'habiller! La ville était dans tous ses états! Elle fit venir tous les tailleurs qu'elle connaissait et elle les pressa de trouver une solution! RAM ne pouvait rester en chemise de nuit!
Le premier à s'avancer fut le Communisme... Il avait l'air sec et le dos roide! Il présenta un uniforme gris, austère, en rappelant qu'une société heureuse est une société juste et qu'on ne devait donc pas y faire n'importe quoi! La fioriture, le luxe ne pouvaient que susciter des jalousies, alors qu'avec un tel vêtement on passait partout! On était aussi à l'aise aux champs qu'au bureau!
RAM fut horrifiée par cette vue sans créativité et bornée! Elle chassa le tailleur, qui s'emporta! Tandis qu'on le poussait vers la porte, il criait qu'il se vengerait et que RAM aurait droit aux camps! Puis, le calme revint et le tailleur du Vatican s'avança à son tour!
Toute son attitude était grave, pleine de componction! Cependant, il dévoila une tunique pourpre qui provoqua l'admiration par sa richesse! Mais, enfin, c'était compliqué, car dessous on était en blanc ou en noir! Le tailleur expliqua qu'il y avait des règles, que le Ciel jugerait et on eut le sentiment de ne pas être libre!
RAM bâilla et fit un signe, pour qu'on emportât le tailleur, mais celui-ci, comme le précédent, se rebella et il promit à la ville les flammes de l'enfer! On fut encore secoué et ainsi on accueillit avec soulagement le tailleur Consommation! En voilà un qui avait de la fantaisie, de l'entregent!
Il déballa un tas de choses et on ne savait où jeter les yeux! Mais, quand on y regardait de plus près, on voyait que ce n'était pas de la bonne qualité! C'était même un peu n'importe quoi! Des cols étaient déjà blanchis ou élimés, avant même d'avoir servis! Les épaisseurs et les coutures étaient réduites au minimum! Il ne faisait aucun doute que le vêtement ne durerait pas et qu'au final on était floué!
On pria le tailleur Consommation de remballer sa marchandise, mais lui aussi fit du scandale! Il prédit la faillite de RAM! Des mots comme économie de marché ou mondialisation sortaient de sa bouche et semblaient des malédictions! On était consterné et le désespoir au cœur, on vit venir le dernier tailleur, qui paraissait la raison même et qui impressionna favorablement!
"Liberté! Liberté! clama-t-il. Modernité! Fluidité! Créativité! Vitesse! Liberté! Amour de soi!" Après cette sortie, il s'affaira autour de RAM, le geste sûr et tous retenaient leur souffle! Enfin, RAM s'admira et on ne cessait de s'étonner! L'habit était solaire, plein de couleurs, bien ajusté! Il enchantait la vue et en même temps ne contraignait en rien le mouvement! RAM fit quelques pas de danse!
"Vous faites bien! dit le tailleur. C'est un habit pour la légèreté, le bonheur, la comédie! Chacun voudra le posséder! Vous verrez: on tentera même de vous le voler!
_ Il faudra le déchirer! répliqua RAM!"
Ainsi, la ville fut habillée d'un costume d'Arlequin, par le tailleur Egoïste!
XXXI
"Dis grand-père, raconte-nous une histoire! fit le petit garçon.
_ Oh oui! renchérit la petite fille. Raconte-nous une histoire, grand-père!
_ Je ne crois pas, non... Le merle est passé tout à l'heure et il m'a dit: "Ne raconte-pas d'histoires aux enfants, car ils ont mal travaillé en classe!" C'est ce qu'il m'a dit!
_ Oh! C'est même pas vrai!
_ Qu'est-ce qui n'est pas vrai?
_ Eh ben, on travaille en classe! affirma la petite fille.
_ Ah bon? Le merle serait un menteur?
_ Oh oui! Et d'abord comment il saurait si on travaille ou non?
_ Eh! Eh! Il va partout! Il voit tout!
_ Mais c'est un menteur quand même! rajouta le petit garçon.
_ Bon, bon... Alors vous voulez une histoire?
_ Ouuuiiii!
_ Hum! Mais vous n'allez pas me croire!
_ Siiiii!
_ Vous allez dire que je suis un menteur, moi aussi!
_ Oh! Noooon!
_ Bon, bon! Eh bien, les enfants, je vais vous parler d'une étrange planète!
_ Chic!
_ Mais c'est peut-être la planète la plus étrange que je connaisse!
_ Oh!
_ Figurez-vous que sur cette planète, les gens n'ont pas de tête!
_ Hi! Hi!
_ Quand je dis qu'ils n'ont pas de tête, c'est que celle-ci ne leur est pas absolument nécessaire! Autrement dit, ils peuvent enlever leur tête comme ils veulent, sans mourir!
_ C'est impossible, grand-père!
_ Voilà, c'est ce que je disais! Vous ne me croyez pas!
_ Oh si! Grand-père, on te croit! Continue, nous t'en supplions!
_ Bien, bien! Alors des fois ils jouent au football avec leurs têtes!
_ Hi! Hi!
_ Ils enlèvent leur tête et ils frappent dedans, pour marquer des buts! Vous connaissez le football, hein?
_ Oui...
_ Mais à la fin de la partie il arrive que certains se retrouvent avec la tête d'un autre! Ce n'est pas grave, puisque leur tête ne leur est pas nécessaire!
_ C'est quand même bizarre!
_ Tu ne crois pas si bien dire! Car, quand ils dorment sur le dos, ils ont parfois le visage enfoncé dans l'oreiller!
_ Brrrr!
_ Mais comment ils font pour voir, grand-père!
_ Mais ils n'ont pas besoin de voir, puisqu'ils ne réfléchissent pas!
_ Hi! Hi!
_ Ils n'ont pas de pensées alors? demanda la petite fille.
_ Si! Mais ce sont peut-être celles d'un autre!
_ Oh! Là! Là! Ils doivent dire n'importe quoi!
_ C'est vrai! Mais rassurez-vous, cette planète est très loin de la nôtre! Mes petits, je ne voudrais pas que le merle me dise: "Les enfants sont fatigués à l'école et ne font rien, car ils se sont couchés trop tard!"
_ Compris, grand-père, on y va!
_ Bonne nuit, les enfants!
_ Bonne nuit, grand-père!"
"Les pauvres enfants, pensa le vieil homme, ils finiront par comprendre que je leur parlais de RAM!"
XXXII
Ce matin-là, Andrea Fiala ne voulait pas travailler, c'est-à-dire écrire! Elle était fatiguée, surtout d'expliquer toujours les mêmes choses, alors que le monde semblait rester désespérément le même! Elle avait trop à l'esprit les arguments haineux, obtus, faux et destructeurs que certains véhiculaient essentiellement par paresse et parce que nous sommes tous un peu "fous"! En effet, nous voyons chacun le monde à travers nos blessures, notre histoire et nos capacités sont limitées! Il en résulte que nous déformons plus ou moins la réalité, pour qu'elle serve à notre fonctionnement, sans prendre conscience à quel point il peut être borné et répétitif!
Andrea Fiala se mit tout de même à pianoter son clavier... "C'est la raison qui fait connaître le bien et le mal, avec sans doute le repère de la souffrance causée à chacun! Est mal ce qui fait souffrir l'autre et empêche son développement! Est bien ce qui produit de la joie et favorise au contraire l'épanouissement de tous! D'où les lois et la civilisation et si la modernité paraît mal ou néfaste, notamment en condamnant notre planète, c'est parce que nous nous comportons toujours comme des animaux, malgré les progrès de la technologie!
Car l'animal ne veut qu'imposer son égoïsme! Peu importe ce que sent un congénère! L'animal ne voit que ses intérêts et le développement qui n'est pas le sien est vu comme une menace! C'est le triomphe de la domination! Mais l'homme, qui en public fait valoir la sienne, "attaque" effectivement l'existence, la liberté de son prochain! C'est fugitif, non dit, quasiment invisible (même si la "queue" est souvent mise en avant!) , mais il n'en demeure pas moins que la question posée est celle-ci: "Ne suis-je pas supérieur à toi?" On est placé malgré soi dans un rapport de force et cela reste une agression!
La domination féminine peut paraître plus douce et même plus naturelle, car elle promet le plaisir, elle flatte les sens et le désir de soumettre n'est pas flagrant! Mais, également, la femme concentre l'attention sur elle et d'autant plus vivement qu'elle est angoissée! C'est une "fermeture", bien que les sentiments soient concernés! C'est un monde clos, une relation exclusive, un attachement autour de la femme et c'est en cela une domination! Les appas contrarient, gênent aussi la tranquillité, la liberté de l'autre!
Certes, la domination reste nécessaire à la vie! L'homme, par sa force, doit être toujours prêt à défendre le territoire et il est normal qu'il exerce son pouvoir! Et la femme, par sa séduction, fait que la procréation demeure possible, ce qui est indispensable à la survie de l'espèce, et quoi de moins nocif apparemment que celle qui rayonne avec ses charmes? Mais à quoi bon la raison au fond, si c'est pour continuer à vivre comme les animaux? On le voit, nous nous comportons comme des supers prédateurs et nous provoquons notre propre destruction!
Il faut donc aller plus loin que la domination! Comment? Mais en pensant à l'autre! en ne perdant jamais de vue son existence! en veillant à ce qu'il désire, ce qu'il sent, ce dont il a besoin, à ses craintes, etc.! A partir de là, tout en vivant bien soi-même, on favorise aussi l'épanouissement des autres! Evidemment, moins on veut dominer et plus on est disponible pour ceux qui nous entourent! plus on travaille pour l'harmonie!
Le fin du fin? N'avoir plus besoin de dominer, en ayant confiance! On est alors gentil, doux, patient, à côté de la ménagerie aveugle de la domination!"
XXXIII
Dans son cachot, Cariou était de plus en plus mal à l'aise! Il ne se doutait pas une seconde qu'il était bombardé de "boue psychique"! Pourtant, lentement, la haine faisait son travail de sape, car elle blesse et enlève l'amour de soi! Cariou était donc envahi par le doute et de plus en plus sombre! La peur le rendait nerveux, irritable!
Il se dégoûtait même, se voyant comme un rebut, le faiseur d'histoires, l'individu à problèmes! Tout allait bien sans lui! Il n'avait qu'à se taire, obéir! Ce qu'il voyait, comprenait n'était que le fruit de son égoïsme! Il était au chevet de sa personne, ne pensait qu'à lui! Il se croyait le centre du monde et c'était là son malheur!
Les autres peinaient pour gagner leur vie! Ils avaient des responsabilités, des tas de devoirs! Les enfants, par exemple, ils donnaient beaucoup de soucis! Il fallait les emmener à l'école! Mais, lui, il ne veillait qu'à son confort! Madame Birkel avait raison: il ne savait pas ce que c'était que le travail! Il en mettrait un coup, il rentrerait dans le rang, avec fierté!
Il ferait partie de la grande famille des hommes! Il les aimerait et en serait aimé! C'était sa frustration, sa névrose qui déformait son regard! D'ailleurs, n'avait-il pas toujours craint une relation? Il avait renoncé à satisfaire sa pulsion sexuelle, parce qu'elle lui causait de l'angoisse! Il était en pleine régression, selon le manuel!
Il créerait un couple, fonderait une famille, dont il assurerait la subsistance! Il rirait avec les autres et oublierait ses erreurs passées! Madame Birkel ne recherchait pas le pouvoir! Elle n'écrasait pas! Sa haine n'était qu'une juste colère! Ce n'était pas elle le monstre, mais Cariou! Et si, malgré son changement, il était de nouveau meurtri, piétiné, méprisé? Eh bien, il montrerait ses bulletins de salaire, ses enfants, son chien!
Non, ça ne marcherait pas! Il avait ouvert les yeux et il ne pouvait les refermer! Les enfants Doms le haïssaient parce qu'il n'était pas soumis! Et c'est pour cette raison qu'on l'avait toujours haï! Parce qu'il était lui-même et nullement esclave! Et comment aurait-il pu en être autrement? Pouvait-on dire à l'injustice ou au mal: "C'est bien! Tu as raison!"?
Lui ne haïssait personne! Il avait toujours été doux, respectueux! Il comprenait le fardeau des autres et il était parfaitement docile, quand c'était nécessaire! Mais on ne le laissait pas tranquille, car on avait besoin de le blesser! Soudain, il ne pensa plus, car il savait que c'était inutile! Le doute est un lac insondable, où on se noie! Cariou avait de l'expérience et il se mit à attendre... Il était sûr que peu à peu son calme reviendrait, avec même de nouvelles idées!
Il aperçut alors un petit insecte, qui avait réussi à entrer malgré l'absence de fenêtres! C'était une sorte de moucheron minuscule, mais qui déjà pouvait provoquer l'admiration! Son extrême sophistication était parfaitement visible et ses ailes avaient des couleurs de rêve! Chacun avait sa chance sur Terre, grâce à l'adaptation! Personne ne pouvait, sauf cas particulier, crier à l'injustice!
Le petit insecte amusa bientôt Cariou qui rigola et son rire fut entendu par madame Birkel, qui écoutait! Désormais, ce serait une lutte à mort entre elle et lui!
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Les enfants Doms (XXIII-XXVIII)
- Le 28/05/2022
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XXIII
Sur l'île des Fous, Cariou était dans les champs, en compagnie d'Amir Youssef. Ils devaient nettoyer une parcelle de ses racines et ils étaient équipés de pioches. Il s'agissait d'enfoncer le fer et de peser sur le manche, pour faire sortir la plante! Mais dès que Cariou frappa le sol, la pioche rebondit! C'était dur comme du béton!
Néanmoins, Cariou était heureux d'être dehors et il redoubla d'ardeur! "Oh là! Oh là! fit Youssef. Te fatigue pas, va! De toute façon, ce sera jamais bien!" Comme pour confirmer ce propos, madame Birkel apparut, suivi de deux gardiens, et aussitôt elle prit à partie les deux hommes!
"Mais ça discute au lieu de travailler! dit-elle. Vous vous croyez sans doute dans un centre de vacances! Je vais vous apprendre à travailler, moi! Je veux voir de la sueur sur votre front! Rien n'est gratuit dans la vie! Il faut le mériter et c'est par le travail qu'on y arrive! Vous Cariou, rien qu'à voir vos mains, on comprend que vous êtes habitué à ce que tout vous tombe dans le bec! sans que vous fassiez d'efforts! Mais ici, ça va changer! Je vais faire de vous un homme, Cariou! pas une chiffe! On plante le fer et on sort la racine! Puis, on la coupe et y a tout le champ à nettoyer comme ça, avant midi! Non mais!"
Soudain, Cariou fut pris d'une fatigue étrange et il considéra toute la parcelle... Ce n'était pas la tâche physique qui lui faisait peur, même s'il se savait peu résistant, mais il était abattu par la violence psychique du discours de la directrice, d'autant qu'elle n'en mesurait aucunement la stupidité! Madame Birkel était ivre d'elle-même! Elle était un mélange concentré d'égoïsme et de peur au plus au point! Elle était comme un bulldozer, à force de se mentir à elle-même! Elle ne distinguait rien et piétinait, c'est tout!
Elle était malheureuse et ne se donnait même pas les moyens de changer cela! Elle croyait qu'on passait en force, qu'on pouvait détruire les autres, qu'ils devaient plier, qu'ils n'étaient pas vraiment des personnes, mais des esclaves qu'on devait remettre dans le droit chemin! Elle aboyait, assommait, pleine de rage, et tout cela sous le ciel serein, qui coiffait pour l'instant les lieux! Quelle situation absurde, car est-ce que quelqu'un était en train de mourir? Est-ce que des obus tombaient?
Cariou décida de "l'ouvrir" encore une fois, par égard pour la vérité! "Madame, fit-il, je vous ai déjà dit que nous ne sommes pas seulement des estomacs! Nous avons la capacité de penser et notre travail spécifique est donc de développer notre esprit! Mais comment mieux y arriver, sinon en luttant contre notre nature animale, qui a soif de dominer et d'écraser? Nous devons prendre la direction opposée à la loi du plus fort! Or, sur ce sujet-là, vous ne faites absolument aucune avancée! Au contraire, vous prenez tout ce que vous pouvez! Vous ne vous réfrénez en rien! Vous voulez à chaque moment vous sentir la chef, la star! et peu importe les moyens! Autrement dit, vous n'avez aucune idée de c' qu'est le vrai travail! Vous ne savez même pas ce que le mot effort veut dire! Votre cerveau est aussi lisse que les mains d'une jeune fille!"
Il y eut un court silence, puis la directrice explosa! "Non mais regardez-moi, c' morveux! cria-t-elle! Il n'a jamais bossé de sa vie et il donne des leçons! Attends un peu mon bonhomme! Je vais t'en faire voir! Tu vas me supplier Cariou! Je vais t' briser! Nom d'une pipe! Qu'est-ce que c'est que ce branleur, ce pisseux! Non mais, pour qui tu te prends Cariou! T'es rien du tout, t'entends! Tu vas me demander pardon à genoux! C'est moi qui t' le dis!"
Madame Birkel appela ses deux gardiens et elle leur dit:" Foutez-moi cette bouse au trou! Elle a besoin de méditer! T'en fais pas Cariou, je vais m'occuper de toi!"
Il était impossible de calmer la directrice! Elle était outrée, scandalisée qu'on ait pu lui tenir tête! On venait de l'injurier ou c'était tout comme! Elle était dans une fureur folle et on emmena brutalement Cariou. Derrière, Youssef n'en revenait pas! Il pensait que Cariou avait été bien fou de déclencher une telle violence! Ne suffisait-il pas de la "fermer"? On laissait dire, on avalait tous les bobards et la Birkel allait voir ailleurs! Youssef haussa les épaules et planta sa pioche, qui entama à peine la terre!
XXIV
Fahim Macamo, au sein des locaux d'Adofusion, réfléchissait! Certes, il aurait pu concevoir rapidement une application, comme le faisaient tant d'autres, mais un produit connaît du succès, a une longue vie, s'il correspond à un véritable besoin! Il fallait donc encore s'interroger sur la société, pour mieux la comprendre et définir ce qui séduirait et serait vraiment utile aux enfants Doms!
Beaucoup de jeunes se plaignaient de la pression qu'exerçaient sur eux les réseaux sociaux, car, pour être accepté, reconnu, on devait avoir un certain profil, s'habiller de cette manière, penser telle chose, aimer ceci et bref, on ne pouvait être tout à fait soi-même! "Il en a toujours été ainsi, songeait Macamo, on a toujours utilisé des signes pour se distinguer des autres et montrer son rang social..."
Mais que se passait-il pour les enfants Doms? On savait qu'ils étaient hostiles à tout ce qui pouvait diminuer leur domination, puisque cela leur causait de l'angoisse! A l'occasion, ils se révoltaient contre l'autorité, la police et même ils détruisaient leur environnement, s'ils le trouvaient trop convenu, trop sage! Qu'il n'arrivât rien les mettait en rogne! Pour dominer, il faut du chaos! Ils n'aimaient donc pas la normalité, mais est-ce à dire qu'obéir aux codes des réseaux sociaux les rebutât?
Ils y étaient au contraire particulièrement sensibles! Mais, d'après Macamo, il n'y avait pas là de véritable paradoxe! La même peur, qui produisait une domination monstrueuse, imposait encore de faire partie de l'élite, d'être parmi ceux qui comptent, et l'enfant Dom tenait à montrer qu'il n'était pas ringard, mais à la page! Les marques, notamment, étaient pour lui "vitales"!
Au fond, ce qui gênait le plus l'enfant Dom, c'était une apparente inertie, l'impression que les choses stagnaient! La compétition des réseaux sociaux, bien qu'elle menât à la norme, excitait son ego, animait sa domination, apaisait son inquiétude, tandis qu'un quotidien bien réglé ou une autorité bornant son plaisir le troublaient, l'angoissaient et provoquaient sa révolte! Il y avait donc un lien entre l'égoïsme des enfants Doms et le temps ou la patience! Si on voulait "sauver" l'enfant Dom, pour "sauver" également la société, il était nécessaire d'être soi-même tranquille, en paix!
L'application de Macamo prenait un sens... Elle attirerait l'enfant Dom vers la contemplation! Elle le ferait mûrir! Elle lui apprendrait peu à peu à se détendre, à se sentir en sécurité dans la vie même, puisque c'est elle qui nous avait créés, à la suite d'une longue adaptation! La nature, notre berceau, devait être présente dans la future application!
Soudain Macamo regarda ses collègues: ils allaient et venaient entre les bureaux ou bien ils avaient la tête dans l'écran! A quel moment s'enchantaient-ils eux-mêmes de la beauté, de la magnificence des paysages? Leur priorité était la technique et leur réussite! Ils étaient eux aussi rivés à leur "nombril"! Comment auraient-ils pu trouver de véritables solutions, pour que le monde allât mieux? Qu'est-ce qui pouvait guérir leur impatience, alors qu'ils étaient suspendus à des chiffres, des résultats?
Une question demeurait cependant... Comment amener les enfants Doms à s'intéresser à la contemplation? Les jeux guerriers faisaient évidemment leurs délices, mais le spectacle de la nature, avec son apparence figée, les ennuierait immédiatement! Pourtant, c'est bien le contact avec un temps plus lent qui nous fait grandir et nous révèle même les solutions... "Le conte, l'imaginaire de la forêt, les fées et les lutins! s'écria Macamo. Par là, je peux capter l'attention de l'enfant Dom! Le merveilleux le conduira au beau!"
XXV
Dominator était inquiet! Il avait devant lui son ministre de l'économie et les nouvelles n'étaient pas bonnes! Dominator s'efforça de comprendre les graphiques qu'on lui présentait et il n'y comprenait pas grand-chose, ses connaissances dans le domaine étant limitées! Par contre, ce qui était parfaitement visible, c'était des lignes qui allaient toutes vers le bas et des chiffres en rouge qui avaient valeur d'avertissement! Malgré tout, Dominator voulut discuter un peu de la logique des événements et il dit: "Je vois que l'inflation est galopante et que pour la freiner on a augmenté les taux d'intérêt! Normalement, on agit ainsi pour ne pas inciter à la consommation, ce qui diminue la demande et stabilise les prix!
_ Hum, oui...
_ Mais en même temps vous avez augmenté les salaires! ce qui ne peut que relancer la consommation et donc l'inflation! J'avoue que je ne comprends pas!
_ Hem! Oh! Hem! Euh, l'économie n'est pas une science exacte! Loin de là! En fait, on peut voir l'économie d'un pays comme une grosse machine sensible, si je puis dire! On a des manettes pour agir sur elle, mais l'action d'une doit être compensée par une autre! C'est un délicat équilibre à trouver! Hum!
_ Ouais... Alors concrètement, ça veut dire quoi?
_ Ben, nous plongeons dans la récession! Notre croissance est quasiment nulle! Nous risquons même un défaut de paiement de notre dette! Les caisses sont horriblement vides!
_ Mais bon sang, je vois de l'argent chez certains! Y en a qui se goinfrent! Faudrait les taxer!
_ Vous voulez qu'ils s'enfuient? Hum! Nos quelques rares grandes entreprises, celles qui rapportent de l'argent, doivent être ménagées!
_ Soit! Mais vous voyez une solution? C'est vous le spécialiste!
_ Eh bien, je vois effectivement un problème, hum! Normalement, pour relancer une économie, il faut être créateur, inventeur! Si vous êtes à l'origine d'innovations, qui changent la vie, au point de devenir irremplaçables, vous décrochez le jackpot! Tout le monde achète chez vous, vous créez des emplois, une dynamique pour tout le pays! C'est comme si on avait un cœur neuf! un cœur de jeune homme et l'économie peut faire des cabrioles, si je puis dire! Hi! Hi! Hum!
_ Très bien! Mais alors pourquoi nous ne sommes pas inventeurs?
_ Euh... Hum...
_ Qu'est-ce qu'il y a? Vous transpirez, on dirait!
_ Ah? Je ne l'avais pas remarqué!
_ Bon d'accord, je vous promets de ne pas me fâcher, quoi que vous me disiez! Hein, ça va comme ça?
_ Hum, oui! Pour que quelqu'un soit créateur, il doit être libre! Prenez par exemple l'histoire de l'informatique... Elle commence par des potaches qui bidouillent et qui même rêvent de mettre en commun leurs connaissances! Ils sont idéalistes, car leur horizon est entièrement dégagé! Résultat des entreprises devenues des monopoles, qui récoltent des milliards!
_ Et alors? Nous vivons dans une démocratie, avec un Parlement...
_ Hum...
_ Bon sang! Cessez d'avoir peur et videz vot' sac!
_ Eh bien, vous concentrez tout de même le pouvoir! Les quelques oligarques qui font fortune vous sont soumis! Ils se gardent bien de vous faire obstacles! En vérité, le climat est lourd, oppressant... Le soir, je...
_ Ma patience a des limites!
_ Hein? Mais bien sûr! Et bref, pour conclure, je dirais qu'il n'y a pas de créativité économique sans véritable démocratie! Si vous voulez vous sentir puissant, à la tête d'un pays compétitif, il faut partager le pouvoir! Vous devez prendre le risque de voir une réelle opposition!
_ Bien, bien, je ne vais pas vous virer, car vous êtes tout de même compétent! Mais maintenant laissez-moi!"
Dominator se servit un verre, comme à chaque fois qu'il était préoccupé, et il regarda sa ville qui semblait trembler sous l'orage! "Partager le pouvoir, songeait Dominator, et devenir la proie des médiocres! Me sentir comme les autres, petit et limité? Pas question! Je règne!" "Il va y avoir des émeutes! lui dit sa conscience...
_ Bah, on les matera!"
XXVI
A l'Université, le professeur Ratamor avait de nouveau toute l'attention des étudiants de l'amphithéâtre! Il était encore une fois le maître! le centre d'intérêt! Bien sûr, il gardait un visage austère, quasiment impénétrable, professionnel jusqu'au bout des ongles, mais tous ces visages qui buvaient ses paroles, toutes ces jeunes vies qu'il allait marquer à jamais lui donnaient un pouvoir immense! On eût dit une perfusion de miel!
Pour ne pas s'enivrer, il se racla la gorge et dit: "L'esprit scientifique doit se demander ce qu'il sait! Il sait ceci, il sait cela, parce qu'il peut le prouver d'une manière objective! grâce à la logique, au raisonnement, à l'expérimentation, à la méthodologie! Le scientifique n'y est pour rien! Ses goûts, ses penchants n'entrent pas en ligne de compte! Il constate, c'est tout! Le scientifique est absent du résultat, puisque celui-ci existe sans lui!
_ Excusez-moi, professeur..."
Ratamor leva la tête, pour voir qui l'interrompait ainsi et il frémit: c'était de nouveau Piccolo! "Ouais! cria presque Ratamor. Enfin, je veux dire oui! Qu'est-ce qu'il y a ?
_ Il paraît évident que vous nous amenez à rejeter la subjectivité et donc la beauté! Elle ne saurait être l'objet d'une science qui ne peut qu'être matérialiste! C'est bien ça?
_ Vous pensez beaucoup trop, Piccolo! Mais admettons... et où voulez-vous en venir?
_ Mais un animal qui crie son triomphe sur un adversaire ne s'enchante-t-il pas de sa propre force? Vous-même, n'êtes-vous pas galvanisé par l'attention qu'on vous prête? Le sentiment du beau ne naît-il pas de notre domination? Quand nous admirons les nuages, les étoiles ou la mer, n'est-ce pas parce que nous sommes touchés par leur grandeur? Mais vous vous dites: "Pour être sûr, je m'efface, je laisse parler la logique!" Vous n'existez plus en somme, mais qu'est-ce que cette science qui tue l'homme, qui le sépare de lui-même, puisque la beauté lui est viscérale et qu'il la place dans la subjectivité?
_ Mais qui êtes-vous, Piccolo? Qui vous envoie? Qui vous a dit: "Va saboter les cours de Ratamor!"?"
_ Mais personne! Mais vous devez aussi comprendre que, si nous ne réglons jamais les problèmes, c'est parce que la science fait de nous des étrangers dans le monde!
_ Hi! Hi! Le morveux! C'est lui le prof! Tu sais rien, Piccolo! T'as aucun diplôme! T'es un cauchemar, c'est tout!
_ Je me demande où est passé votre savoir, votre retenue?
_ Attends, je monte!"
XXVII
Andrea Fiala était toujours sidérée par le monde! Elle écrivait: "Il faut le dire, mais la plupart des individus ramènent toute l'existence soit à leur queue, pour les hommes, soit à leurs fesses, pour les femmes! Et ce n'est même pas normal, puisque les animaux ont des périodes de reproduction!
Mais il ne faut pas oublier non plus que la domination est indissociable de l'angoisse! Plus la seconde se fait sentir et plus la première réagit et se renforce! Nous connaissons bien cela maintenant! Or, le sexe est un moyen fondamental d'affirmation de soi! L'animal en rut fait sentir sa force! L'homme qui veut dominer attire l'attention sur ses parties génitales, dans le but de soumettre l'autre! Plus rien n'existe que cette "supériorité", ce qui fait que la solitude et le vaste monde disparaissent! Il n'y a plus d'angoisse!
Chez la femme, la soumission est obtenue par la séduction! Les fesses accrochent le regard et dès lors la femme n'est plus seule! Elle devient le centre d'intérêt, car elle sent le désir qu'on lui porte! Même si c'est fugitif, cela lui sert de repère et elle peut ainsi passer de regard en regard! Elle est stabilisée et là encore la grandeur de la vie ou de la ville sont réduits à une domination personnelle! Rajoutons que, si la femme n'aime pas ses fesses, elle peut utiliser bien d'autres parties de son corps et on en voit par exemple avec des seins comme des canons!
Mais comment peut-on ne voir du monde que son sexe ou autrement dit son nombril? Certes, le plus grand nombre n'est pas développé intellectuellement, ne s'intéresse pas aux choses de l'esprit et surtout se trouve très vite sous la pression de trouver un travail! Il est à la merci d'une hiérarchie, mais qu'il fait lui-même subir! Il ne veut pas comprendre que les coups qu'il reçoit sont les mêmes que ceux qu'ils donnent! et que c'est donc sans fin! Pire, il refuse tout ce qui ne le flatte pas! La solitude et le silence lui sont odieux et il préfère s'abrutir devant des écrans, qui semblent parler encore de lui!
Même s'il est impossible de juger, car nul ne sait ce qui est en chacun, on ne peut qu'être horrifié devant une telle petitesse, un tel égoïsme! Encore si celui-ci rendait heureux, mais c'est la haine qui triomphe! Ah! Mais pas question non plus de reconnaître son malheur! Nous voilà bien!
A l'inverse cependant il y a le chemin spirituel de Jack! Dans la rue, il ne cherche pas à dominer! Il est tout simplement! Pourtant, les hommes et les femmes qu'ils croisent veulent le soumettre, car il représente de la force! Mais d'où vient-elle? Jack s'appuie sur la beauté! Elle est partout et lui donne un sens! Il est chez lui, avec la dimension du monde! de l'Univers même! L'infini est en lui, sa peur absente et sa paix souveraine!
Mais on l'agresse, au lieu de le connaître! On le déteste même, car il ne cède pas! On le méprise, on veut le détruire, car il n'est pas soumis! Que ne lui demande-t-on pas son secret? Que ne suit-on pas son exemple? Mais que croit-on? Qu'on va vaincre le vent? Qu'on est respectueux en piétinant? Qu'on finira par être le roi ou la reine? Que la mort est une plaisanterie?
L'immensité est à côté et nous n'en voulons même pas! Nous pourrions être libres, mais restons prisonniers de nous-mêmes! Nous préférons haïr chaque jour! Nous aimons notre enfer, nos coups de dents! Nous pleurons, nous crions, en gardant notre nuit! Nous sommes sourds et aveugles, mais demandons la justice! Nous rêvons du bonheur, mais léchons le cambouis!"
XXVIII
Madame Birkel, la directrice de la prison, avait un moyen sûr pour se détendre! Dans son logement, elle prenait place sur un divan et elle écoutait les enregistrements des supplications des prisonniers, quand ils étaient au mitard et passés à tabac! Cette "musique" l'apaisait, lui redonnant le sentiment de son pouvoir, d'autant que certains, bien qu'elle ne fût pas présente, en venaient à l'implorer elle-même, à l'appeler par son nom, afin que leur souffrance s'arrêtât!
Quel doux chant à son oreille! En ce moment, elle se berçait avec les plaintes d'un jeune gars, qui s'était suicidé depuis! L'enregistrement était d'une grande qualité et les cris du détenu semblaient provenir de la pièce d'à côté! On entendait: "Non, je vous en supplie, non! Madame Birkel! Non, je vous en supplie! J' ferai plus le mal, madame Birkel! J' vous en supplie! (Sanglots!) Maman, j' t'en prie! non! (sanglots!)"
Il avait fini par l'appeler maman! Hi! Hi! Quel idiot! Mais c'était bon! Chaque pleur était comme un baume! Il faut dire que ce jeune-là en avait fait baver à madame Birkel! Elle avait eu sa revanche! D'ailleurs, dès le deuxième ou troisième passage à tabac, il suffisait juste de placer le détenu dans le mitard et de lui dire que les gars allaient passer s'occuper de lui! Le souvenir de la "séance" précédente était si fort que les jérémiades commençaient, avant même les coups!
C'était là qu'on atteignait des sommets dans la prière, qu'on avait des cris déchirants, des "arias" délicieuses, de sorte qu'il arrivait à madame Birkel de libérer le prisonnier, sans le faire battre, et alors quelle volupté! Un homme baisait les mains de la directrice, lui répétait merci, merci, lui disait combien elle était bonne et même... belle! Elle pouvait en faire ce qu'elle voulait! Il était son chien, son esclave! Elle était son dieu! L'homme n'était plus qu'une pâte molle! Il était brisé! A jamais il avait un maître et c'était madame Birkel!
"Maman, non, je t'en supplie, non! (Sanglots) Je t'en supplie!" La directrice arrêta l'enregistrement, légèrement agacée! Avec Cariou, ça ne marcherait pas! Il y avait quelque chose de vieux en lui..., comme si dès le départ il avait connu la douleur, le désespoir! Il avait sans doute pris conscience de l'injustice, de l'existence du mal à un âge ou on est protégé par le cocon familial! On pouvait lire dans ses yeux qu'il avait beaucoup réfléchi et qu'il devait s'attendre à tout, même au pire!
Il ne crierait pas! Il ne supplierait pas! Il aurait mal, mais il ne serait pas brisé! Il ne perdrait pas de vue qu'il était le gentil et que c'était les méchants qui le frappaient! Il fallait quelque chose de plus sophistiqué pour le faire perdre pied, un véritable travail de sape! Et on avait ça ici, sur l'île des Fous! Des chercheurs, plus ou moins scrupuleux, travaillaient sur le cerveau et particulièrement sur les champs psychiques! Ils avaient inventé un appareil qui bombardait l'individu, avec de la haine! Ils appelaient ça de la boue psychique!
Enthousiasmée, Madame Birkel avait prêté son concours et ils avaient capté toute sa hargne, sa fureur, son sadisme, sa sournoiserie! Elle s'était laissée aller! Tout ce qui la rongeait était sorti! C'était comme des coups de marteaux, des flammes et les chercheurs avaient tout recueilli dans leur appareil! C'était un faisceau psychique qui traversait le mitard! Le prisonnier était trouvé en position fœtale, on eût dit une huître!
Il fallait le redresser, l'aider à retrouver l'extérieur et s'il reprenait sa place parmi les autres détenus, il demeurait sombre, dépressif, sujet à la crainte et aux larmes! Il était comme coupé du monde des hommes, étranger à lui-même et aux autres! Il n'existait plus vraiment!
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Les enfants Doms (XIX-XXII)
- Le 21/05/2022
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XIX
Cependant, entre-temps, RAM changeait de physionomie! à causes des enfants Doms! Leur domination psychique était telle qu'elle leur créa une bulle physique, dans laquelle ils vivaient et se déplaçaient! C'était comme une mutation, le fruit d'une adaptation, car cette bulle était d'une manière produite par l'enfant Dom lui-même! Il ne s'agissait pas d'une nouvelle technologie!
C'était une matière étrange, quasi transparente, qui apparemment enveloppait quiconque était à proximité et pourtant elle avait ses limites, elle constituait une zone d'influence, sans pour autant déformer les objets alentour! On voyait les enfants Doms se mêler au trafic, parmi les autociels, mais on se disait: "Voilà encore un nouveau "truc"! Les choses vont si vite!"
L'enfant Dom, dans sa bulle, pouvait se rendre où il voulait! Elle le soutenait et obéissait à ses moindres désirs! Elle était une partie de son corps et réagissait au monde extérieur! Ainsi l'enfant Dom survolait la ville en se sentant en sécurité et mine de rien il devenait le maître partout, car sa domination psychique s'exerçait incessamment sur tous ceux qui se retrouvaient dans sa bulle!
Si cette domination avait été physique, nul doute qu'on aurait regimbé, mais elle était somme toute fugace et impalpable! d'autant que beaucoup d'habitants de RAM s'étaient "habitués" à être méprisés, par peur surtout de perdre leur travail! On acceptait donc cette domination, d'une manière furtive elle aussi, en baissant légèrement la tête par exemple, et les enfants Doms s'en amusaient, puisqu'ils trouvaient là un excellent exercice à leur pouvoir!
Le plus étonnant, c'était qu'ils s'entendaient entre eux, alors qu'on se serait attendu à les voir rivaux et concurrents, en train de s'affronter! Ne vivaient-ils pas de leur domination et la collaboration n'imposait-elle pas de contrôler, de diminuer sa puissance ou son égoïsme? Mais force était de constater que les enfants Doms se reconnaissaient, se liaient par le sentiment élitiste de partager les mêmes valeurs! Ils étaient au-dessus du lot et d'ailleurs n'avait-il pas un "ennemi" commun, cette société d'adultes qu'ils méprisaient et qu'ils voyaient constituée de veaux?
On assistait alors à des phénomènes dérangeants! Par exemple, des bulles se regroupaient et se mettaient à conduire les autres, les gens de la rue comme un troupeau! grâce à des pressions psychiques ici et là! Eh oui! Les enfants Doms prenaient plaisir à voir cette docilité d'esclaves, cette attitude soumise, qu'ils ne comprenaient pas au fond! En effet, ils n'avaient pas encore à gagner leur vie! Matériellement, ils profitaient toujours de leurs parents et ils ne connaissaient rien de cette angoisse du lendemain, de cette crainte de manquer! Ils n'en avaient cure, car la puissance de leur domination les grisait et les rassurait!
Ne devaient-ils pas devenir les maîtres? Ils pourraient alors demander aux plus faibles de travailler pour eux, d'assurer leur subsistance! N'était-ce pas déjà ce qui arrivait? Ils conduisaient les humains comme du bétail et c'était donc un élevage qui prolongeait celui des animaux! Si on commandait les hommes, on obtiendrait d'eux tout ce qu'ils produisaient! La domination psychique semblait la voie du futur et les bulles circulaient à toute allure, joyeusement!
XX
A l'Université de RAM, le professeur Ratamor faisait son show! Il les tenait ses élèves et il allait leur montrer ce qu'était un grand esprit, comment on pouvait tout comprendre de la vie, jusqu'à ce qu'elle tournât entre les doigts, telle une balle de ping-pong, et ce grâce, mon Dieu, à une chose que tout le monde possédait, à savoir la raison, à condition bien entendu de l'utiliser! Ah! Ah!
Voyons voir... Ratamor déambulait sur l'estrade de l'amphi, sous les yeux éberlués de centaines d'étudiants! Voyons voir... N'hésitons pas à être salace, ça les touchera et ils pigeront plus vite! "Bon! Hum! dit Ratamor. Pendant des siècles, l'homme a regardé vers le haut! Il était plein de jérémiades! Il suppliait le Ciel! (Petits rires dans l'amphi!) Il priait, etc.! Et quand il priait pas, il faisait de la peinture, il barbouillait! Il récitait, en pleurant, des poèmes à des châtelaines ! Ou bien encore il parlait aux animaux, pour leur apprendre la politesse! (Rires!)
Bref, l'homme prenait la position verticale, dans l'espoir d'apercevoir Dieu, mais s'il agissait ainsi, c'était faute d'adopter la position horizontale, celle du Missionnaire notamment! (Emoi des étudiants!) Je sais, j'y vais un peu fort! Mais il vaut mieux dire les choses telles qu'elles sont! Un peu de crudité permet d'éviter beaucoup d'ambiguïtés! Car qu'est-ce qui se passe, quand on s'empêche de baiser? quand on refoule? Eh bien, on sublime, on compense! Et ça donne quoi? Des névroses: l'art, le mysticisme ou la zoophilie!
La raison! Elle garantit l'équilibre! Mais bien entendu, cela demande de satisfaire sa pulsion sexuelle! Les délires sur la beauté, vous les mettez au placard, d'accord? Je veux voir ici des gens raisonnables et responsables! des gens qui ont la tête sur les épaules! Ainsi nous ferons le bonheur du monde! Les problèmes, on les résoudra un à un! La raison est notre meilleure alliée! La science est le flambeau des peuples! (Applaudissements!) La beauté, elle, est une invention de l'homme et d'où vient-elle, sinon de nos frustrations!"
A ce moment, un étudiant leva une main, ce qui eut don de fâcher Ratamor! On lui coupait un peu de son triomphe, mais il avait prévenu: on pouvait intervenir et il répondrait! Il avait même encouragé cela! Donc, il dut se résoudre à laisser échapper un oui grinçant, pour attendre la question!
"Professeur, dit l'étudiant, je m'appelle Piccolo et je voudrais savoir à quel moment séparez-vous la beauté de la pulsion sexuelle? Parce que, si je désire une femme, c'est que je la trouve belle, bien roulée si vous voulez! (sifflets!) Mais c'est déjà de la sublimation, n'est-ce pas? L'art est tout prêt, presque un danger dans mon lit! Donc, pour être le plus sain possible, est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux se masturber? On pourrait juste rêver à une soumission bien dure, bien perverse, ce qui éviterait tout contact avec la beauté! Voyez!
_ Mais qu'est-ce que vous êtes en train de débiter, mon gars?
_ Vous croyez vraiment qu'on peut séparer la beauté de tout ce que nous sommes?
_ Je me demande d'où tu viens! Est-ce que tu ferais pas partie d'un groupe d'extrémistes religieux, par hasard? En ce cas, je te prierais d' calter!
_ Mais pas du tout! C'est juste que votre raisonnement me paraît inexact et même... enfantin!
_ Ben voyons! Tu vas voir tes notes, mon salopard! (Silence!)
_ Mais elle est où votre raison? votre sagesse?
_ Mais c'est toi qui fais la leçon maintenant! Attends, je monte! (Effroi!)"
XXI
Le grand-père n'avait pas ses petits enfants et il regardait une de ses roses! Il en cultivait quelques unes, ce qui était devenu une rareté dans RAM! Celle-là il lui avait accordé beaucoup d'attention et il était maintenant récompensé! Au bout d'une longue tige hérissée d'épines, d'un berceau de feuilles vertes était née une petite fleur, fragile, d'un rose indéfinissable, qu'il aurait été impossible de reproduire par de la peinture, et qui charmait l'œil du vieux, comme si la plante en avait été amoureuse!
Au fond, le grand-père était toujours sidéré par la formation de la matière! Une graine enfouie développait d'abord ses racines, puis elle se dressait fièrement et ses feuilles fonctionnaient tels des capteurs solaires! C'était des cellules qui s'ajoutaient les unes aux autres et qui avaient leur propre "programme"! La vie s'élançait avec ardeur!
A cet instant, le grand-père sursauta, car un homme venait d'atterrir dans son jardin! "Inspecteur Vitkov! Autorisation 5 B! cria-t-il dans un microphone. N'avez-vous pas vu un jeune se cacher par ici?" Le grand-père fixa une seconde les lumières clignotantes que le policier avait sur les épaules, puis il répondit: "Non!" Aussitôt l'homme traversa le jardin, pour escalader le mur d'en face et disparaître! Il émanait de lui une agitation brutale, mais le vieux ne s'en offusqua pas: il fallait bien que la police fît son travail!
La ville devenait, hélas! de plus en plus violente et il ne pouvait en être autrement! Quand il n'y a plus que la situation matérielle qui compte, les plus pauvres et ceux qui sont rejetés, pour une raison ou une autre, ne voient pas d'autres chemins que la délinquance ou la criminalité pour exister, pour donner un sens à la vie et avoir le sentiment d'être respectés! C'est le pouvoir ou la mort!
Le vieux plongea en lui-même, en abaissant légèrement la tête, telle sa rose, puis le calme revenu, son esprit se mit à chanter doucement et un poème apparut, comme un parfum! Le voici:
LA MODERNITE
Dieu pour elle est ringard!
On y était contraint!
Depuis, arrive en gare
De la raison le train!
Elle en sort en vraie star!
Son sourire éblouit
Et elle a pour les tares
Du passé un bon louis!
Pourtant, où est le phare,
Quand tout va dans la nuit?
Pourquoi tant on s'effare,
Si on sait ce qui nuit?
XXII
Andrea Fiala continuait son combat dans la clandestinité... Elle écrivait: "Si chacun produit un "champ psychique", il serait bon de s'interroger sur ce qu'il doit être, afin que nous ayons les meilleures relations possibles! Nous avons vu que les enfants Doms étaient de véritables trous noirs et qu'ils n'acceptent les autres qu'à la condition que ceux-ci leur soient soumis! Rien ne doit troubler leur bulle dominatrice!
Ainsi, la cohésion sociale avec les enfants Doms semble impossible, puisqu'ils empêchent le développement des autres et que toute résistance à leur pouvoir provoque leur haine! Entendons-nous cependant... Les enfants Doms ne sont pas vraiment conscients de leur action néfaste! S'ils exercent cette pression démesurée, c'est parce qu'ils n'ont pas trouvé d'autres solutions à leur angoisse, face au vide apparent de la vie!
Rappelons que nous sommes sans idéologie, c'est-à-dire sans direction et même sans avenir, à cause du réchauffement climatique et de la pollution! La peur est tellement forte qu'elle produit un égoïsme hyperconcentré, tel l'effondrement gravitationnel à l'origine du trou noir! La bulle dominatrice de l'enfant Dom est absolument hermétique et on peut comprendre que la moindre brèche peut y conduire à la panique, avec toute la violence propre à cette situation!
Mais, si l'enfant Dom a l'air agressif, c'est surtout qu'il essaye d'étendre son pouvoir, puisque lui-même apprend à se connaître! Il découvre normalement l'existence, mais il n'en demeure pas moins qu'il ne s'intègre que s'il reste le maître, que si son angoisse ne réapparaît pas! Ainsi, on voit certains enfants Doms devenir des chefs d'entreprises, à la tête d'empires, qui leur permettent de croire encore que le monde est selon leurs désirs!
Cependant, les enfants Doms sont de plus en plus nombreux et la société se fragmente toujours plus! La plupart en effet n'obtiennent pas la toute puissance, restent anonymes et dans ce cas, ils refusent de travailler! Servir, se plier à des horaires et ne serait-ce qu'obéir diminuent leur bulle dominatrice, leur semblent odieux, car la peur est toujours là dans l'ombre et fait haïr toute ingérence! Les postes les plus fuis, ce sont ceux qui demandent le moins de qualifications et il est facile de comprendre pourquoi: la condition y paraît humiliante, avec une tâche répétitive et un statut social qui "rabaisse"!
Il faut croire que les enfants Doms, qui ont atteint l'âge adulte, vivent encore des revenus de leurs parents, ou bien profitent des aides sociales, ce qui poussent certains à vouloir les supprimer! Mais là n'est pas la solution... Le problème, comme on le voit, est bien plus profond! Si on veut changer les enfants Doms, la contrainte et surtout la menace ne peuvent qu'aggraver la situation! Puisque c'est la peur, au fond, qui fait l'enfant Dom, il faudrait guérir cette peur et en avoir trouvé soi-même le remède!
Imaginons le médecin des enfants Doms... Il ne devrait pas avoir recours à la domination, pour lutter contre son angoisse, mais au contraire il en serait totalement libéré! Le sentiment de sa valeur ne dépendrait pas de sa réussite sociale! Sa frustration ne le conduirait pas à la haine! Il n'aurait aucune envie de détruire! Il puiserait indéfiniment dans la simple joie d'exister! Il aurait confiance! Il serait en paix! Voilà l'oiseau rare! Mais est-ce que la seule raison pourrait nous le fournir? Elle se nourrit de données objectives, mais quel chiffre, quelle équation la rassureraient? Si elle a foi en elle, n'est-ce pas plutôt qu'elle flatte son amour-propre? Dans ce cas, elle reste dépendante de sa domination...
Le stoïcisme est-il la solution? Le détachement évite la haine... Mais où est l'enthousiasme, l'espoir? Le médecin des Doms ne doit pas être un éteignoir, mais il propose au contraire une domination sans bornes! Mais celle-ci s'enchante de toute la diversité de la vie! Elle est aussi curieuse que forte! Elle n'essaie pas de triompher!"
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Les enfants Doms (XVI-XVIII)
- Le 14/05/2022
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XVI
Andrea Fiala avait trouvé refuge chez une amie et elle reprenait son activité d'écriture! Elle avait reçu un message crypté de Macamo, qui l'avait rassurée et auquel elle avait répondu! Toutefois, elle restait inquiète au sujet de Cariou, mais, pour l'instant, elle ne voyait pas comment l'aider! Enfin, elle pensa que le mieux était qu'elle reprît son travail pour l'OED: cela chasserait ses idées noires et continuerait la lutte!
"Peut-on vraiment renoncer à sa domination? se demanda Andrea. A priori non, car qu'est-ce qui nous est plus naturel que de nous sentir bien, heureux, triomphant, plein de force et d'espoir? N'est-il pas normal de réussir, de voir son travail payer, d'être salué, respecté? Comment pourrait-on vouloir s'éteindre, dire non à la promotion, à l'élévation sociale, au rayonnement du succès? Il faut voir comment certains animaux satisfaits chantent, expriment toute leur vitalité dans le soleil!
Lutter contre sa croissance, n'et-ce pas se condamner soi-même à la névrose, à la maladie, à la dépression? Tout le monde connaît maintenant les dangers d'un refoulement excessif! Pourtant, les problèmes sont bien là! Ici, dans RAM, nous avons tout et nous ne sommes pas contents, ni en paix! La montée des partis extrémistes en témoigne! Face à une situation inquiétante et complexe, la tentation est grande de choisir la radicalité, qui semble "éclaircir" le ciel, rassurer en désignant des coupables ou en fermant les frontières! L'égoïsme n'aime pas la nuance!
Mais, d'une manière plus générale, nous dévorons la planète, nous la polluons et épuisons ses ressources! Nous misons alors sur des énergies "vertes", plus respectueuses de l'environnement! Nous gardons foi dans le progrès et nous pensons que les innovations futures nous sauverons, mais il n'est pas difficile de constater que dans bien des cas nous ne faisons que déplacer le problème! Telle nouvelle technologie a besoin de métaux rares et la voilà autant, sinon plus destructrice que la précédente! Ce que nous appelons la modernité, n'est-ce pas une grande fuite en avant, parce que nous sommes incapables d'ouvrir les yeux?
C'est pourquoi certains préconisent de moins consommer ou un fonctionnement plus sobre, traditionnel, mais plus solide! Il s'agirait d'un "retour en arrière", d'arrêter une course à la sophistication technologique, de limiter nos besoins! Mais est-ce possible, même si on serait conscient de préserver la planète? Pour se contraindre, l'homme ne doit-il pas être obligé? Ne faut-il pas la catastrophe pour changer profondément son comportement? Peut-il accepter l'immobilisme, sans éprouver de l'angoisse? Que espoir aurait-il à s'enfermer? N'est-il pas né pour imaginer son univers absolument libre? S'il peut percevoir l'immensité, est-ce pour y renoncer?
Inconsciemment, l'homme veut rêver! Il est là lui aussi pour s'enchanter de la gloire d'exister! La nature, dans sa force, ne lui dit pas autre chose! Il ne peut accepter de ne pas être le maître! Rien ne doit borner sa domination, sinon il dépérit! Il faut donc que celle-ci soit remplacée par quelque chose qui soit encore plus fort, plus avantageux! Quel gain pourrait orienter l'homme, au-delà de sa propre réussite? Et si on lui disait: "Tu n'auras plus peur! Ta vie sera pleine chaque jour, sans que tu aies besoin de vaincre! Tu n'écraseras personne et pourtant tu seras le plus fort! Ton espérance, ton éblouissement n'auront pas de fin! Ta connaissance sera toujours plus vaste! Ta liberté, personne ne pourra te la prendre! Tu seras le magicien, l'enchanteur, l'enfant! Tu seras jeune et vieux! le danseur des étoiles! la légèreté même! Tu riras du poids des autres! Tu seras la lumière parmi les morts!"
Est-ce que l'homme ne serait pas intéressé? Est-ce qu'il n'aurait pas "envie de signer"? Il demanderait: "Comment? Quel philtre permet ce bonheur? Que dois-je faire?" Et on lui répondrait: "Là, là! C'est un secret! Il est dans la beauté!" Et on laisserait l'homme interloqué!"
XVII
Cariou était au réfectoire de la prison et il prenait ses marques... C'était le déjeuner et il régnait une certaine excitation, malgré le lieu. Une serveuse s'arrêtait à chaque table et on voyait les détenus tendre vivement leur assiette, mais à ce moment-là madame Birkel fit son apparition! Elle avait un visage sévère, comme si elle venait d'être victime d'une injure!
Qu'est-ce qui la tourmentait ainsi? Elle se mit à crier sur un jeune homme, qui prenait visiblement plaisir à manger: "Allez vas-y! Bouffe! Bouffe! Mais bouffe!" Le silence se fit et le jeune homme s'était figé! Une rougeur couvrait ses joues et il ne savait plus quelle attitude adopter! Il avait honte et madame Birkel se redressa: elle avait l'air plus satisfaite, comme si elle s'était nourrie de l'ardeur qu'elle venait d'éteindre!
"Elle est comme ça, la Birkel! murmura une voix à l'oreille de Cariou. Elle se réjouit d'humilier! Elle veut tout le monde sous son contrôle et elle nous appelle ses enfants! Tu parles! Les gars n'osent pas moufter, car après on est passé à tabac par les gardiens ou pire!"
Cariou se tourna vers celui qui lui parlait et il découvrit un vieux détenu. "Je m'appelle Amir Youssef, dit-il, toujours à voix basse.
_ Jack Cariou."
Les deux hommes inclinèrent légèrement la tête, pour se saluer, mais la serveuse était maintenant à leur hauteur! Chacun tendit son assiette, mais Cariou ne fut pas servi! "Apparemment, expliqua Youssef, la Birkel ne vous a pas à la bonne! Vous avez déjà dû lui déplaire!" Puis, il commença à manger, à côté d'un Cariou dépité!
Dans la cour, après le repas, Cariou essayait de se consoler en s'offrant aux rares éclaircies, quand une armoire à glace s'approcha! "C'est toi Cariou? demanda-t-elle. Tu vas déguster!" Derrière le costaud, il y avait déjà un petit attroupement, qui voulait assister au spectacle! Cariou regarda celui qui devait le corriger et il s'aperçut qu'il n'était pas méchant! La lumière, chez lui, n'était pas enfermée! Au contraire, elle ne demandait qu'à sortir et rayonner et l'homme devait faire peser sur elle l'un de ses épais sourcils, pour la masquer!
Sans doute agissait-il ainsi que contraint et forcé! Cariou se décida à libérer totalement la lumière! Il la saisit près de l'œil et l'étira, ce qui surprit totalement l'autre, au point d'en être hébété! Le temps fut comme suspendu, puis soudain le costaud, qui avait éprouvé une légère douleur, mais comme quand on enlève une épine, tomba à genoux en pleurant, répétant: "Pardon! Pardon!"
Cariou le releva et l'embrassa! Puis, il lui dit: "La vie est dure, n'est-ce pas? Les hommes sont sans pitié!
_ Oui, oui, approuva l'autre, le visage plein de larmes.
_ Mais maintenant, tu as une raison d'espérer! Sois heureux!
_ Oui, oui!" reconnut le costaud, qui s'en alla.
Il était à la fois lourd et léger et il ne prêta aucune attention à ceux qui avaient assisté à la scène et qui étaient médusés! Dès lors, Cariou eut une aura spéciale: on se demandait qui il était et on ne lui chercherait pas de noises, car il avait été placé de fait sous la protection du grand gars costaud, qu'on craignait!
XVIII
Fahim Macamo était devant une page blanche... On lui demandait de travailler à une appli consacrée aux ados, mais il la concevait pour les enfants Doms! En effet, ils étaient bien présents et ils constituaient une menace et s'ils ne formaient pas encore sans doute la majorité, ils ne faisaient que porter à l'extrême la domination qui commandait inévitablement les autres ados!
En élaborant un produit pour les enfants Doms, Macamo répondrait donc aux besoins de tous les ados et le Metaverse, en mettant en scène les problèmes du quotidien, devait servir à les résoudre! La technologie pouvait changer le comportement des enfants Doms et assurer ainsi la cohésion de la société! Seulement voilà: que savait Macamo sur les enfants Doms? La plupart de ses connaissances venaient de Cariou! C'était lui qui avait éveillé Macamo, bien que celui-ci fût réceptif, à cause de son mal-être!
Par exemple, Macamo ne supportait pas d'être bousculé aux caisses des magasins, par des gens qui se croyaient seuls au monde, qui ne comprenaient pas qu'on dût attendre, parce que les autres existaient! Il avait fallu les mots de Cariou, l'éclairage sur la domination, pour que Macamo vît une explication à l'égoïsme et combien la gêne qu'il subissait était loin d'être anodine, puisque la peur était profondément liée à la domination! "Si le Dom ne domine pas, il hait!" C'était une des règles mises en évidence à l'OED!
Macamo songeait à plusieurs difficultés... Par exemple, l'enfant Dom n'aimait pas l'ordre, ce qui est convenu! Pourquoi? Mais tout simplement parce que rentrer un tant soit peu dans un moule, dans une normalité, c'est diminuer sa domination, ce qui cause de l'angoisse! Ainsi, l'enfant Dom pouvait très bien se mettre à détruire les services nécessaires à son quotidien, comme la mairie, la bibliothèque ou le véhicule des pompiers! Donc, si une appli, par son succès, devenait comme une institution, tôt ou tard, elle ferait fuir les enfants Doms! Seul le sentiment de faire partie d'une élite les retiendrait, en rassurant leur égoïsme! Cela était encore vrai pour l'utilisation des marques, qui "situaient" les individus!
Les enfants Doms étaient toujours à la recherche de la nouveauté, pour se distinguer des autres ados! Cette particularité rendait la croissance de l'appli problématique, d'autant que son patron, Owen Sullivan, lui, était obsédé par le chiffre des abonnés! A la première réunion commune, au cours de laquelle Macamo avait été présenté au reste de l'équipe, Sullivan n'avais pas cessé de parler de croissance, ce qui expliquait même pourquoi il n'hésitait pas à racheter ses concurrents! Au fond, Sullivan avait une peur terrible de voir les limites de son entreprise, car il lui aurait fallu alors accepter le temps et la mort!
Il lui était nécessaire de croire qu'il pouvait gouverner le monde, le faire à son image! Il criait à son équipe: "Domination! Domination!" Et effectivement son empire médiatique se développait comme une bulle dominatrice et Macamo avait soudain compris que son propre patron était un enfant Dom dans un corps d'adulte! Sullivan montrait un destin, une solution que la domination maladive pouvait trouver! Mais ce n'était pas vraiment une adaptation! Bien au contraire!
Sullivan était le maître! Il régnait sur des milliards de personnes, si on considérait que sa plateforme transformait la vie de ses abonnés, leur devenait nécessaire! Il était craint plus qu'aimé également dans son entreprise! Là encore sa domination se voulait absolue, à sens unique! C'était lui qui décidait et non les arguments! L'enfant Dom Sullivan ne s'était pas ouvert aux autres! Il ne les voyait pas dans leurs richesses, avec leur caractère unique! Il ne les respectait pas, mais il s'en servait!
Et Adofusion grignotait le monde, par peur essentiellement!