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Les enfants Doms (XI-XV)
- Le 07/05/2022
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XI
On eût dit un ange, avec ses cheveux blonds frisés et sa tête de poupon joufflu, mais c'était un enfant Dom! Il avait été mis à l'essai chez un boucher, par ses parents qui étaient soucieux de son avenir! Encore écolier, il découvrait ainsi le monde, mais, quand on approchait de l'étal, on ressentait une certaine peur, une oppression sourde!
L'enfant Dom paraissait en effet trôner, malgré son poste subalterne! Il réclamait toute l'attention, témoignant de sa domination psychique! Il trouvait parfaitement naturel d'être le centre d'intérêt, comme si on devait lui être immédiatement soumis! N'avait-il pas un physique de rêve? Sa suffisance était écrasante!
Le boucher dut cependant s'en séparer assez vite! Il ne convenait pas! Il n'était pas motivé par son travail! Chargé de garnir des bouchées, il en réalisa deux en une heure! Il dit: "C'est difficile! Je n'y arrive pas! J'arrête!" Cela stupéfia le boucher! Il n'avait jamais vu une telle indifférence, une telle passivité, un tel égoïsme!
Pourtant, l'attitude de l'enfant Dom s'explique assez bien! Lui seul existe! Il est le centre de tout! Dans ce cas, travailler, se rendre utile, n'est-ce pas dégradant? C'est de la domination en moins! C'est de la bizarrerie ou de la gêne en plus! L'enfant Dom ne voit les autres qu'à condition qu'on l'admire! Sinon il méprise le monde!
Etrangement, c'est aussi à cause de ce comportement que RAM est toujours en ébullition! Régulièrement, la ville est troublée par des manifestations, qui dégénèrent volontiers, avec des violences extrêmes! Ce sont des gens qui se sentent démunis, exploités et qui tiennent à montrer leur mécontentement, face à un pouvoir jugé profiteur et au service des plus riches!
Pourtant, à RAM, on ne manquait a priori de rien! C'était l'une des villes les plus riches du monde et très peu y souffraient de la faim! Ce n'était donc pas la vie matérielle qui posait problème, même si bien entendu on pouvait toujours désirer plus! Mais ce qui déclenchait cette haine, cette violence, c'était une domination frustrée, le sentiment qu'on méritait mieux, un horizon bouché et la peur qui en découlait!
La domination avait toujours été là, mais auparavant elle avait mené à des guerres ou à des révoltes capitales, car effectivement les obstacles au développement de chacun étaient bien réels, comme la supériorité innée de la noblesse par exemple! Mais RAM, avec le temps, était devenu une démocratie, bien que Dominator semblât y disposer d'un pouvoir disproportionné!
Il n'empêche, il y avait des élections, un Parlement, un équilibre des pouvoirs et on ne voyait aucune barrière à un pauvre intelligent, pour sa réussite, son élévation sociale! Mais la domination est toujours en train de pousser et on réclamait l'égalité, ce qui voulait dire que celui qui était au-dessus devait descendre ou céder sa place! On voulait s'imposer, tout en parlant de justice! On ne prenait pas en compte les expériences de l'histoire, qui enseignaient que l'égalité ne pouvait qu'être forcée et qu'elle menait à un totalitarisme destructeur! On écrasait le plus fort comme le plus faible, au profit finalement d'une caste dominante!
Il ne venait à l'esprit de personne que c'était la domination elle-même qui était à combattre, car cela aurait demandé de renoncer à sa propre domination, à sa haine et à sa colère! Le sentiment qu'on eût voulu encore manipuler les plus pauvres surgissait dès qu'on appelait au calme et à la mesure! Et puis quoi mettre à la place de la domination? Pouvait-on donner un sens à la vie autre que celui de son égoïsme et de son importance, si on ne s'ouvrait pas vers une spiritualité? On était dans une situation très étrange, car au bout des mouvements sociaux il n'y avait aucune demande précise! On ne pouvait demander la démocratie, puisqu'elle était déjà là! On ne voulait pas s'avouer qu'on ne savait pas! Certains d'ailleurs ne juraient que par le chaos, comme s'il apportait quelque chose!
On ne disait pas qu'on désirait au fond le pouvoir, car le message était l'égalité! On ne reconnaissait pas son égoïsme, c'eût été s'avilir! On affrontait donc le gouvernement sans solutions! On obéissait à une colère dont on ignorait l'origine! RAM était secouée par des marées humaines, sous l'effet d'une lune mystérieuse! C'était une révolte animale, dépourvu d'esprit! On refusait d'évoluer et on se donnait des ennemis éternels! Les riches et les profiteurs étaient désincarnés, n'avaient plus qu'une vie d'épouvantails! Dire qu'on était dans une impasse était un euphémisme! Dans cette situation pouvait même éclater une guerre, entre deux villes qui avait échappé à la montée des eaux! Cela semblerait évidemment absurde, mais quand on ne voit pas de futur, on peut recommencer les erreurs du passé; l'ennui causant de l'angoisse!
XII
"Bonjour RAM! C'est Joe Parker qui te parle et le ciel est un peu gris, ce qui n'est pas plus mal car on a besoin d'eau! Tu es réveillé? On peut te causer? Tu as pris tes céréales? Bon, on va pouvoir décerner le prix du jour! Tu es prêt ou prête! Attention! Attention!
Est-ce toi qui va être désigné héros ou héroïne de la communauté? Je rappelle à tous les p'tits malins que ce ne sont pas les algorithmes qui choisissent! Inutile donc de se creuser la cervelle en tout sens, pour essayer de faire le buzz! Il n'y a pas de recettes miracles, ni de martingales! C'est le comité directeur qui distingue un membre de la communauté et qui lui décerne le prix! Or, le comité directeur est animé des meilleures intentions! Il veut un monde plus beau, respectueux de l'art... et de l'environnement! Les ados qui ne pensent qu'à eux, qui ne cherchent que le succès, qui n'ont pas d'actions généreuses, eh bien, qu'ils quittent l'appli, la communauté! Est-ce que j'ai été assez clair?
Attention! Attention! Le comité directeur a élu pour ce jour... Kaaaarinnna! dont vous pouvez voir le pseudo à l'image! Et comme on a eu le temps de la prévenir, elle est avec nous en direct: "Bonjour, Karina!
_ Bonjour, Joe!
_ Tu t'y attendais?
_ Mais non, Joe! j'en ai le souffle coupé!
_ Normal, c'est l'émotion! Alors, le comité directeur a été sensible à ton action auprès des chiens de RAM! Tu peux nous en parler un peu plus?
_ Mais oui! Avec des amis, on recueille les chiens abandonnés et on leur donne à manger!
_ Est-ce que tu comprends ceux qui abandonnent leurs chiens?
_ Mais non, je pense que ce sont des personnes méchantes, car les chiens, eux, sont très gentils!
_ Bien sûr! Alors, tu connais le principe! Depuis que nous parlons, on regarde aussi le nombre de followers sur ton profil... Et ça augmente grave!
_ Oui? C'est formidable!
_ Attention, Karina, on en est déjà à 50 000, avec autant de likes! Nul doute que tu vas atteindre le million en fin de journée!
_ Oui, je remercie le comité directeur!
_ Te voilà millionnaire, Karina, car bien entendu des publicitaires vont te proposer des contrats! Mais je suis sûr que tu feras discrètement les choses, Karina, selon les vœux du comité directeur, car tu es une bonne personne!
_ Vous pouvez compter sur moi, Joe! De toute façon, une bonne partie de l'argent sera pour les chiens!
_ Bien entendu Karina! Et c'est pourquoi la communauté t'aime et te fête! A bientôt, Karina!
_ A bientôt, Joe!"
"La vie de Karina vient de changer! Elle est maintenant dans la lumière! Mais il ne s'agit pas d'être célèbre! Ce n'est pas l'important, ni d'être riche! Surtout pas! Ce qui doit animer la communauté, c'est la soif de découvertes, l'échange, le respect de l'autre! Restons modestes! C'était votre fidèle serviteur, Joe... Joooe Paaaarker, pour le prix du jour! A demain, les amis!"
XIII
"Tu sais, grand-père, maman dit que je suis trop jeune, pour avoir un smartphone! Mais je voudrais bien en avoir un! confia le petit garçon.
_ Moi aussi, s'écria sa petite sœur.
_ Eh bien, j'imagine que votre maman a raison et que vous devez attendre d'être plus grands!
_ Mais pourquoi grand-père?
_ Laissez-moi vous raconter l'histoire du petit Gabriel...
_ Ah!
_ Chic!
_ Le petit Gabriel avait un très beau téléphone, qu'il emmenait partout et qu'il regardait tout le temps! Il allait avec son téléphone à l'école! Sur le trottoir, il avait le nez dessus! Quand il prenait son goûter, il devait faire attention à ne pas le salir avec de la confiture, et le soir, il le mettait sous son oreiller, pour être sûr de le retrouver le matin!
_ Hi! Hi!
_ Mais, en fait, il y avait un mauvais génie dans le téléphone... et Gabriel était son prisonnier!
_ Oh!
_ Le génie disait à Gabriel: "Tu veux avoir des copains et des copines, n'est-ce pas Gabriel? Tu veux être aimé et qu'on te trouve super, non? Ou bien, tu préfères rester seul dans ton coin et qu'on pense que tu es un zéro?" Et Gabriel tremblait de peur à l'idée de ne pas être invité aux fêtes et qu'on se moque de lui!
_ Evidemment! fit la petite fille.
_ "Si tu fais ce que je dis, tout ira bien! rajoutait le génie, et d'abord tu vas porter un grand chapeau vert!" Et Gabriel arrivait à l'école avec un grand chapeau vert!
_ Hi! Hi!
_ Chaque jour, le génie ordonnait quelque chose! Gabriel devait aimer Patricia, mais détester Sophie! aller à l'anniversaire de Jean, mais fuir celui de Pierre! Il devait boire tel type de yaourts, manger tel type de pain, dormir dans telle position! Il fallait être contre la guerre, les usines, la police, etc.! Gabriel avait froid dans sa chambre, car il ne voulait pas réchauffer l'atmosphère!
_ Brrrrr!
_ Le génie était intraitable! Si on ne lui obéissait pas, il menaçait! Gabriel avait peur de lui déplaire et il était tout le temps inquiet! Un jour, cependant, il perdit son téléphone!
_ Han!
_ Oui! Il ne savait plus quoi faire et il se mit à pleurer! "Qu'est-ce que tu as?" demanda une petite fleur à ses pieds! Gabriel baissa la tête et vit un bouton d'or, qui avait poussé dans une fissure du trottoir! Même s'il était surpris d'entendre parler une fleur, Gabriel était tellement désespéré qu'il répondit: "Mais j'ai perdu mon smartphone... et son génie va être en colère!" "Son génie! s'écria la petite fleur. Tu ne me trouves donc pas jolie!" "Oh si! fit Gabriel. Vous ressemblez à une goutte de soleil!" "Eh! Eh! dit encore la petite fleur. Voilà un mot gentil! Mais toi aussi, tu es une goutte de soleil! N'as-tu pas une tête, des jambes? Tu es unique comme moi! Il ne faut pas avoir peur de la solitude, car elle donne confiance en soi! Si nous étions des dizaines, tu ne me remarquerais même pas!" "C'est vrai!" admit Gabriel qui eut un sourire. Voilà les enfants, comment Gabriel fut délivré du mauvais génie de son téléphone!
_ C'est une jolie histoire, grand-père...
_ Oui et maintenant il est l'heure d'aller se coucher...
_ Non, grand-père!
_ Non? Comment ça, non?
_ Nous ne voulons plus obéir au génie du jardin!
_ C'est vrai, nous voulons prendre nos décisions par nous-mêmes!
_ Vous êtes surtout des filous! Mais vous allez quand même rentrer vous coucher, car, par vous-mêmes, vous constatez que la nuit tombe et qu'il faut être en forme pour l'école demain!
_ D'accord, mais c'est nous qui prenons la décision! Au revoir, grand-père!
_ Au revoir les enfants!"
Resté seul, le vieil homme ne put s'empêcher de s'écrier: "Bon sang!"
XIV
Cariou était dans le bureau de la directrice de la prison et il était détaché! Il savait qu'il allait entendre des bêtises, des paroles injustes et qui étaient commandées par l'hypocrisie, l'égoïsme, la haine et l'aveuglement! Pour l'instant, la directrice avait le nez sur son dossier, comme quelqu'un qui aurait pris de la "coke", sauf que c'était du pouvoir!
"Bonjour, je m'appelle madame Birkel", dit la directrice, en relevant la tête. Elle avait le visage fin et sec! Le fard qui le recouvrait lui donnait une certaine jeunesse, mais la dureté du regard transparaissait à travers les lunettes! "Je suis la directrice de cet établissement, reprit-elle, et je tiens d'abord à vous dire que le nom "île des Fous" vient de ce qu'il y a ici une colonie de Fous de Bassan, et non parce que nos "pensionnaires" ont perdu la raison!
_ Bien!
_ Cependant, il est vrai que nous sommes chargés de... rééduquer ceux qu'on nous envoie et que pour ce faire, nous n'hésitons pas à utiliser des méthodes scientifiques d'avant-garde! Et c'est d'abord dans l'intérêt du détenu! En effet, si nous pouvons modifier son comportement sans douleur, avec le traitement psychique approprié, il ne peut que s'en réjouir tant les prisons traditionnelles sont destructrices! De mauvaises langues, des collègues jaloux sans doute, ont voulu voir ici des détenus cobayes, mais je puis vous assurer que nous obtenons des résultats très satisfaisants!"
Cariou ne répondit rien... Il n'avait pas à le faire de toute façon! Il se contentait de regarder la femme qu'il avait devant lui et il se rappela que plus la domination était élevée et plus elle fonctionnait comme une bulle! La directrice se débattait dans son monde et c'était elle qui était en prison!
"Vous allez constater rapidement que notre quotidien est un mix, si je puis dire, entre le travail et les traitements! Mais même le travail peut être considéré comme une thérapie! Nous cultivons des champs et les détenus sont fiers de voir pousser leurs plants! Il est avéré que le travail agricole répare! Et puis il faut bien gagner son pain! C'est le sens même de la vie!
_ Hum!
_ Oui?"
Avant de continuer, Cariou se demanda s'il n'avait pas fait un pas de clerc, car, au fond, il est inutile de discuter avec une personne dont l'équilibre repose sur le pouvoir, puisque la controverse même menace ce pouvoir et conduit à la peur et à l'agressivité! Mais Cariou pensa qu'il ne pouvait pas tout le temps se refouler et il se lança!
"Il faut bien gagner sa vie, nous sommes d'accord, mais en même temps l'homme à la possibilité de penser et il est donc normal qu'il se demande ce qu'il fait là, sur Terre! Son véritable travail alors n'est-il pas de s'ouvrir à l'esprit? S'il n'utilise son cerveau que pour manger, en quoi est-il différent des animaux?"
Il y eut un lourd silence, puis la directrice replongea dans le dossier de Cariou, avant de reprendre: "Il est dit dans ces pages que vous avez une fâcheuse tendance à vous croire le centre de l'Univers! Paranoïaque, schizophrène et souffrant sans doute du syndrome du Messie! Avec vous, monsieur Cariou, je crois que nous allons avoir beaucoup de travail!"
Cariou l'avait bien cherché!
XV
Fahim Macamo se disait qu'il devait se cacher pendant quelque temps, mais le meilleur endroit pour cela n'était pas l'ombre, mais la lumière! On examinerait sans doute les points de chute douteux, mais pas les vitrines! On penserait que la peur abat et non galvanise! Et Macamo était un programmeur génial!
Il alla donc proposer ses services à une entreprise géante du Web, Adofusion, qui régnait sur le monde au-dessus des eaux et qui comptait plus d'un milliard d'abonnés! A l'accueil, on lui délivra un badge et il pénétra dans une ville à l'intérieur de RAM! On y trouvait des restaurants, un cinéma, des salons de coiffure, des bijouteries, etc.! L'atmosphère des lieux était à la fois studieuse et dynamique!
Macamo fut reçu par Owen Sullivan, un homme de grande taille, aux manières cordiales, mais qui gardait tout de même un visage juvénile, ce qui laissait perplexe! Macamo, entraîné par Sullivan, découvrit des locaux décorés avec goût, très lumineux et qui laissaient voir les gens travailler! La philosophie de l'entreprise, cependant, s'exprimait çà et là par des photos d'enfants légendées! On pouvait lire: "Donne-leur ta force!" ou bien "Leur croissance est la nôtre!"
Sullivan n'était pas n'importe qui: il était l'un des fondateurs d'Adofusion! Mais, quand son "bébé" en était à une étape importante, il se chargeait lui-même du recrutement! Or, la concurrence menaçait le développement de la plateforme et il fallait lui donner un nouveau souffle! Sullivan avait été très impressionné par les compétences de Macamo, mais il ne l'engagerait que si celui-ci apportait vraiment quelque chose de neuf!
Macamo, assis face à Sullivan, comprit ce qu'on attendait de lui et il imagina le metaverse au service de la domination, car c'est d'abord elle qui conduit les êtres, même si elle peut prendre toutes les formes du bien! Cependant, il est normal que l'adolescent soit plein de lui-même, puisqu'il se découvre! Macamo esquissa donc un univers 3D dont l'adolescent serait le centre et qui favoriserait l'esprit de compétition naturellement présent en lui!
Il serait ainsi valorisé et il pourrait même triompher, mais sous l'œil vigilant des communautés! Pour assurer la cohésion de la société et rejoindre la fusion de Sullivan, l'adolescent ne devait pas heurter les communautés, mais apprendre à respecter les autres! L'univers 3D de l'adolescent serait de plus en plus oppressant, à mesure que son comportement serait déplacé!
Dans ce cadre, il était possible d'être incroyablement ludique et permissif, car on se consacrait sur l'essentiel! Les détails se régleraient avec le temps et les doigts dans le nez ou les mauvaises blagues servaient de détente! Sullivan fut enchanté des idées de Macamo et de son état d'esprit! Il l'embaucha de suite!
Cependant, si Macamo paraissait tout aussi content, il ne se faisait guère d'illusions! Tant que la domination ne serait pas elle-même combattue, elle mènerait toujours au même résultat! Même Sullivan, s'il avait les meilleures intentions du monde, se rassurait en se sentant le chef et s'il ne commandait pas, il voudrait détruire! La seule manière de guérir les enfants Doms était de les aimer, de les apaiser, ce qui était impossible si soi-même, on avait besoin de dominés!
La véritable paix est de s'ouvrir à la vie et particulièrement à la beauté! Elle fait comprendre que tout est tyrannie sans elle!
A cet instant, de violentes sirènes d'ambulances retentirent, comme à l'accoutumée dans RAM! C'était le cri d'angoisse de la ville, la preuve qu'elle était perdue et Macamo, sans tarder, se mit à l'ouvrage!
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Les enfants Doms (VI-X)
- Le 30/04/2022
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VI
"Fahim, Jack et moi, nous avons créé l'OED! écrivait Andrea. OED pour Organisation Ennemie des Dom! On considère qu'un Dom est un individu, homme ou femme, jeune ou vieux, dont la vie est essentiellement régie par sa domination! Entendons-nous... Nous voulons tous dominer naturellement, sentir notre réussite, notre valeur! Nous voulons nous développer évidemment, ce qui implique tout de même la satisfaction de notre égoïsme, mais il existe dans la domination toutes sortes de degrés!
Notre raison et la civilisation nous invitent à contrôler nos instincts, à les dépasser, ce que nous faisons plus ou moins bien... Un individu à peu près lucide tempère sa domination, parce qu'il comprend qu'elle peut être destructrice, mais beaucoup vivent comme dans une bulle, qui impose la soumission des autres, et dans cette catégorie entrent bien sûr les enfants Dom!
Mais pourquoi se dire ennemi des Dom, alors que nous ne voulons de mal à personne! Mais c'est bien la domination qui nous empêche de vivre heureux et même d'être libres! Sur le plan politique, ceci est déjà compris! En effet, nous avons déjà dit que toute idéologie est appelé à être combattue et à disparaître, parce qu'elle constitue un frein à notre développement! Ainsi le communisme s'est effondré, notamment parce que seul l'individualisme permet une économie forte! A quoi bon travailler, si ce n'est pour soi-même? La perspective de pouvoir s'enrichir amène la créativité!
Le libéralisme, comme la démocratie, correspondent le mieux à nos aspirations, car ils ne sont point directifs et cela devrait être médité par toutes les gauches! Mais la domination doit être elle-même contrôlée, puisque dans le cas contraire elle conduit à l'exploitation! C'est une chose que tous les Etats modernes prennent désormais en compte: il n'y a pas de santé économique, s'il n'y a pas de santé sociale! Et vice versa!
Mais la domination est en chacun de nous et elle est à surveiller dans tous nos comportements du quotidien! Nous sommes tous à priori de petits tyrans! Et si celui qui est à la tête d'une dictature, qui broie des gens ou lâche des bombes, nous effraie et nous révulse, celui qui est à notre niveau, dans la rue ou qui s'agite en nous, devrait également nous faire horreur! Si notre équilibre dépend de notre supériorité, il nous faut bien entendu des inférieurs! Un dominant a besoin de dominés!
Mais cela veut aussi dire que nous ne voulons pas que les autres se développent! Nous les voulons soumis, admiratifs et même craintifs! Ainsi la domination maintient les inégalités! Il est vain de croire que l'harmonie ou que la justice s'installent, tant qu'on veut dominer! Mais le problème est plus profond, plus vaste qu'il n'y paraît! Car c'est la domination qui nous aveugle sur notre condition, qui fait que celle-ci à la fois nous échappe et ne nous écrase pas! En effet, c'est en restant un animal que nous évitons les angoisses de nous sentir des êtres humains! Qui peut regarder la mort et l'immensité du cosmos sans troubles?
Nous dominons donc pour ne plus avoir peur et la victoire et le succès et la réussite nous donnent pour un temps une pleine sécurité! Le sens de notre vie alors nous paraît évident! Mais cela veut aussi dire que si la domination s'arrête, rencontre un obstacle, la peur revient! Et ce d'autant que la situation générale est incertaine, sans idéologies, sans garde-fous! C'est pourquoi nous haïssons, nous méprisons volontiers dès que l'autre semble indifférent à notre personne, à notre pouvoir ou domination!
C'est cela qui principalement rend notre quotidien si dur et impossible! C'est cette haine, ce mépris quasi permanent, que nous faisons subir à quiconque ne nous est pas soumis! Il nous faut être le centre d'intérêt, être considérés comme les maîtres, sinon le vertige de la vie nous donne envie de nous détruire les uns les autres!"
VII
"La plupart des gens, rajouta Andrea, découvre le mal quand il est une affaire de justice, comme s'il n'existait pas en dessous d'un certain seuil! Mais la haine ou le mépris de l'assassin sont les mêmes que ceux de n'importe qui! Ils sont seulement à un degré plus élevé pour tuer!
Le mal est permanent, partout, comme le bien sans doute! Mais c'est pourquoi parler de vacances semble toujours étrange! Certes, il est toujours agréable de ne plus obéir à des horaires, mais la domination, elle, ne prend pas de congés et peut frapper à tout moment! Il suffit de se montrer libre et heureux dans la rue, pour provoquer des regards de haine de gens que l'on ne connaît même pas!
Pourquoi? Mais l'on comprend bien que le bonheur ou la liberté ne peuvent servir à la domination, qu'ils sont synonymes d'indépendance et si le Dom ne soumet pas, il hait! Il veut qu'on s'occupe de lui comme un bébé! Le mal n'est rien d'autre que la domination de l'animal chez nous, quand elle n'est pas combattue! C'est l'égoïsme triomphant et qui écrase!
Mais, si la domination est si présente, si elle afflue en nous tel le sang, pourquoi demeure-t-elle invisible? Pourquoi croyons-nous que les sources de nos problèmes sont autres, viennent d'éléments extérieurs comme le gouvernement, l'économie, la situation mondiale, etc.? Nous cherchons effectivement à nous débarrasser de toute contrainte, mais notre haine, celle due justement à la domination, nous empêche de voir clair et d'être objectif!
Il faut, semble-t-il, être soi-même libéré de toute envie de dominer, pour se rendre combien celle-ci commande les autres et nous condamne! Car, par ailleurs, c'est bien encore à cause de la domination que nous dévorons et détruisons notre planète, et non par nécessité ou parce que nous sommes toujours plus nombreux!
Dominer, c'est se sentir supérieur au voisin et pour cela il nous faut toujours plus! Il faut une plus grosse voiture, une plus grande maison, des destinations de vacances plus lointaines, une meilleure école pour les enfants, etc., etc.: la liste est sans fin! On doit encore penser à protéger tous ses biens et ce sont encore des dépenses et de la peur de l'autre! On n'en a jamais assez, on n'est jamais tranquille, car en plus la mode change et le marché innove! Qui pourrait vouloir s'imposer, en restant ringard?
Nous consommons donc bien au-delà de ce qui nous est strictement indispensable pour vivre! Pire! Nous sommes incapables de respecter la nature telle qu'elle est! Nous sommes fermés à sa beauté! Nous ne voyons pas l'intérêt de l'admirer et nous ne la comprenons même pas! Nous la considérons comme une chose étrangère, alors que nous en sommes issus, que c'est elle qui nous a créés! Mais d'emblée elle nous renvoie à notre angoisse, à moins que nous ne la dominions elle aussi!
Et nous voilà en rapport avec la nature uniquement dans le but de l'exploiter! Nous ne savons pas la voir autrement! Et ce sont des cultures à outrance, de l'industrialisation à perte de vue, des villes qui n'en finissent pas de s'étendre, de l'hôtellerie qui devient le paysage lui-même! C'est notre domination qui prend la place de la nature, qui la roule comme un vieux tapis qui gêne! Nous parlons de la biodiversité, comme si c'était une de nos productions ou une nouvelle technologie! Face à notre soif de dominer, le calme, la majesté de la nature, sa différence, nous font peur et nous signons notre arrêt de mort!
Tout se passe comme si nous étions dans une chrysalide et que nous refusions d'évoluer, d'accepter le plein développement de notre conscience! Notre condition humaine nous invite à une découverte spirituelle, dont la beauté est la clé! Mais nous sommes terrorisés à l'intérieur d'une bulle dominatrice, qui ruine la Terre tel un nuage de sauterelles!"
VIII
Quand Cariou rentra chez lui, il eut la mauvaise surprise d'y découvrir deux types assis dans son séjour! "Mais qu'est-ce...? demanda-t-il.
_ On a trouvé plus pratique de vous attendre à l'intérieur, plutôt que dehors!" répondit l'un des types, avec une insolence non feinte.
Pareil à son collègue, il était bâti comme une armoire à glace et tous deux portaient le même pardessus, comme un uniforme. "Le grand patron veut vous voir! expliqua celui qui n'avait pas encore parlé.
_ Et quand le grand patron veut voir quelqu'un, il vaut mieux ne pas le faire attendre! renchérit l'autre.
_ Eh bien, dans ce cas, allons-y! répondit Cariou. Comme ça, je ne vous verrai plus chez moi!"
Le trio monta rapidement dans une autociel et on fila au-dessus de RAM, en direction de la tour du Pouvoir! Cela n'étonna guère Cariou, car, depuis sa rencontre avec Œil d'or, il se disait que quelque chose se "tramait"!
Près de la tour, le trafic était dense et à chaque instant une autociel sortait du bâtiment ou y rentrait! On pénétra dans un parking occupant tout un étage et bientôt un ascenseur mena Cariou vers le sommet de la tour, alors qu'il était toujours entre ses deux gardiens!
Puis, ce fut un espace feutré, à la lumière tamisée et au personnel discret! Une belle femme, sans un mot, enleva Cariou aux deux types et, après avoir frappé à une porte capitonnée, le fit passer dans un vaste bureau! "Voilà l'antre de Dominator! pensa Cariou, qui bien entendu connaissait de nom le maître de RAM! Je vais enfin savoir ce qu'il voit du haut de sa tour!"
Dominator était lui aussi un homme massif et il s'approcha de Cariou, un sourire inquiétant aux lèvres! "Monsieur Cariou, dit-il, je suis heureux de vous voir! Excusez-moi cependant de vous avoir comme forcé la main, mais je suis un homme pressé et je n'avais pas le temps de vous inviter, avec toute la politesse requise!
_ J'imagine!" répondit simplement Cariou, sans croire un mot de l'explication de Dominator et jetant tout de même un coup d'œil par l'immense baie vitrée...
Au-delà des immeubles serrés de RAM, on voyait l'océan à perte de vue et à cette distance, il paraissait intact, tandis que se promenaient à sa surface quelques doigts d'or du ciel!
"Un verre? proposa Dominator.
_ Non, je ne bois pas, merci.
_ Ne me dites pas que vous êtes un de ces idéalistes farfelus, qui sont végétariens ou je ne sais quoi et qui apparemment n'ont aucun vice?
_ Non, si je ne bois pas, ce n'est pas par principe! C'est parce que je n'en ressens pas le besoin! En fait, je ne me fatigue pas!
_ Ah! Ah! Voilà la meilleure de l'année! Vous ne vous fatiguez pas! Et vous le dites sans sourciller! Vous ne travaillez pas alors?
_ Vous m'avez mal compris! Je voulais dire que je suis en paix avec moi-même!
_ En paix? Et pourtant je me dois de vous demander ce que vous avez fait d'Œil d'or?
_ Je me doutais qu'il devait être au service de quelqu'un... Mais, rassurez-vous, je n'ai point touché Œil d'or! Disons que je l'ai vaincu à son propre jeu!
_ Hum! Œil d'or était très fort...
_ Pourquoi dites-vous: "Etait"? Votre employé va sûrement reparaître... Je n'ai fait que le renvoyer à sa propre angoisse!
_ Vous êtes en effet quelqu'un de particulier, monsieur Cariou! Quand on se penche sur votre situation sociale, on est devant un mystère! Sur le papier, vous êtes le directeur d'une entreprise, l'OED, mais celle-ci ne semble avoir aucune activité et en tout cas, elle ne déclare aucun bénéfice! Vous trouvez ça normal?
_ Si je vous comprends bien, vous me reprochez de n'être point utile à la société, c'est bien ça?
_ Exact! Pour que vous puissiez vivre dans RAM, il faut apporter votre pierre à l'édifice! Sans travail, vous ne pouvez y avoir votre place!
_ Bien! Alors qu'allez-vous faire des enfants Doms?
_ Des quoi?
_ C'est ma spécialité, mon travail: les enfants Doms! Ce sont des enfants qui vivent dans une bulle de domination psychique! Par exemple, Oeil d'or est un enfant Dom qui a grandi! N'avez-vous pas senti une certaine gêne auprès de lui, comme s'il était impossible de vraiment le diriger?
_ Hum... Possible...
_ Vous avez réussi à l'employer en lui laissant les coudées franches, la liberté d'exercer son propre pouvoir! Mais qu'allez-vous faire de tous les enfants Doms qui arrivent? Ils ne peuvent pas s'intégrer dans le monde du travail! C'est une question sincère que je vous pose!
_ J'avoue que je ne comprends pas bien de quoi vous parlez! Mais il faut bien gagner sa croûte! On tient tout le monde par là!
_ Oui et non! N'êtes-vous par surpris du comportement de certains? On leur dit à droite et ils vont à gauche! La société n'a jamais autant paru fracturée et ingouvernable! Des enfants en tuent un autre, sans voir que c'est mal! D'autres attaquent des pompiers qui essaient d'éteindre un feu! Chaque jour, un fait vient nous stupéfier, car il défie le simple bon sens!
_ Continuez, vous m'intéressez...
_ Comment on en est arrivé là, sinon parce que le seul sens que nous pouvons donner à nos vies est celui de notre égoïsme ou de notre domination? Nous avons créé des monstres, qui résistent à l'angoisse en s'érigeant comme des dieux!
_ Voilà Cariou! J'étais sûr que vous pouviez m'être utile! Vous êtes un sacré monsieur! Vous avez vaincu Œil d'or et je vous offre sa place!
_ Cela n'ira pas... Vous me voulez dans vos rangs, pour servir votre pouvoir, pour neutraliser celui des autres! Mais c'est le pouvoir lui-même qu'il faut combattre! Entendons-nous... Un pays doit bien sûr être gouverné, mais on ne peut être heureux tant qu'on reste sous le joug de sa propre domination, et c'est ce message que je veux faire passer!
_ Je regrette que nous n'ayons pas trouvé un accord, car maintenant je ne peux vous laisser libre! Vous êtes bien trop dangereux, d'autant que je ne vous contrôle pas!
_ Vous ne pouvez pas m'arrêter sans accusation, sans jugement!
_ Mais vous avez sans doute fait disparaître Œil d'or! Quant au jugement, ne craignez rien, tout se fera selon les règles! Cependant, vous allez bientôt regretter de ne pas avoir goûté à ce merveilleux whisky!"
Dominator appuya sur un bouton et les deux malabars reparurent! "Monsieur Cariou ici présent, leur dit Dominator, est en état d'arrestation! Veuillez le conduire au poste pour la procédure habituelle!" Un sourire s'afficha sur le visage des deux crocodiles!
IX
Le ciel était comme de la ouate grise et le bateau avançait péniblement! Il heurtait toutes sortes de déchets, des frigos, des fours et surtout de la matière plastique, qui le freinait ainsi qu'une marée d'algues! Cependant, on atteignait le large et le bateau, par instants, trouvait la mer libre et s'élançait, avant de "barboter" à nouveau!
Cariou, sur le pont, regardait tout ça d'un œil morne... Son procès n'avait été qu'un simulacre... Au commissariat d'abord, on avait essayé de lui faire signer des aveux, car entre-temps le cadavre d'Œil d'or avait été retrouvé sur des rochers, le crâne fracassé! Le coupable idéal était bien sûr Cariou, qui n'avait pu nier avoir rencontré la victime la veille!
Son avocat avait senti la partie perdue d'avance et il ne s'était pas battu pour l'innocence de son client, mais pour lui éviter une peine trop lourde! Les juges avaient semblé tenir compte de l'absence de preuves, mais ils avaient néanmoins condamné Cariou à cinq ans de prison, sur ce qu'on appelait l'île des Fous!
"On envoie là-bas tous les gars qui présentent un risque contre le système! fit l'un des deux malabars qui ne quittaient plus Cariou!
_ Ouais! renchérit l'autre. Tous ceux qui ont des idées bizarres et qui sont violents!
_ Et on essaie de les rééduquer, rajouta le premier, avec des méthodes expérimentales psychiatriques!
_ Ouais, vous allez nous revenir sage comme une nonne, Cariou! Ah! Ah!
_ Si jamais il revient! Car il y en a qui ne peuvent supporter le traitement!
_ Y a leur ampoule qui claque! Ah! Ah!
_ Moi, c' qui m'étonne les gars, répondit Cariou, c'est que vous ayez le pied aussi marin! D'habitude, les grands costauds comme vous, dès qu'ils ont quitté la ville, ils sont mal à l'aise, rien qu'à l'excès d'oxygène! Or, ici, sentez cette houle pesante et tout cette flotte! On monte, on descend! C'est mou sous nos pieds! Si vous rajoutez à ça les odeurs du moteur et cette petite bise qui refroidit les os, on a juste envie de frissonner, alors qu'une légère nausée nous envahit! Tenez, pour lutter contre le mal de mer, rien de tel qu'un sandwich de l'administration comme celui-ci! Regardez, entre la mie de pain, c'est quoi? On dirait du rat crevé, non?"
Le visage des deux malabars se contracta et blanchit! L'un se pencha pour vomir par-dessus le bastingage, tandis que l'autre entrait précipitamment à l'intérieur du bateau, une main sur la bouche!
Cependant, on arrivait à l'île et le cœur de Cariou se serra! Il avait cru les temps d'errance et d'instabilité révolus, car il avait construit sa paix! Mais voilà qu'il était de nouveau à la merci d'inconnus et qui n'avaient certes pas la profondeur de sa vision! Il allait de nouveau devoir affronter la haine et l'imbécillité!
Les abords de l'île étaient d'ailleurs peu engageants... C'était des falaises noirâtres et abruptes et le petit débarcadère avait lui-même un aspect désolé! Là où on aurait pu s'attendre à une flottille dansante et colorée, il n'y avait qu'un ressac brutal, chargé de plastique!
Enfin, Cariou sauta seul sur le quai, puisque ses deux gardiens n'avaient pas reparu, mais il y en eut deux autres pour s'occuper du nouveau prisonnier et on monta dans une mini voiture, afin de rejoindre les bâtiments! Ici, on n'avait pas besoin de menotter les individus ou de s'embarrasser de trop de précautions, l'océan gardait le tout!
X
Andrea Falia n'avait pu voir Cariou qu'un bref instant au procès et elle était encore sous le choc! Pourquoi avait-on arrêté Jack? Il n'avait certes pas tué Œil d'or! Il n'était pas plus contre le pouvoir, mais au contraire il voulait la cohérence de la société, en se demandant comment pouvaient s'y intégrer les enfants Doms!
Mais il est vrai aussi que de lutter contre la domination avait de quoi inquiéter n'importe quel pouvoir! Certains, même s'ils ont les meilleures intentions, commandent, imposent leurs règles et leur monde et ils ont peur de la liberté, car c'est bien leur domination qui les rassure et non leurs convictions ou leur foi!
"Pourtant, nous sommes bien dans une impasse, songeait Andrea à l'OED, avec nos crises perpétuelles et la destruction de la planète! Nous ne pouvons continuer comme ça!" L'esprit d'Andrea vagabondait et elle essaya tout de même d'écrire, car c'était ce qui lui donnait une existence, une réalité! Ce qu'elle voyait et comprenait, personne apparemment n'en parlait!
Elle s'assoupit toutefois et fit un étrange rêve... Elle était dans une immense salle de réception, d'où on voyait en grand la mer et le port! Elle devait être dans la tour du Pouvoir et elle portait une très jolie robe! A ses côtés se tenait Dominator, ou du moins l'imaginait-elle, et cet homme massif, le maître de la ville, lui souriait, car c'était elle qui était à l'honneur!
Dominator s'adressait à une assemblée, tout le gratin de la cité! et il disait: "Aujourd'hui, nous fêtons une femme d'exception, une citoyenne dont nous sommes fiers, un vrai talent littéraire, reconnu par tous! Son nouveau livre n'est pas seulement un best-seller, mais il a encore raflé tous les prix!"
A cet instant, il y eut des applaudissements et Andrea fut comblée d'aise! "Je laisse maintenant la parole à la beauté et à l'esprit, ce qui est un mélange rare!" reprit Dominator, qui se tourna vers Andrea... Celle-ci s'apprêta à dire les mots qu'elle avait plus ou moins préparés, quand son esprit se troubla! Elle voyait tous ces gens qui la regardaient et elle se demanda: "N'est-ce pas ce que j'ai toujours voulu? de la reconnaissance? Ne suis-je pas maintenant le centre d'intérêt? N'est-ce pas mon moment de gloire? Moi, qui lutte contre la domination, ne suis-je pas justement en train de dominer?"
Cette pensée la gêna et la réveilla, mais, en ouvrant les yeux, elle découvrit en face d'elle un adolescent nu et en érection! "Ma queue n'est-elle pas magnifique? dit-il. Je suis sûr que tu voudrais en goûter!" Andrea était une femme courageuse et elle se leva pour gifler violemment l'adolescent! Il en fut éberlué, mais aussitôt de petites créatures noirâtres, apparemment sans yeux, mais avec des dents proéminentes, se rassemblèrent autour de lui comme pour le protéger! Puis, elles se dressèrent menaçantes vers Andrea, en disant: "RAM! RAM!"
Andrea fut prise de dégoût et elle glissa le long du mur, jusqu'à une sortie cachée, qui coulissait, et elle s'enfuit!
Le même jour, Fahim Macamo lui aussi échappa au danger! A quelques pas de son domicile, une alerte de son invention le prévint qu'on l'attendait chez lui et il continua son chemin! Cependant, l'OED était dissoute!
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Les enfants Dom (III-V)
- Le 23/04/2022
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III
Fahim Macamo expliquait son dernier projet à Cariou: "Mon rêve, c'est de créer un appareil pouvant mesurer le champ psychique et qui avertirait donc sur la présence d'enfants Dom! On pourrait ainsi s'en protéger! Mais auparavant je dois établir une échelle dans les réactions du cerveau, en me servant bien entendu du tien!
_ Je te le laisse et je vais me promener, c'est ça!
_ Au contraire, tu vas aller faire un tour avec mes électrodes! Elles sont à la dernière mode, ne t'inquiète pas!
_ Et qu'est-ce que je serai censé faire?
_ Mais rien de spécial! Je vais enregistrer l'activité de certaines zones cérébrales et grâce à une liaison radio, tu me diras ce qui se passe, ce qui permettra par la suite d'associer mesures et événements!
_ L'enfance de l'art!
_ Exactement!"
Macamo équipa Cariou de sorte que rien ne fut visible, puis il dit: "Te voilà fin prêt pour la grande expérience! Bien sûr, ton nom sera associé à ma renommée!
_ Quinze ans de chicane, c'est ça?
_ Ah! Ah! Nous deux nous empoignant encore sur la scène du Nobel, devant un public atterré! Bon, dès que tu es dehors, on fait un essai radio!
_ OK!"
Cariou retrouva l'air libre et entendit la voix de Macamo: "Jack, tu me reçois?
_ Cinq sur Cinq!
_ Bien! Je t'indique le degré de ton activité cérébrale et toi, tu me décris la situation!
_ Roger!
_ Correct!
_ Pfff!"
De courtes éclaircies balayaient RAM et les gens étaient un peu plus détendus, mais au micro Macamo s'écria: "Eh! Mais on est déjà à quatre, cinq sur mon échelle et c'est une surprise! Je m'attendais à ce que ça démarre bien plus doucement!
_ Le plus difficile à admettre, Fahim, c'est que nous vivons essentiellement pour notre domination! C'est elle qui nous conduit et c'est pourquoi nous sommes dans une impasse! Elle monte à combien ton échelle?
_ A dix! Mais j'espère qu'on n'ira pas jusque-là! Je n'ai pas envie d'imaginer ton cerveau comme une bouilloire! Mais qu'est-ce ce que tu vois, car il faut déjà que je prenne des notes?
_ Ben, devant moi, c'est le truc habituel... Des hommes et des femmes qui cherchent à se faire valoir, qui jouent les m'as-tu-vu! Tout ce monde n'imagine même pas qu'on puisse vivre autrement! Et pourtant nous nous faisons encore la guerre et nous détruisons notre planète! Il serait temps de s'interroger!
_ Tu prêches à un converti! Mais parle-moi un peu plus précisément des comportements, veux-tu?
_ Eh bien, chacun est une île, qui vante sa destination! On s'efforce d'attirer le regard de l'autre, soit sur sa force, pour l'homme, soit sur sa beauté ou sa séduction, pour la femme! On s'aime grâce à ça et on ne va pas plus loin, ce qui fait que nous voulons toujours dominer, en nous rendant malheureux et incapables de paix!
_ Oh! Oh! Ton activité monte à 7!
_ Oui, oui, j'ai un enfant Dom à trois heures! Il est dans la position classique: l'air de rien, appuyé contre un mur et consultant son Narcisse! Pourtant, il n'arrête pas d'exercer sa domination psychique tout autour! Un vrai petit trou noir!
_ 10! Jack! Tu es au maximum! Jack? Jack? Mais réponds-moi bon sang!"
IV
Monsieur Croix était horrifié par le monde actuel! On y était largement impie! On y faisait n'importe quoi! C'était le chaos! Toute cette science notamment, qui détruisait la foi, son histoire, la profondeur de son message! Que disait-elle? Que nous étions issus des animaux? Que pendant des millions d'années il n'avait pas été question de Dieu? Que notre Univers était né d'une agitation de particules?
"Les scientifiques, tous des apprentis sorciers! pensait monsieur Croix. Si on les laisse faire, ils sont capables de tout! Ils vont fabriquer des monstres! Ils n'ont aucun égard pour la vie humaine, pour l'œuvre de Dieu!" Monsieur Croix aimait son prophète, l'adorait, lui était tout dévoué et c'était par amour pour lui qu'il voulait le protéger, que sa colère était grande!
Il se rappelait un temps où on respectait mieux la religion! Il y avait des sacrements, des cérémonies qui rythmaient la vie! Il y avait une vérité, une pureté même! On savait se tenir, on était bien éduqué! La parole divine n'était pas galvaudée! Elle était le trésor, la lumière et il fallait la garder de la souillure de la modernité!
Que se passerait-il si monsieur Croix ne se montrait pas à la hauteur? Eh bien, son dieu lui demanderait des comptes, il serait jugé et peut-être condamné! Cela voudrait dire qu'il serait jeté sans pitié dans la nuit éternelle! Cela ne se pouvait! Monsieur Croix ne ménagerait pas ses efforts! Il serait un champion, ferme jusqu'au bout, implacable même!
Sa haine bouillait en lui et se déversait en un flot intarissable! Pauvre monsieur Croix: il n'était pas heureux! Où était l'amour de son dieu, sa puissance, son rayonnement, son don, sa grâce, sa joie? Ne s'exprimait-il pas dans le beau ciel bleu, le rayon qui passait, dans le chant de l'oiseau ou le sourire de l'enfant? Mais monsieur Croix ne voyait que le mal! Il chevauchait le dragon et voulait lui crever les yeux!
Ceux qui le croisaient en avaient peur, le fuyaient! Monsieur Croix les menaçait, les appelait à la soumission, à la rédemption! On devait aimer le dieu de monsieur Croix par la crainte! Il terrorisait! dans l'eau de la source? dans le vol du papillon? dans le chant de la grenouille ou celui du grillon, Non, c'est la chèvre broutant qui représentait le danger ultime! Pauvre monsieur Croix: il n'était pas heureux!
Le ciel sur RAM était sombre souvent... Les visages fermés, les crises quasi continuelles! On se demandait si tout cela avait un sens! Les idées les plus farfelues, les plus absurdes, les plus injustes, les plus inhumaines surgissaient et plongeaient dans l'hébétude, l'abattement! On était par moments comme un homme qui cherche désespérément une faille, dans le mur qui lui fait face!
Mais monsieur Pose avait un truc! Il ne le vous montrait pas tout de suite... Sans doute attendait-il un peu de confiance et en tout cas de l'attention! C'est soudainement au cours d'une discussion que monsieur Pose révélait son atout, sa préoccupation, sa raison de vivre et alors vous gagnait la stupeur la plus profonde!
Mais de quoi était-il question? Eh bien, monsieur Pose vous exhibait son œil de velours! Comment? Mais vous avez bien entendu, monsieur Pose a un œil d'enfant, un regard de Pierrot, une expression douce, tendre, qui lui sert de moyen de séduction, sans doute auprès des femmes, mais aussi avec les hommes! Et qu'est-on censé faire? Mais être séduit, conquis, être en admiration devant ce "truc" de monsieur Pose, dont il est parfaitement conscient et qu'il conserve et protège comme le fin du fin!
Ainsi est monsieur Pose dans le cosmos! Les étoiles naissent et meurent dans l'immensité, des millions d'individus souffrent, mais monsieur Pose a la solution et c'est lui-même! On est abasourdi! Monsieur Pose se vénère!
Dans RAM encore il existe des pratiques très étranges! Un service vient chercher des gens chez eux, jeunes ou vieux, riches ou pauvres, et les conduit de force jusqu'aux commerces! Là, les gens sont obligés d'acheter! Ils ne veulent pas de cette confiture, de ce chocolat, de ces beaux légumes, de ces yaourts onctueux, de ces fromages si appétissants! Ils ne désirent rien, mais ils n'ont pas le choix!
C'est pourquoi, quand on entre dans un magasin dans RAM, on est très surpris! On voit, non des gens heureux d'acheter, mais des figures mornes, pincées, souffrantes, avec des gestes quasi mécaniques! D'ailleurs, certains accomplissent le plus vite possible cette corvée et on dirait des sauterelles humaines, tant elles "ravagent" les étals!
Mais celui qui s'étonne et qui se demande où est le plaisir, car on satisfait un besoin, il doit se rendre compte que nul n'est libre ici, que tous agissent sous la contrainte et que c'est une particularité de RAM, difficilement explicable cependant!
Partout dans RAM on trouve sur les murs un étrange dessin! Il s'agit d'un œuf! parfois cassé ou de différentes couleurs! Il est posé dans les endroits les plus surprenants et même les plus inaccessibles et on se demande comment son auteur a pu les atteindre!
Il y a là quelque chose de désespérant, de maladif, car le désir d'une reconnaissance est évident et effectivement un immense œuf signale le nid de monsieur Graf, qui est la poule du dessin! Il parle à quelqu'un de ses difficultés pour mettre la main sur telle peinture et il est surpris que le passant ne s'arrête pas, montrant son intérêt et le félicitant!
Monsieur Graf attend le jour où son talent fera la une et il expliquera alors, sans honte, qu'il utilise un pochoir en forme d'œuf, avant de presser sa bombe!
Madame Vite double tout le monde, quel que soit son moyen de locomotion! Vous êtes là tranquille et elle vous dépasse, ce qui vous fatigue subitement, car on vient de vous rappeler que la lutte ne s'arrête jamais! Madame vite, elle, rit sous cape; elle adore, elle jubile: "Encore un qui voit mon dos! se dit-elle! Encore un que je bouffe... et un homme en plus! A qui le tour! C'est moi la meilleure!"
V
Où était Cariou? Il ne le savait pas lui-même! Tout était noir autour de lui! Il était dans la rue... Il avait senti une menace... et l'animation du jour s'était subitement évanouie! Pourtant, la nuit qui à présent l'entourait n'était pas totale... Elle était éclairée par une vague clarté, qui permettait de déceler un mouvement lent et gigantesque!
En fait, Cariou lui-même était entraîné par une force, qui semblait constituer un vaste tourbillon! Ce n'était pas toutefois violent, mais apparemment inéluctable, à cause de la puissance qui s'en dégageait! Que pouvait faire Cariou, sinon attendre? Il avait bien essayé de résister, il s'était opposé au mouvement, mais il était dans quoi? Il ne pouvait prendre appui sur rien!
L'élément qui le cernait n'était pas non plus liquide, ce n'était pas un courant... La seule conclusion à laquelle arrivait Cariou, c'était qu'il était dans un espace... psychique! donc sous la domination de quelqu'un! Et ce quelqu'un avait assez de pouvoir pour éteindre les lumières du jour et imposer son univers! Cariou en eut la bouche sèche, car, s'il avait affaire à un enfant Dom, comme il le supposait, celui-ci devait avoir atteint un âge adulte, c'est-à-dire qu'il avait également la maturité physique!
C'était quelque chose que redoutait depuis longtemps Cariou! Que se passait-il quand un enfant Dom, à la puissance de son esprit, pouvait rajouter celle de son corps? Car, bien entendu, qu'un enfant Dom n'eût plus peur des adultes, cela devait amplifier encore sa domination psychique! Il n'y avait même plus la borne d'être "rossé" par plus fort que soi, de recevoir au mieux une bonne fessée! Quel dieu fou était là dans l'ombre? Quel créateur monstrueux entraînait Cariou dans les ténèbres?
"Je m'appelle Œil d'or!" fit une voix métallique et triomphante!
Cariou regarda autour de lui et soudain il aperçut ce qui ressemblait effectivement à un œil d'or et c'était quelque chose qu'avait craint Cariou, à mesure qu'il prenait conscience que tout l'espace convergeait vers un point! Il allait de plus en plus vite vers un trou noir insondable et ce qui lui donnait la forme d'un œil, c'était bien sûr la lumière qui se concentrait à sa périphérie, avant de disparaître elle-même! C'était l'œil de la mort!
"J'avais envie de vous rencontrer, Cariou! Je voulais vous mettre à l'épreuve, reprit la voix, mais je suis déçu! Vous ne pourrez pas résister plus que les autres! Vous êtes à ma merci!"
Cariou ne répondit pas, car il se voyait bientôt englouti et soudain il imagina une palette, avec des tubes et des pinceaux! Il s'adonnait effectivement à la peinture, quand il était las de raisonner et qu'il désirait se plonger dans la beauté! Il opta pour des couleurs qui correspondait à son état d'esprit et le plus souvent il était la fois combatif et mélancolique, ou plutôt plein d'une joie douce à l'idée d'exprimer le feu, l'amour qui était en lui!
Il trempa son pinceau dans la pâte et commença à peindre sur la nuit qu'il avait devant lui! Il travaillait vite, ne se contraignant pas, sûr que quelque chose allait se dégager et bientôt un paysage de montagnes, de canyons, coupé de chutes d'eau et brumeux apparut! C'était un paysage de rêve, vertigineux, envoûtant et qui créait un monde à part, ce qui fait que la nuit n'était plus là!
A la place, il y avait deux hommes au pied d'une cascade qui semblait tomber du ciel! Plus loin la roche rougeâtre formait un labyrinthe de fosses, jusqu'à l'horizon voilé! Les deux êtres étaient Cariou et Œil d'or! Celui-ci était sans doute plus fort physiquement que Cariou, mais pour l'instant il était en proie à la peur!
"Qu'est-ce qu'il y a, Cariou? s'écria-t-il. Qu'est-ce que vous avez fait?
_ Mais rien! Je vous ai juste transporté en pleine nature!
_ Alors pourquoi suis-je... angoissé?
_ Mais parce que vous ne dominez plus! Toute votre vie repose sur la domination et c'est la condition animale! Or, ici, où il n'y a plus personne, je vous invite paradoxalement à la condition humaine! Vous devez trouver un sens à votre existence sans dominer! Inutile de vous dire qu'il ne peut être que spirituel, qu'une solution de l'esprit, puisque vous n'avez plus d'esclaves!
_ Ramenez-moi d'où je viens, Cariou! J'étouffe! Je crois que je vais avoir une attaque!
_ Pourquoi? Ces montagnes ne sont-elles pas majestueuses? Cette chute n'est-elle pas magnifique? Son écume ne brille-t-elle pas? En tout cas, vous pourrez boire de son eau et ne pas mourir de soif!
_ Vous êtes fou, Cariou! La ville est mon élément! Je vous donnerai beaucoup d'argent, pour la retrouver! Croyez-moi!
_ Et vous n'apprendrez rien! Et vous continuerez à faire le mal, à en soumettre d'autres et à les humilier! Car jusqu'à présent, c'est le mépris qui vous a nourri! Il est temps d'essayer de changer!
_ Cariou, ne me laissez pas je vous en conjure! J'ai... j'ai peur!"
Mais Cariou rejoignit la lumière: n'était-il pas le maître de son œuvre? "Cariou!" entendit-il implorer une dernière fois.
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Les Enfants Dom (XXVIII-II)
- Le 16/04/2022
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XXVIII
Cariou était de nouveau à lire chez lui tranquillement, quand une autociel se gara sous sa fenêtre! Les autociels pouvaient s'attacher à un réseau de tubes transparents, ce qui permettait d'atteindre rapidement son habitation! Mais personne ne descendit de ce véhicule!
La situation était assez étrange, comme en suspens, et une tension s'installa dans l'esprit de Cariou! Que faisait le conducteur? Peut-être qu'il en profitait pour se détendre ou vérifier des papiers! Certains étaient comme ça! Ils se reposaient dans le monde clos de leur autociel, plus que dans leur appartement!
Tout de même, Cariou n'était plus tout à fait à sa lecture... Il ne percevait rien du véhicule, aucun mouvement et un conducteur, venu là pour faire le point, l'aurait rassuré ne serait-ce que par une geste anodin, car Cariou, derrière sa fenêtre, était parfaitement visible et on ne pouvait ignorer sa présence!
Mais l'autociel était comme opaque! Soudain, quoiqu'il gardât les yeux sur sa page, Cariou distingua une forme sortant du véhicule et qui disparut! Ce fut très bref, mais Cariou se relâcha, car il était de nouveau seul! Mais l'individu revint et cette fois-ci, il fit face à la fenêtre pour exprimer toute sa haine, avant de s'en aller! Il eût détruit Cariou, s'il l'avait pu!
"S'ils ne dominent pas, ils ont peur, car leur monde s'écroule! songea Cariou. Ils ne rêvent plus que de tuer... et pourtant je ne fais qu'être chez moi et en paix! C'est incroyable!"
Andréa profitait d'un rayon qui tombait dans les locaux de l'OED... Elle buvait un thé, dont la chaleur parfumée lui remontait au visage... Toujours à son travail, elle ne savait comment commencer cette fois-ci... Elle avait l'impression qu'elle ne serait pas à la hauteur de la tâche, tant le sujet paraissait vaste! Mais enfin, elle se jeta à l'eau...
Elle écrivit: "Si c'est la domination qui nous anime, en nous donnant la soif de nous développer, d'où vient alors ce que nous nommons l'amour? Beaucoup de petits animaux sont profondément attachés à leurs parents, car ils sont entièrement dépendants d'eux! Mais qu'ils atteignent leur maturité sexuelle et ils s'en séparent! Les voilà normalement autonomes et cherchant déjà eux aussi à se mettre en couple!
Pour les humains, c'est différent et plus long! L'adulte est le fruit d'une intense socialisation, qui passe par l'éducation, l'école, car ce que nous sommes est le résultat des siècles passés, de leurs expériences et de leurs connaissances! Nos comportements sont complexes, sophistiqués... Notre psychisme est toujours en train d'évoluer, ce qui fait que notre individualisation n'est jamais terminée!
Mais l'amour viendrait de notre attachement familial... Il constituerait une sorte "d'enveloppe", qui n'est pas sans rappeler celle du fœtus, quand nous ne faisions qu'un avec la mère! Nos premiers liens sont fusionnels et pourtant nous voulons également être nous-mêmes; c'est la nature qui nous y pousse! Il s'ensuit que nous avons bien du mal à nous mettre debout, à déchirer notre "enveloppe", car nous la recréons volontiers avec d'autres! Ce sont nos premières amours, qui sont si fortes, mais qui en même temps s'évanouissent du jour au lendemain, car nous sommes appelés à nous connaître!
C'est le psychisme qui fait essentiellement notre personnalité, mais curieusement il existe une relation entre la domination et notre maturité! Plus la domination est forte et moins nous sommes capables de "déchirer notre enveloppe"! Plus nous voulons dominer et plus nous en restons aux liaisons fusionnelles! Dominer fait que nous empêchons le développement de l'autre! Nous le maintenons dans un état de dépendance, nous le contrôlons par notre autorité, de sorte que ni nous ni l'autre ne s'individualisent totalement! C'est "l'enveloppe" qui continue! Ce n'est pas deux êtres qui s'acceptent dans leurs différences, qui se respectent, car, rappelons-le, c'est le pouvoir sur l'autre qui nous donne a priori le sentiment de notre importance, de notre valeur, et qui donc garantit notre équilibre!
L'amour dominateur est par conséquent sans issue! Il mène tôt ou tard à la séparation, car celui qui est dominé veut s'échapper pour grandir! Et si le dominant est violent, on a des traumatismes ou pire un féminicide et de toute façon une destruction! Si la domination pousse à notre développement, il s'agit de la dépasser pour enfin aimer véritablement! Tant qu'on ne se sépare pas de sa domination, on reste prisonnier de son "enveloppe", on ne discerne pas l'autre, ni soi-même et on fait le mal sans le reconnaître!
L'amour peut-il être autre chose qu'un chemin éminemment spirituel?"
XXIX
L'homme était au sommet de la Tour du pouvoir de RAM et de là il contemplait la mer sous un ciel d'orage! Des éclairs illuminaient les flots lointains et lourds, à cause des déchets! L'homme repensait à son enfance...
C'était bien avant la montée des eaux et il était né dans ce qu'il voyait maintenant quasiment comme un taudis! Son père était un petit artisan au comportement instable... Il avait des crises qui faisait peur à son seul enfant! Il était imprévisible, il criait contre sa famille et on ne savait trop pourquoi! Il avait fini par sombrer dans la démence, laissant une trace qui ressemblait à un gouffre, dans l'esprit de son fils!
La mère, elle, travaillait à l'usine et c'était elle qui avait assuré la subsistance de tous! Mais elle était craintive, soumise et on eût dit une esclave, au service de ses patrons! Tout en la respectant, l'homme n'avait pas cessé de la considérer avec un certain dégoût! Il ne voulait pas de cette peur, de cette "petitesse" et quand lui-même fut engagé à l'usine, grâce à sa mère, il n'y resta pas longtemps, tant il s'y sentait mal à l'aise et rêvait d'autre chose! Quoiqu'il fît, il ne pouvait pas subir une autorité qui n'était pas la sienne!
Il avait erré quelque temps, connu des galères... Il vivait chichement, quand il s'intéressa à la politique, par l'intermédiaire d'un groupe auquel il s'était joint! On y parlait avec ferveur de justice sociale, d'égalité et l'homme s'y était intéressé, non pas par ce qu'il aimait son prochain, mais parce qu'il voyait là un bon moyen de combattre le gouvernement, afin de prendre sa place! Car au fond ce que recherchait avidement cet homme, sans même vraiment comprendre pourquoi, c'était le pouvoir!
Il avait donc participé activement à toutes le campagnes, quitte à se montrer violent, et son parti, profitant d'une grave crise économique, effectivement se mit à commander le pays! L'homme était déjà en haut, mais cela ne lui suffisait pas! Il voulait être le maître absolu! C'était plus fort que lui et il se débarrassa progressivement de tous ses concurrents, des "amis" d'hier, tout en devenant le chef, le personnage le plus important! Ses moyens étaient peu avouables, criminels peut-être, mais on n'avait rien pu prouver et on avait fini par le surnommer Dominator, tant il semblait maintenant puissant!
Cependant, dans RAM, peu le connaissait vraiment, car il n'aimait pas s'afficher! Il restait méfiant, comme s'il était le jouet d'une peur viscérale! Sans doute disposait-il désormais de la sécurité financière, mais qu'adviendrait-il si ses adversaires, malgré ses précautions, arrivaient à le renverser? Ne subirait-il pas le sort qu'il avait lui-même réservé à tant d'autres? Son argent ne le protégerait certainement pas! Il ne devait donc pas perdre le pouvoir et il était toujours aux aguets, jamais totalement tranquille, ce qui impliquait tout de même une certaine discrétion, de sorte qu'on pouvait même en imaginer un autre aux commandes!
Il évitait ainsi de se présenter telle une cible, ce qui ne l'empêchait pas par ailleurs de tout contrôler! Ses espions sillonnaient RAM dans tous les sens, lui rapportaient tous les faits, toutes les opinions et sa police agissait secrètement, avant les crises, les attaques! Malgré tout son pouvoir, Dominator sentait sous ses pieds comme un gouffre, un abîme d'angoisse et il lui fallait incessamment soumettre même ses collaborateurs! Il jouait avec eux comme le chat avec la souris! Il les inquiétait avec plaisir, car, bien qu'il eût recours à l'alcool, seul le sentiment de sa puissance l'apaisait vraiment et il gouvernait essentiellement par la terreur qu'il inspirait!
Il appuya sur un bouton et une porte coulissa, pour laisser entrer Œil d'or! "Tu as quelque chose à me dire? demanda Dominator.
_ Oui, un de mes "morveux", qui a beaucoup de talent, a été comme baladé par un gars bien plus fort que lui psychiquement!
_ Tu sais qui c'est?
_ Oui, un certain Cariou... On a peu de choses sur lui... et il est possible qu'il ne se doute même pas de son pouvoir!
_ Mais il faut quand même s'en assurer! Tu t'en occupes! Je ne veux pas de menaces autour de moi!"
Œil d'or s'inclina et sortit. Dominator se reversa une dose d'alcool et se replanta devant le spectacle de la mer... Elle était aussi sombre que lui!
XL
Andrea écrivait toujours: "D'où viennent les idéologies? A leur origine se trouve généralement la pensée d'un seul, mais c'est la domination qui les transforme en système! Même si on veut le bien des autres, on peut se mettre à les diriger! On commande pour répandre ce que l'on considère comme la vérité! On obtient le pouvoir, on domine, pour imposer son idée! Ainsi ont fonctionné le christianisme ou le communisme!
Mais la domination a besoin de sa liberté, car nous ne pouvons nous développer avec des entraves! C'est donc encore la domination qui chasse les idéologies, de même que c'est le tyran de demain qui renverse le tyran actuel! Notre égoïsme fait que nous tendons toujours vers la démocratie! Et le libéralisme ou le capitalisme ne devraient pas au fond être considérés comme des idéologies, car ils constituent le sol naturel de notre croissance!
Qu'on veuille plus de justice, c'est bien normal, mais il nous faut aussi la plus grande liberté et c'est pourquoi nous avons entamé le vingt-et-unième siècle, avec un horizon dégagé de toute idéologie! Cela veut aussi dire que la science est devenue la seule à pouvoir nous éclairer, puisqu'elle s'appuie sur la raison et non sur les passions! Elle aussi n'a cessé de se développer, sans l'obstacle de l'idéologie, et elle nous montre notre infinie petitesse, pour ne pas dire notre insignifiance, dans une histoire aux dimensions vertigineuses!
Cette situation ne peut pas ne pas nous causer de l'inquiétude, d'autant que nous apprenons que nous détruisons peu à peu notre planète, par la pollution ou le réchauffement climatique! Mais que faisons-nous quand nous avons peur? Mais la même chose que les animaux: nous renforçons notre domination! Un exemple que tout le monde connaît est celui des crocodiles devant leur marigot qui s'assèche! C'est le plus fort qui va profiter en dernier de l'eau; les autres meurent ou partent!
Quand nous sommes inquiets, nous faisons revaloir nos droits, nous réaffirmons notre force et c'est pourquoi nos pays, malgré le progrès et leur niveau de vie, sont toujours en crises! Nous n'acceptons aucun sacrifice, nous ne supportons aucune contrainte, car nous aurions l'impression de nous diminuer, ce qui nous conduirait à l'angoisse! C'est bien la domination, notre égoïsme qui est notre seul rempart contre la peur de l'infini! Et cela nous rend exsangue, sans avoir rien à donner!
Mais c'est la jeunesse qui est la plus frappée par la situation! Elle voit son avenir incertain, bouché, inexistant même! Elle découvre des adultes incohérents, hostiles ou lâches et perdus! Elle est face à un monde hypocrite, qui n'a pas voulu voir, ni chercher les vraies solutions! Cette jeunesse est désemparée, d'autant que les idéologies, si elles étaient à combattre, n'en représentaient pas moins l'autorité et donc la sécurité!
Pour ne pas sombrer, les jeunes, à l'instar des adultes, se raccrochent à leur domination, mais sans retenue, tout entier, avec frénésie, car leur être n'a encore aucune solidité! Cela se traduit bien entendu par une fréquentation accrue des réseaux sociaux! Il s'agit de faire partie d'une pensée! Nous sommes à l'ère de la communication! On donne son avis, on se reconnaît dans ceux des autres! Mais aussi on se met en scène! On veut faire le buzz! C'est le Narcisse qui permet de se rassurer sur soi, sur son image, son influence, sa valeur!
Mais la partie numérique est secondaire, c'est dans nos cerveaux que s'effectue la plus grande transformation! D'abord, la communication est une activité essentiellement cérébrale et le numérique ne "chauffe" qu'un seul muscle: notre cerveau! Celui-ci est sollicité anormalement, ce qui fait que la dépression atteint les plus jeunes! Mais encore la domination doit être constante, en tous lieux! Elle cherche à s'exercer sur tous, car l'enfant veut que le monde soit le sien!
Ainsi il n'a plus peur! Face au vide sidéral ou de l'esprit, ne pouvant compter sur les adultes et sans espoir quant à l'avenir, l'enfant devient le dominant, même si ce comportement possède des degrés! Mais au plus haut, l'enfant est ce qu'on appelle à l'OED un enfant Dom, avec Dom pour domination! Car cet enfant-là est un pur "produit" de la domination! Il constitue une "bulle" psychique, qui contraint les autres à la soumission et qui hait et qui veut détruire, si elle rencontre un obstacle!"
DEUXIEME PARTIE
LA LUTTE
I
A quoi pourrait-on comparer RAM? A un beau lierre sur un mur! Les feuilles sont brillantes et montent à l'assaut de la lumière! Les branches forment un réseau, qui permet une meilleure adhérence et RAM parait également guidé par la raison et solidaire!
Mais on peut facilement décoller du mur le rideau de la plante et il s'effondre rapidement sous son propre poids! De même, on ne met pas longtemps à voir que la splendeur de RAM n'est qu'une façade! Il suffit de se pencher sur sa base, pour y découvrir avec dégout ce qu'on trouve encore à la racine du lierre, à savoir une vermine grouillante!
On est stupéfié par son mépris, sa haine! On est abasourdi par sa pensée, son opposition, sa radicalité! On sent le vent de l'épouvante passer sur soi! On est désarmé devant une telle cassure! On se dit qu'il n'y a pas de vérité! que la vie ne repose que sur un sol mouvant et le désespoir nous envahit!
Car il est impossible de ramener la plupart à la raison! Les meilleurs arguments sont sans effet! On est en face d'une véritable hargne, une fureur, dont le poison, le mensonge peut rendre fou! On en vient à douter de soi! de sa propre vue! de son jugement! Nos doutes, nos craintes, nos traumatismes se réveillent! C'est la nuit, le vertige!
Nous voilà nous-mêmes assoiffés, dans un désert! Certains, mis au pied du mur, vous tord votre raisonnement ainsi qu'une petite cuiller, pour mieux le retourner contre vous, comme s'il venait d'eux! C'est à en perdre la raison! Mais c'est notre psychisme qui garantit notre équilibre et percer l'armure des plus féroces, des plus dogmatiques, des plus méprisants, c'est faire entrer d'un seul coup tout le monde du dehors dans leur bulle, ce qui conduirait à son explosion, si une certaine folie ne venait pas la défendre!
Car au fond il existe un tronc commun entre tous ces individus! Si on revient au lierre, on constate qu'il se ramifie de toutes les manières possibles! qu'il a une partie secrète, qui paraît même infinie! qu'il se propage au ras du sol, comme s'il voulait conquérir la Terre entière! que ses petites feuilles se développent partout, isolées, de sorte qu'on ne les remarque même pas! Et pourtant il suffit de les arracher, pour s'apercevoir qu'elles sont reliées à l'ensemble et qu'elle s'en nourrissent!
Ainsi aussi sont les gens dans l'anonymat! Et leur tronc commun est la domination! Mais ils sont si éloignés des branches principales qu'ils en adoptent la pensée contraire, le jugement opposé, tellement qu'ils sont blessants, scandaleux et effrayants! Mais c'est là leur seule manière pour lutter contre la solitude, la peur, pour avoir le sentiment d'exister! Ce sont des îles qui utilisent le poison pour se construire! Car le problème est toujours de se faire valoir et on est prêt à nier le ciel et les nuages, si cela permet d'être au-dessus des autres!
II
"Dis grand-père, demanda la petite fille, c'est comment le paradis?
_ C'est comme ici!
_ Oh! Ben alors, c'est pas intéressant! s'écria le petit garçon.
_ Ah bon? Et cette petite feuille éclairée par le soleil, est-ce qu'elle ne paraît pas allumée?
_ Si...
_ Et cette goutte de rosée qui scintille, est-ce qu'elle n'a pas l'air d'une perle magnifique?
_ Si...
_ Et cette chenille qui se tortille, est-ce qu'elle ne paraît pas sympathique? Et même ce cloporte, qui s'enfuie, est-ce qu'il ne semble pas drôle avec son armure?
_ Si...
_ Et ce morceau d'écorce, d'un brun profond, n'est-il pas doux au toucher? Allez-y, prenez-le... Et cette petite motte noirâtre... N'est-elle pas fraîche et n'éclate-t-elle pas en poudre? Et à travers la haie, que voyez-vous?
_ Des fleurs violettes!
_ Exactement et elles nous regardent! Toute la nature est d'une beauté infinie, les enfants! Alors qu'est-ce qui ne va pas?
_ On s'ennuie, grand-père!
_ Ah bon! Vous vous ennuyez... Hum! Je crois qu'il est temps qu'une fusée reparte pour la planète des Rigolos!
_ Oh oui!
_ Chic!
_ Il faut tout de même d'abord que chacun mette son casque... Eh oui! Voilà... et la combinaison aussi! Toutes les fermetures doivent être vérifiées! Au bout des manches! Aux chevilles! Voilà! Mais, avant d'entrer dans la fusée, un test est nécessaire!
_ C'est quel test, grand-père?
_ Dame, seuls les Rigolos peuvent partir pour la planète des Rigolos! Toi, mon petit garçon, es-tu un vrai Rigolo?
_ Hi! Hi! Oui, grand-père! Tu me chatouilles! Hi! Hi!
_ Et toi, ma petite fille, tu es prête à passer le test?
_ Non, je ne veux pas, grand-père!
_ Bon, pas de fusée alors!
_ Hi! Hi! Grand-père, ça chatouille!
_ Bien sûr que ça chatouille! C'est le test!"
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Les Enfants Dom (XXII-XXVII)
- Le 09/04/2022
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XXII
Madame Abominable n'est jamais contente! Elle grimace comme si elle était handicapée! Pourtant, elle est très riche! Elle possède une maison qui ressemble à un château, ce qui est très rare dans RAM, et elle loue des appartements!
Mais madame Abominable n'en a jamais assez! Elle parle constamment d'elle! C'est le seul sujet qui l'intéresse! Et c'est pour se plaindre ou se mettre en valeur! Quand l'objet de la discussion lui est étranger, elle jette encore un ou deux mots, pour montrer qu'elle connaît, comme si elle disait: "Ne m'oubliez pas! Je suis toujours là!"
Le soir, elle s'occupe de sa fille! Elle s'en fait la complice et l'entretient pendant des heures! Elle verse dans cette jeune tête toutes ses haines, ses rancœurs, ses doléances, et elle ressemble alors à une araignée, qui suce les cerveaux!
Monsieur Tourbillon est employé dans un magasin! On ne voit que lui! Il est partout! Il sait tout! Il tend l'oreille, jette un œil! Rien ne lui échappe! Il gère les stocks, passe les commandes, négocie les rachats, conseille ses collègues, accueille les représentants, plaisante avec les fidèles!
Il est devenu indispensable et paraît le patron! Il connaît mieux d'ailleurs l'histoire du magasin que ses employeurs! Il leur raconte des anecdotes qui les font paraître étrangers! Il est au zénith, dans un rêve d'action et de pouvoir! Il est le maître absolu et croit qu'il est là pour l'éternité!
Mais il gêne maintenant... Les vrais propriétaires se sentent à l'étroit, se voient même comme des employés et ils décident de reprendre la main, de se débarrasser de monsieur Tourbillon, en le mettant brusquement à la retraite! Le monde s'écroule! C'est le soleil qui est fusillé!
Voilà monsieur Tourbillon dans la rue ivre de rage! La haine lui donne un air terrifiant! Il maudit tout haut! Il rêve de cogner, d'étriper, mais il doit pourtant se calmer, rentrer sa fureur, car du monde passe! Il avance abattu, il n'est plus rien, tout est fini! Il rejoint tous ceux qui ont été limogés, alors qu'il rayonnait! Il aurait dû être plus prudent, mais il ne voyait que lui!
Madame Triste tient une échoppe, mais les affaires sont dures! Le client est rare, toutefois en voilà un! Il demande ce qu'il veut et lit une pancarte qui dit: "S'il vous plaît, aidez le petit commerce!" C'est bien ce qu'il est en train de faire, mais soudain madame Triste s'enquiert: "Vous travaillez? Hein? C'est important! Vous faites quoi? Vous gagnez bien votre vie?"
Le client interloqué prend son achat et s'enfuit! Il ne reviendra jamais! Madame Triste renifle, maussade... Elle n'a jamais eu de chances! Et pourtant elle ne ménage pas sa peine! C'est elle la chef des commerçants du quartier! C'est elle qui commande! qui met de l'animation! Elle n'est pas n'importe qui! Faut bien, car on ne peut compter sur personne! Snif! Fait froid!
Monsieur Lourd a beaucoup de problèmes! Il se gratte la barbe! On lui demande s'il est au courant pour les escargots: grâce à leurs antennes, ils vont enfin pouvoir recevoir la télévision! Monsieur Lourd a un pâle sourire! Il explique qu'on ne l'a pas consulté, lui, le spécialiste; que c'est dommage, parce qu'il est un acteur sur la place et qu'il a des choses à dire! Sa voix est traînante et pleine d'amertume!
Soudain, monsieur Lourd demande qui a bougé la pièce 111 qui est sur son bureau! Il peste! On ne lui dit rien! Si on bouge quelque chose, il faut qu'il le sache! Il est chez lui ici! Il y en a d'autres qui travaillent à côté, d'accord, mais c'est monsieur Lourd qui est responsable, qui est le plus important! On voudrait le soulager? Ouais, mais pas sans lui! C'est lui qui commande! Il est indispensable!
Monsieur Lourd a une rude tâche! Le travail ne manque pas! Le voilà expliquant quelque chose... Que raconte-t-il? Il dit, toujours de sa voix monotone, que dans certaines grottes des pays froids il existe des clauses de contrat, qui stipulent etc., etc.! Et l'on regarde monsieur Lourd qui sur sa montagne s'écoute, s'admire, s'enivre!
XXIII
"Dis grand-père, qu'est-ce que c'est la folie? demanda le petit garçon.
_ La folie, c'est de dire toujours la même chose, de ne pas regarder autour de soi! C'est d'être avec soi-même comme en prison!
_ Mais les fous, on les conduit à l'hôpital! dit la petite sœur.
_ C'est vrai, mais il y a plusieurs folies! Beaucoup sont fous sans le savoir et ils ont l'air tout à fait normaux! Et pourtant, si on les écoute, ils sont comme des disques rayés! et il est impossible de les changer! Cette folie-là est compliquée, car elle est en rapport avec notre façon de voir la réalité!
_ Qu'est-ce que tu veux dire, grand-père?
_ Vous voyez le nuage qui passe là-haut? Bon, comment le trouvez-vous?
_ On dirait un gros chou-fleur! Hi! Hi!
_ Oui et il est magnifique, rajouta la petite sœur, car il a la blancheur de la neige!
_ Et comme il est calme et immense, n'est-ce pas? On dirait que rien ne peut le déranger et maintenant observez-le encore...
_ Oh! On dirait une chevalier qui fonce!
_ Non, c'est plutôt une vieille dame en colère! Elle a l'air d'une marmite! Hi! Hi!
_ Vous riez maintenant, fit encore le grand-père, rien qu'à regarder ce nuage! Mais alors pourquoi les gens dans la rue ont l'air si pressés, si inquiets et si tristes?
_ C'est parce qu'ils ne regardent pas les nuages...
_ Mais oui, ils sont comme en prison! Maintenant, les enfants allez vous amuser! Grand-père a du travail!
_ Au revoir grand-père!
_ A bientôt les enfants!"
Le grand-père sortit un papier de sa poche et il se mit à relire le poème qu'il venait d'écrire... C'était lui le poète du vieux cimetière et dans beaucoup de lieux de RAM, il avait laissé des vers, pour ceux qui auraient des yeux et qui chercheraient une vérité, un réconfort!
Mais le grand-père ne se faisait guère d'illusions, comme le montrait son nouveau poème, que voici:
LES FOUS
Ils sont aussi perdus
Qu'ils sont odieux et vides!
Et la peur est leur dû,
Sous leur masque et leurs rides!
C'est le trafic haineux,
Le m'as-tu-vu du riche
Et de l'orgueil les nœuds!
Car on pleure et on triche!
La bête a plus de prix
Et le ciel et ses îles
Font qu'ici-bas on crie:
"Allez, tous à l'asile!"
XXIV
Cariou était chez lui et lisait tranquillement, quand son attention fut captée par une silhouette à l'extérieur! Il regarda par la fenêtre, vit une personne qui semblait attendre et il se replongea dans son livre!
Mais quelque chose le gênait... Il était soudain incapable de se concentrer sur sa lecture, comme si l'individu dehors continuait à exercer une pression! Cariou dut le regarder encore, puis il essaya de nouveau de retrouver le sens de sa page, mais il n'y avait rien à faire: l'autre effectivement prenait sa conscience!
Alors, Cariou changea ses yeux... Ils devinrent d'un vert scintillant et la silhouette disparut! Il fallait tout de même tout le temps se battre, songea Cariou, même chez soi!
Andrea Fiala était de nouveau à l'OED et elle écrivait: "Beaucoup de femmes se demandent d'où vient le patriarcat et s'en indignent, comme s'il était une totale imposture! Mais la domination masculine, qui est une expression plus exacte pour le patriarcat, vient simplement de la nature!
En effet, chez beaucoup d'animaux, le mâle peut sembler se comporter d'une manière odieuse, puisque, par exemple, il va manger en premier les meilleurs morceaux, quand la femelle devra se contenter des restes! Mais, comme les animaux ne font qu'obéir à leurs instincts, on comprend très vite que le mâle agit ainsi par nécessité et on le voit soudain attaquer un rival, pour défendre le territoire qui permet nourriture, sécurité et reproduction!
Aujourd'hui, s'il y avait un nouveau conflit entre les hommes, les femmes instinctivement les feraient manger d'abord et leur serviraient ce qu'il y a de mieux, afin qu'ils soient les plus combattifs possibles! Tant que les frontières n'ont pas été sûres, la domination masculine a prévalu et il est normal que les premiers textes, qui ont essayé d'expliquer le monde, comme les écrits religieux, s'en soient inspirés!
Le problème apparaît quand on ne veut pas prendre conscience que les choses évoluent et que les considérations d'hier sont elles-mêmes appelées à changer! Car la civilisation a ceci de particulier, c'est que plus elle progresse et plus le rôle primordial de l'homme diminue! Il ne saurait en être autrement, puisqu'une société développée n'a pas normalement à défendre la sécurité de son territoire! Autrement dit, plus nous évoluons et moins la domination masculine est nécessaire et se justifie!
Place alors à la domination féminine, car les deux sexes ont la même origine, le même moule! La femme, comme l'homme, veut se développer et donc satisfaire d'abord son égoïsme! La domination animale est aussi présente chez elle, ce qui fait qu'elle n'a jamais cessé d'essayer de supplanter l'homme! Son horizon s'élargit avec la civilisation (l'homme cédant malgré lui la place) et c'est pourquoi on dit que la société se féminise! La femme y apporte toute sa sensibilité et on voit des lois contre le harcèlement ou l'homophobie! Les minorités sont défendues, la faiblesse s'en trouve protégée!
Mais la domination féminine n'est pas meilleure que la masculine et elle commet les mêmes excès! Elle devient aussi exclusive et montre tout son mépris à l'égard des hommes! Elle se venge, en cherchant à prendre toute son ampleur! C'est inévitable, d'autant que la domination masculine, inquiète de perdre son pouvoir, a des sursauts de violence qui peuvent conduire au meurtre! Mais il faudra un jour qu'on comprenne que c'est la domination elle-même qu'il faut combattre, et non la masculine ou la féminine, car c'est bien elle qui empêche que les deux sexes soient égaux et parfaitement complémentaires!"
XXV
Monsieur Mur a une vie obscure et il habite d'ailleurs un appartement sombre, avec ses chats! Monsieur Mur soupire souvent, son quotidien est lourd, tendu, fait essentiellement de tracas, d'une souffrance secrète, d'une blessure profonde, quasiment irréparable!
Pourtant, monsieur Mur n'a a priori rien d'extraordinaire, bien au contraire! On ne le remarque même pas dans la rue, il passe inaperçu avec sa taille moyenne, son regard de myope, ses vêtements quelconques, son air soumis! D'ailleurs, monsieur Mur ne semble même pas se soucier de cet anonymat... Il va de son petit pas égal, entre les commerces et chez lui et il prépare sans entrain son manger, ainsi que celui de ses chats!
Après s'être sustenté, Monsieur Mur toutefois s'anime un peu! Il n'est pas rare de le voir un livre à la main et sa bibliothèque est son seul meuble vraiment imposant! Que lit monsieur Mur? Mais de tout, car il est extrêmement curieux! De temps en temps, il frappe son livre en s'écriant: "Je le savais! J'en étais sûr! Ah! Les fumiers! Les ordures! Les salauds!"
D'autres fois, il ricane ou il glousse! Puis, il se met à rêver... Que va-t-il dire? Comment il va amener les choses? De grands desseins, des plans compliqués, des démonstrations magistrales et écrasantes, des procès vertigineux, des réquisitoires foudroyants germent, se dressent alors dans l'esprit de monsieur Mur! A cet instant, il est grand, formidable, terrible! il est unique dans l'univers!
Puis, monsieur Mur fait craquer ses doigts, a des airs de maestro qui s'échauffe et s'installe à son ordinateur, comme devant un orgue! L'écran s'allume, le rideau se lève et le spectacle commence, car monsieur Mur travaille essentiellement sur les réseaux sociaux: c'est sa passion, sa raison d'être! Vite, il tape ses messages, ses commentaires et ce sont des modèles d'insinuations, de sournoiseries, de véritables poisons, destinés à miner les consciences, à provoquer le chaos, à détruire l'ordre!
Ainsi, les lectures de monsieur Mur lui profitent! Il utilise tous les arguments qu'il a retenus et qui viennent d'auteurs, de gens comme monsieur Mur! Qu'ont-ils tous en commun, y compris monsieur Mur? Eh bien, ils se sentent les victimes d'une pensée générale, ambiante, qui serait dirigiste, oppressante même! Celle-ci leur dirait ce qui est bien ou mal et pour la combattre, ils en prennent automatiquement le contrepied! Notamment, si la science trouve un remède qui pourrait les soigner, ils contestent ses résultats, émettent des théories contraires, quitte à rester malades!
C'est un travail acharné, de fourmis! Il faut nier et encore nier! se réprimer! paraître le plus sensé, le plus exact, le plus rigoureux! ne pas cesser de laminer, mais avec un ton doux! ou bien s'indigner fougueusement, fustiger, pour ouvrir des abîmes pleins d'horreurs! se faire moraliste, alors que l'on condamne toute leçon! Il faut être élastique, pour rejeter tous les coups! faire fi de ses propres contradictions! ne jamais avoir honte! ne jamais reconnaître sa haine, car on n'est que le témoin du désastre, de l'injustice, de l'infamie!
Tout ce qui menace RAM est bon! Tout ce qui vient de RAM est mauvais! Mais pourquoi ignorer la nuance, la compréhension, la profondeur, la compassion? Pourquoi cette idée fixe, ce rejet constant, cette œuvre de chaos et d'égoïsme? Pourquoi ne pas essayer d'être heureux soi-même, d'aimer les choses telles qu'elles sont, d'admirer la vie? Mais parce qu'il s'agit de ne pas se fondre dans l'anonymat!
Accepter le monde, pour monsieur Mur, c'est s'y noyer, s'y diluer, y disparaître! Accueillir la différence, ce serait se diminuer! Ainsi, monsieur Mur et ceux qui lui ressemblent sont-ils comme les récifs qui subissent la mer, ce qui est épuisant pour un être humain! et le soir, quand monsieur Mur enlève ses lunettes bleutées, pour se frotter les yeux, il a l'air d'un mort!
XXVI
Œil d'or s'impatientait! Il avait donné rendez-vous à Stan Harris et maintenant il le regrettait! Mais le "morveux" lui avait assuré que ce qu'il avait à lui apprendre ne pouvait se dire au téléphone! Il fallait absolument une rencontre et ils avaient convenus de se retrouver dans un ancien abattoir, qui devait être transformé en habitations!
Les lieux étaient sinistres, sous le ciel gris, et ils rappelaient quel triste sort avaient subi les animaux ici pendant très longtemps! On frissonnait en constatant l'épaisseur de certaines portes et l'imagination s'assombrissait devant des rigoles! C'était comme si les murs retentissaient encore de l'écho des cris!
Une minute, Œil d'or déchiffra un quatrain inscrit sur le béton:
"LE LABYRINTHE
Il est fait de mes craintes
Et dans son noir réseau,
Je m'abîme et m'éreinte!
Car en moi crie l'oiseau!"
"Pff! fit Œil d'or. Qu'est-ce qu'on peut voir comme conneries! Y en a qui n'ont vraiment rien à faire!
_ Vous êtes là? dit la voix de Stan Harris dans son dos.
_ Ouais! répondit Œil d'or en se retournant, et j'espère que ce que tu as me dire est important! Sinon je te botterai les fesses!
_ Vous pouvez m'en croire! Ce que j'ai vécu n'est pas banal! C'est même une surprise totale!
_ Alors vas-y, accouche!
_ Ben, y a quelques jours, j'étais dans un "Tube"... Normal, j'ai pas le permis! Et... d'habitude, j' domine tout le monde à l'intérieur! jeunes, vieux, mères de famille..., quoique celles-ci ne m'intéressent pas, comme les handicapés! Trop faibles! Ce sont pas des proies intéressantes! Il est évident que je suis plus puissant qu'elles! J'cherche plutôt des hommes mûrs... ou des gars comme moi! Et là, j' les fait plier! C'est moi l' maître! Y en a pas un qui m' résiste!
_ J' te crois! T'es assez crapule pour ça! Et alors?
_ J'ai vu un type monter... peut-être la cinquantaine! J' me suis dit:" Toi, mon mignon, tu vas passer à la casserole... et même que je te veux comme esclave sexuel!" Car moi, j'adore la soumission et qu'on me fasse des gâteries sexuelles!
_ C'est de ton âge..., mais épargne-moi les détails, tu veux!
_ J' me suis concentré sur mon siège, l'air de rien, avec mon Narcisse! J'ai envoyé tout ce que j'avais! Une vraie pile électrique! Mon cerveau disait: "C'est moi le plus fort, le maître! Vous êtes tous mes esclaves! Je contrôle tout!" Eh ben, le type a résisté! Il a senti mon pouvoir... J'en suis certain, car il a réagi! J'ai même cru que j'allais l'avoir! J' mettais le paquet, j' vous dis! J' voyais déjà le bonhomme à genoux devant moi! Mais il m'a opposé un mur! J'avais jamais vu ça!
_ Tu peux préciser...
_ C'est difficile à décrire! Attendez je ferme les yeux... J' me suis senti tout p'tit d'un seul coup! même insignifiant! J'ai remis la dose! J'allais pas m' laisser faire comme ça! J'ai de nouveau transmis que j'étais le maître... et de nouveau j'ai été repoussé comme si j'étais rien! Incroyable, le gars! Y avait rien à faire! Un moment j'ai cru voir un arbre... blanc, avec des pétales! J' me suis demandé si je rêvais pas... ou si c'était pas une plaisanterie! Mais faut que je vous avoue un truc...
_ J' t'écoute...
_ A partir de là, j'étais vraiment mal à l'aise! C'est moi qui avais peur! J'avais les mains moites sur mon Narcisse! J'avais même du mal à respirer! Ce type était d'une puissance! J'ai bien été content de voir mon arrêt arriver! Je me suis levé comme si j'avais cent ans! Les copains ne m'auraient pas reconnu! J'étais tout tremblant en descendant du Tube! Et le type m'a suivi des yeux! Il comprenait parfaitement la situation! Maintenant je me rends compte que je le hais de toutes mes forces! Si je pouvais le détruire, je le ferais sans hésitations!
_ Je suppose que tu as les images..."
Harris tendit son Narcisse et Œil d'or enregistra ce qu'il voulait. "Euh, dites, reprit Harris, j'crois qu' ça mérite une p'tite récompense!
_ Hum...
_ Moi et mes potes, on a dégotté un fusil... et on voudrait dégommer quelques chats! Hein? Rien ne vaut une bonne petite psychose dans l' quartier! Tout le monde va avoir peur et s' demander qui est derrière tout ça!
_ D'accord, mais pas plus d'une dizaine de chats! Après j'interviens!
_ Chic!"
XXVII
Madame Müller entra dans un magasin bien connu de RAM. "Madame Müller! s'écria monsieur Mertens, le propriétaire du magasin. C'est toujours un plaisir que de recevoir votre visite!
_ Bonjour, monsieur Mertens. Je viens acheter des chocolats!
_ Mais parfaitement, madame Müller! Me permettez-vous, cependant, de vous demander des nouvelles de monsieur Müller?
_ Il va bien, ma foi, mais il est encore très pris par son travail! Avec toutes ses affaires, il n'a pas une minute à lui!
_ J'imagine!
_ Pourtant, je lui répète souvent: "René, tu vas y laisser ta peau!" Mais il ne m'écoute pas!
_ Tss! Tss!
_ Remarquez, c'est un peu de ma faute! J'ai voulu rénover complètement l'appartement! Mon rêve, c'est qu'il se mette à tourner, de sorte qu'il soit toujours en face des éclaircies! Vous savez combien il est devenu rare d'avoir un peu de chaleur, de nos jours!
_ A qui le dites-vous! La météo ne cesse de se dégrader!
_ Mais alors, faire tourner l'appartement dans l'immeuble présente, selon René, des difficultés insurmontables! Je veux bien le croire, mais quand il s'agit de ses plaisirs, René ne regarde pas non plus à la dépense! Enfin, j'ai dit que ça serait un excellent cadeau pour nos noces de diamant, hi! hi!
_ Ah! Ah! Excellente idée! On passe au chocolat?"
Monsieur Mertens montra soudain un étal rempli de produits... "Oh! Mais je croyais... s'étonna madame Müller.
_ Que la montée des eaux nous avait contraints à la pauvreté? Non, Dieu merci! Certaines régions ont été épargnées et continuent de récolter du cacao, que nous faisons venir ici spécialement par bateau! Alors que désirez-vous? du fruité, du parfumé? du fort, pour monsieur Müller?
_ Je ne sais pas... Que me conseillez-vous?
_ Nous avons là un excellent cru! avec une délicate touche de noisette! suave dès l'attaque! long en bouche! avec une note de grillé qui persiste! très agréable l'après-midi!
_ Et pour accompagner une liqueur?
_ On peut se tourner vers un chocolat plus profond! un terroir plus sombre! une amertume légèrement plus prononcée, car il faut faire face à l'alcool, bien entendu! Cependant, celui-ci pourra vous convenir... S'il est plus âpre, il garde en lui la fraîcheur des hauts plateaux où sa graine est cultivée!
_ Ah! Très bien! Je vais prendre un peu des deux, mais il m'en faudrait un troisième pour ma fille, plus exotique... Vous savez comment sont les jeunes!
_ Ma propre fille ne trouve rien à se mettre! Elle dit qu'on étouffe ici! Je pense que la nature pousse en elle! Hi! Hi!
_ Mais votre fille a raison! Quel marasme! La crise est permanente! Evidemment, il y a des gens qui ont des difficultés, mais le vrai, c'est qu'on s'ennuie! On ne peut plus rien dire et il n'y a jamais rien qui se passe! J'ai tendance à croire que nos existences deviennent de plus en plus mornes!
_ Comme je vous approuve, madame Müller! Nous devons faire face à des situations! Mais j'ai ici un chocolat orangé, avec un arôme de banane et de vanille! Il pétille presque sous le palais, comme un quartier d'orange! Il réveille les sens et donne un coup de fouet! De quoi plaire à la jeunesse! Hi! Hi!
_ Vous êtes mon sauveur, monsieur Müller! Une sœur de René, que je ne connaissais pas bien, vient de mourir et bien entendu nous marquons le coup! Ah! Nous ne sommes pas épargnés!
_ Non, on dirait même que le sort s'acharne sur nous! Vous avez vu tous ces émigrés qui arrivent en bateau et qui n'ont rien! Ils prennent notre ville pour un Eldorado, mais c'est que nous aussi nous avons nos problèmes! Je ne vous cache pas que j'ai dû licencier un de mes vendeurs! Dame, c'était un salaire de trop!
_ Bien sûr! Mais on ne peut pas de toute façon aider tout le monde tout le temps!
_ Je vous fais un paquet cadeau pour votre fille?"
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Les Enfants Dom (XIII-XXI)
- Le 02/04/2022
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XIV
Asar Ibrahim avait construit une statue de lui-même et l'avait fixée sur un trottoir, où on devait passer en l'admirant!
Daniel Abgrall était bedonnant et les mains dans les poches! Il avait tracé une ligne rouge devant lui et dès qu'on marchait dessus, il disait: "Vous avez franchi la ligne là! Va y avoir du dégât!"
Souvent, dans RAM, on entendait des trompettes! Puis, des annonceurs arrivaient en criant: "Voici le grand Ozil Demir! Il est votre maître à tous! Prosternez-vous! " Et on voyait Demir s'occuper des poubelles!
Andréa Fiala était au siège de l'OED, assise dans un rayon de soleil, et elle repensait à l'une des ses premières rencontres avec Cariou! Il lui avait demandé simplement: "Pourquoi vivons-nous, Andréa?" Surprise, elle n'avait pas su quoi répondre, puis elle avait réfléchi et elle avait dit: "Eh bien, j'imagine que nous obéissons d'abord à nos instincts! Il nous faut nous nourrir, nous vêtir, nous reproduire...
_ C'est vrai, mais ce n'est pas tout à fait juste! Car déjà les animaux qui nous ressemblent ont une autre préoccupation! Ils défendent leur territoire! Bien sûr, c'est pour la nourriture et la reproduction, mais c'est encore bien plus que cela! Il faut revenir en arrière! Plus un organisme apparaît tard sur l'échelle de l'évolution, et plus il est complexe et donc plus il est individualisé! En défendant son territoire, en montrant qu'il est le plus fort, l'animal fait valoir son individualité, et c'est ce que nous voulons! Imposer notre individualité, c'est ce que nous appelons réussir!"
Dan Sullivan interpellait les passants et entrait dans leur vie! Il leur donnait des conseils, vantait sa propre expérience, dirigeait, contrôlait, plaisantait! On ne voyait que lui et pourtant il mendiait!
Avec sa tunique azur, Diego Rojas virevoltait dans la rue! Il sautait littéralement sur les gens, disait bonjour dans son dos et demandait des sous pour les pauvres! Il trouvait qu'on manquait de charité et cela le mettait hors de lui! Il eût voulu la ville à sa botte, avec des bûchers ou des potences, pour tous ceux qui se montraient égoïstes!
Kayla Sibanda ne disait pas bonjour! On lui souriait pourtant, on s'intéressait à elle, on voulait qu'elle fût heureuse, que son cœur fût léger! On ne ménageait pas sa peine, car celle de Kayla Sibanda avait l'air lourde! Mais rien n'y faisait, elle restait fermée! Le monde avait en effet une dette envers elle! C'était extrêmement grave, insondable, irréparable! On lui avait peut-être marché sur le pied!
Germaine Truffaut se métamorphosait sous les yeux de ses clients! Elle tenait une petite boutique et elle commença par avoir mal au dos, puis à la gorge, puis elle grossit démesurément! Elle ressemblait à un petit camion et seuls ses yeux semblaient encore vivants! On était triste pour elle, mais elle criait que tout allait bien et elle sermonnait les autres, à cause de leur apathie! Elle donnait les recettes du bonheur, les clés de la réussite, mais un jour elle ne fut plus là! Sa maladie était devenue trop grave, mais à l'hôpital elle expliquait encore qu'elle ne faisait que passer et comment guérir le plus vite possible!
Lorenzo Bianchi sifflotait, pour dire aux autres combien il était heureux et un bon garçon! Mais, en réalité, il tuait des enfants, avant de les faire rôtir et de les déguster, en maugréant!
Elsa exhibait ses formes et méprisaient ceux qui ne la demandaient pas en mariage!
Julie s'enflammait quand on lui demandait l'heure! Puis, elle haïssait si on ne l'invitait pas à dîner! Elle se sentait trahie!
Robert rotait, crachait, vomissait et s'étonnait qu'on ne s'intéressât pas à lui!
Olga regardait à travers les fenêtres, inspectait les intérieurs... Son jugement paraissait lourd et peut-être ferait-elle un rapport!
Il fallait aimer la musique de la bande à Joe, danser un peu devant lui et ses gars, et enfin on pouvait passer!
XV
Loin du tumulte, on trouve dans RAM quelques coins isolés, où le temps semble arrêté! Un vieux cimetière est ainsi, dont les murs sont encore faits de pierres! De rares arbres y sèment leurs petites feuilles, qui paraissent danser au rythme du vent!
La plupart des tombes sont à l'abandon, s'écroulent, se crevassent... Elles ne sont plus visitées, on ne vient plus s'y recueillir et y apporter quelques fleurs... Les morts sont oubliés et il se dégage du lieu une certaine douceur, celle de ne plus désirer ou avoir peur!
Parfois, on découvre des curiosités, un nom connu ou un beau texte gravé, surprenant! Car il est toujours étonnant de voir comment certains sont allés au bout des choses! Voici un poème en lettres d'or, à côté de la statue d'un jeune homme assis, la tête entre les genoux, comme s'il était accablé et ne voulait plus rien voir!
LA HAINE
La haine aime à blesser!
Elle a de la vipère
Le venin, qui laissé
Rend fou quand il opère!
La haine est dans la rue,
Comme un chrétien à Pâques!
Sur l'autre elle est à cru,
Solitaire ou en pack!
La haine anéantit
Surtout pour son confort!
Elle a l'air du nanti,
Qui se sent le plus fort!
XVI
"Dis grand-père, raconte-nous une histoire!
_ Je ne crois pas, car on m'a dit que vous n'avez pas été sages!
_ Oh! C'est pas vrai! s'insurgea le petit garçon. Même que j'ai fait tous mes devoirs!
_ Moi aussi! renchérit sa petite sœur. Allez, grand-père, raconte-nous une histoire!
_ Bon, bon, hem... Je vais vous parler d'une planète très lointaine...
_ Ah!
_ Oui, c'est une planète habitée comme la nôtre, mais les gens là-bas ont un comportement très original!
_ Oh! Qu'est-ce qu'ils font?
_ Eh bien, dès qu'ils voient quelqu'un d'inquiet, qui a le visage sombre, soucieux, ils le chatouillent!
_ Hein?
_ Oui, ils vont vers la personne et la chatouillent! Alors, celui ou celle, qui avait l'air triste, se met à rigoler! Il n'a plus de problèmes! Cette planète est appelée la planète des Rigolos, car tout le monde y est toujours en train de rire!
_ Pff! fit la petite fille.
_ Dis grand-père, demanda le petit garçon, est-ce que tu crois que les extraterrestres existent vraiment?
_ C'est une question qui t'inquiète un peu, non?
_ Ben oui, ils sont peut-être déjà venus ici! Mais... mais... hi! hi! Arrête grand-père, ça chatouille! Hi! Hi!
_ Je fais comme sur la planète des Rigolos! Je chatouille celui qui est préoccupé!
_ Hi! Hi!
_ Et toi, ma petite, tu n'as pas de soucis?
_ Oh non, grand-père! Moi, je suis toujours contente!
_ Et ça ne t'inquiète pas un peu?
_ Ben... Hi! Hi! ça chatouille grand-père!
_ J' pense bien! Oh! Mais les enfants, je vois votre maman qui vous appelle!
_ Au revoir, grand-père!
_ A bientôt les enfants!"
Quand les enfants ne furent plus là, le visage du grand-père se rembrunit: "Ici, se dit-il, c'est tout sauf la planète des Rigolos! C'est jamais bien! On est toujours en train de se plaindre! On a tout pourtant! On n'a pas faim! Mais l'inquiétude est notre lot! On est incapable d'être en paix! On ne sait rien regarder! ni les nuages, ni les fleurs! On est lourd, violent, sombre! L'oiseau qui chante pourrait se moquer de nous!"
XVII
Cariou emprunta un transport en commun... C'était une navette qui glissait dans un tube, grâce à un électroaimant, et on passait à mi-hauteur des buildings, ce qui permettait par instants de voir la mer! Elle apparaissait lointaine, avec des taches de plomb fondu, sous les rares éclaircies!
La plupart des bâtiments étaient construits par le même homme, qui était assez étrange! Selon lui, il ne faisait qu'agir pour le bien de tous! On manquait de logements, la demande était pressante et il fallait y répondre, quitte à rendre impossible la vie d'autres habitants, qui se retrouvaient écrasés par le nouvel édifice!
Mais cet homme n'était pas à une contradiction près! A l'en croire, il était dépourvu d'ambitions, il n'aimait pas le pouvoir, l'argent, il subissait la notoriété! Pourtant, il était le président de maintes sociétés! Son nom se voyait partout et il faisait régulièrement l'actualité! On ne l'approchait qu'avec des courbettes! Il dirigeait des centaines d'employés! Il était quasiment indissociable du quotidien de RAM!
Son ambiguïté était malheureusement chose courante! On n'avait pas peur, ni de haine, ni d'égoïsme! On était tranquille, modeste, serein, bien que le chaos fût permanent! Car tout le monde semblait tout le temps à bout! Il était impossible de discuter avec qui que ce soit! Personne n'était disponible, patient, doux! On était face à un mur de colère! L'explosion était toujours imminente, ce qui rendait l'air irrespirable!
Au fond, l'angoisse étreignait RAM comme un boa! Elle étouffait la ville et le seul moyen de desserrer son étau eût été bien entendu qu'on avouât ses sentiments! Car comment guérir si on ment sur ses symptômes? La peur, l'orgueil, l'égoïsme eussent dû être mis sur la table, faire partie de l'équation! La paix était à ce prix, elle demandait un changement profond des comportements! Pour l'instant, RAM ressemblait à un asile!
Soudain, Cariou éprouva de l'horreur! A ses pieds étaient rassemblées des créatures repoussantes, d'un poil noirâtre, apparemment sans yeux, comme perdues dans un rêve! Leur petites bouches s'ouvraient cependant, montrant leurs dents jaunes et elles répétaient: "RAM! RAM!"
Cariou comprit d'instinct qu'il ne devait pas bouger, s'effrayer et il s'efforça même de chercher des yeux la mer! Son raisonnement était juste, car les créatures disparurent, mais alors toute la navette fut attirée dans une spirale infernale, sous l'effet d'une force incroyable! Cariou s'accrocha à son siège pour ne pas être emporté et il glissa un œil vers la source de l'attraction!
Ce qu'il vit ne le surprit pas! C'était encore un adolescent, apparemment sagement assis et qui ne faisait que consulter son Narcisse! C'était pourtant lui qui aspirait tout le monde! Cariou luttait férocement, car il ne voulait pas être soumis! S'il cédait, était entraîné, il reconnaîtrait l'ado comme son maître! il serait contraint de l'admirer, d'être sous son pouvoir!
Cariou dut lâcher sa première prise, tant la pression qui s'exerçait sur lui était puissante! Une seconde, il flotta, se sentit perdu, puis il se saisit d'une barre et s'y fixa! Lentement, il y adhérait, il n'avait qu'elle! Elle était moite et son logement rouge... Cariou en apprenait quasiment chaque grain de matière et ainsi il résistait!
Mais ce n'était pas suffisant! Cariou sentait que, malgré ses efforts, il était en train de se décoller de la barre et il se vit à la merci du faux dieu qui était à peine pubère! Il rassembla son énergie et il plaça entre lui et l'adolescent un merisier sauvage, en pleine floraison! Les branches étaient comme enneigées, avec de délicats tons roses! Il y avait là un foisonnement de beauté, d'une richesse infinie!
Cariou en eut les larmes aux yeux, et comme pour le réjouir encore plus, un vent subit vint créer une pluie de pétales, qui recouvrirent bientôt toute la navette! C'était un enchantement, d'autant que la force d'attraction avait cessé! Cariou put regagner sa place tranquillement! Il respirait, il avait gagné! D'ailleurs, on arrivait à un arrêt et c'était celui de l'ado! Cariou en éprouva tout de même un grand soulagement, malgré sa victoire et c'était au tour de l'ado d'aller mal! Il avait beau avoir le nez sur son Narcisse, il titubait, en proie à l'angoisse! C'était la rançon à payer, quand il trouvait plus fort que lui!
Cariou le regarda une dernière fois, en s'évertuant à ne pas le haïr!
XVIII
Helmut est fou furieux! On a déplacé un panneau, alors que tout doit rester à sa place! Helmut contrôle tout et on a des comptes à lui rendre, si on existe!
Bernard a l'air de dire: "Tiens! Qui êtes-vous? C'est curieux: on ne m'a pas prévenu! En tout cas, vous n'êtes pas sur ma liste!" Car seul Bernard compte! C'est lui le chef!
Zoe n'avance que si on regarde ses fesses! Elle fixe tous les mâles alentour, devient leur centre d'intérêt et la reine n'a plus peur et peut vivre!
Catherine parfois ne vous répond pas! Elle utilise les silences pour sentir sa supériorité, comme si vous n'aviez rien dit! Vous parlez avec Catherine comme avec un serpent à sonnettes!
Ivanka se colle aux gens! Elle pèse sur eux! C'est pour dire qu'elle est là et qu'on doit dégager!
Peter téléphone en public, comme si nous étions ses secrétaires et devions prendre des notes!
Gunther regarde avec concupiscence ceux qui lui plaisent! C'est normal, Gunther a ses appétits!
Craig va bras et jambes nus qu'il fasse froid ou qu'il grêle! Le temps n'a pas d'influence sur lui! N'est-il pas maître de son destin?
Jacob vous double tel un dieu indifférent!
Sandra vous montre obstinément ses seins!
Youri discute pour être regardé!
Irina s'approche de vous en frissonnant et avec dégout, comme si vous étiez la peste!
Olga prend conscience de votre insignifiance, avant de vous dire bonjour!
Leone ne sait pas parler simplement et paraît émotive! Elle est pleine d'hésitations, d'explications, mais ainsi elle occupe votre esprit et devient importante!
Michel est un requin, qui ne vous aime pas, qui vous piétine et qui rit tout haut! Rachid lui aussi préfère vous mépriser, pour plaire à Michel!
Gaspard ne vous supporte pas et pourtant il veut des hommages! Gaspard ne comprend pas la situation!
Isabelle vous en veut, parce que vous l'avez vue pleurer!
Yuri est plein d'amusements, comme si vous étiez un phoque savant!
Vous êtes le seul à regarder Fatima et vous êtes le seul qu'elle ne regarde pas!
Min vous hait parce qu'elle s'est trompée!
Gabriella s'adresse aux autres en vous parlant, comme si vous ne suffisiez pas!
Natacha vous reproche son ennui!
Maria utilise son chien comme appât!
Abdi utilise ses enfants comme ambassadeurs!
Jessica est toujours cassante! Cela lui donne un sentiment de supériorité, comme si à chaque fois on l'exaspérait!
Gus ne supporte pas les gens paisibles! Il pense en être ralenti!
XIX
Parfois, les tempêtes cessaient sur RAM et un soleil suspect s'installait! On ne l'aimait pas, on ne le saluait pas comme un bienfaiteur, car on savait sa chaleur précoce et dangereuse. En fait, sa présence rappelait trop bien les causes de la catastrophe, de la montée des eaux! C'était par la pollution qu'on avait totalement déréglé le climat et on se sentait responsable!
Andrea Fiala était au siège de l'OED et c'était elle qui était chargé de "théoriser" l'action du groupe! Elle devait laisser une trace écrite, afin que d'autres fussent capables de comprendre la situation à travers les yeux de l'OED! Il s'agissait de lutter contre une menace, un mal! Les hommes étaient appelés à évoluer, ou tout du moins à réfléchir à certains éléments!
Andrea se mit à écrire... "La complexification de la matière a mené à l'individualisation des espèces! Car plus un organisme est complexe et plus il est caractérisé! Mais qu'est-ce que l'individualisation, sinon une "conscience" de soi toujours plus grande, plus aiguë! La complexification de la matière ne devait-elle pas aboutir à la conscience telle que nous la connaissons?
Mais les hommes ont d'abord fait comme les animaux! Ils ont d'abord défendu leur territoire, c'est-à-dire leur existence, leur individualité! Le groupe s'est opposé à d'autres groupes ou à des animaux! Dans le même temps, la survie du groupe est assurée par sa hiérarchie! La domination s'exerce au sein du groupe et contre les éléments étrangers! Elle est indissociable de l'individualisation! C'est la force qui fait d'abord prendre conscience de soi!
Les groupes sont devenus de plus en plus importants! Les territoires se sont étendus à des royaumes, puis à des nations! Bien sûr, c'est le résultat de nombreuses guerres, avec la disparition du plus faible! L'humanité, au prix de millions de morts, a vu ses frontières se figer, se refroidir! Avant la montée des eaux, le paysage de la planète était stable, avait pris une forme quasi définitive!
En parallèle, la civilisation avance, car chacun veut se développer, être soi, c'est-à-dire sentir sa valeur, son importance, ce qui revient à dominer! Réussir a priori, c'est s'imposer! Les régimes ont donc dû évoluer, eux aussi sous la pression de la force, des révoltes, des combats! Il est inévitable que les pays se démocratisent, car la domination d'un seul est tôt ou tard insupportable, en empêchant celle des autres, du plus grand nombre!
Les monarchies sont tombées, avec leurs privilèges! La république, c'est une domination partagée! La démocratie, une domination qui se veut égale! Mais il n'en demeure pas moins que le "moteur" de nos personnalités est à l'origine le triomphe de soi! C'est notre égoïsme! C'est lui le feu de notre domination et il doit être contrôlé, d'où les lois, l'éducation, la civilisation! Notre égoïsme est toujours là, brûlant, rêvant de détruire et l'anarchie n'est que le retour à la vie animale, avec la raison du plus fort!
Plus la civilisation progresse et plus la domination physique s'avère de moins en moins nécessaire! Nous devons moins lutter par la guerre! La violence ne disparait pas totalement cependant, mais la domination change peu à peu de nature: de physique, elle devient psychique! Avec la mondialisation, les distances ont diminué et la technologie a rendu la planète communicante! C'est l'esprit qui domine! C'est le cerveau le muscle! Le territoire est maintenant psychique!
Evidemment, ces considérations concerne la suite logique de ce que nous avons vécu jusqu'ici, avant la montée des eaux! Nul doute que si nous retrouvons de la terre ferme, nous reprendrons ce chemin et d'ailleurs, il continue dans RAM! Sans doute est-il plus saillant, contraint par les limites de la ville!"
XX
Monsieur Nuit était propriétaire d'une décharge pour les gravats! Tous les bâtiments, qui étaient détruits dans RAM, étaient acheminés en ce lieu, par de lourds véhicules! Les gravats étaient jetés ensuite dans la mer, dont ils finissaient par émerger, en formant des îles de béton!
Quand on faisait remarquer à monsieur Nuit qu'il continuait de polluer, alors que c'était bien notre mépris pour la nature qui avait causé la catastrophe, il répliquait d'abord qu'il n'était pour rien dans la gestion de la ville et qu'il proposait seulement ses services!
On lui objectait tout de même qu'il avait sa place au Conseil de RAM et qu'il s'y montrait favorable à tous les chantiers, puisque c'était dans son intérêt! Monsieur Nuit commençait alors à fumer, puis il se précipitait vers son bureau, dont il ressortait avec une lettre encadrée, qu'il présentait les larmes aux yeux!
"Lisez ça, monsieur! disait-il avec des trémolos dans la voix! C'est le message d'un père, qui me raconte comment son fils a dû dormir dans son véhicule, parce qu'il ne trouvait pas de logements! Et vous voudriez que je freine les constructions, que je me montre hostile au progrès, alors qu'il y a tant de misère ici-bas!"
On se demandait si monsieur Nuit ne se moquait pas du monde, mais il rajoutait: "Ceux qui discutent du développement de RAM, ce sont les riches, les nantis, les privilégiés, mon bon monsieur! Evidemment, eux ont déjà tout ce qu'il faut... et ils ne veulent pas être dérangés! Mais il faut de la place pour tous! Nous lutterons contre l'égoïsme!"
Monsieur Nuit était comme la plupart: il était entièrement altruiste, totalement dévoué au bien commun et ne visant pour lui-même que le strict nécessaire! La haine, l'envie, la peur, l'avidité lui étaient absolument étrangères et il apparaissait ainsi aussi hermétique que ses gravats! On était soudain fatigué, comme le climat, car on avait l'impression d'être face à une machine de guerre, à un mouvement inexorable et destructeur!
On savait encore que monsieur Nuit possédait des serres de tomates, qui s'étendaient sous la ville sur plusieurs kilomètres! Les légumes y mûrissaient en un clin d'œil, grâce à des produits chimiques, sous des lumières artificielles! C'était ce genre de cultures qui avait dévoré l'espace et amplifié le réchauffement!
Mais on n'osait pas en parler à monsieur Nuit! On ne voulait pas l'entendre dire que sans lui les gens n'auraient rien à manger et qu'il était donc indispensable! On pensait que rien ne pouvait raisonner monsieur Nuit, puisque le désastre ne l'avait même pas entamé! Que voulait au fond monsieur Nuit? Mais soudain son visage se figeait! "Roger!" appelait-il et l'un de ses employés arrivait. "Qu'est-ce que c'est qu' ça? demandait-il en désignant quelque chose.
_ Ben, c'est une ortie, m'sieur Nuit! répondait Roger.
_ Une ortie! Autrement dit une plante! Je vous ai déjà dit mille fois que je ne supporte pas tout ce qui est sauvage!
_ J' sais bien, m'sieur Nuit! Mais vous savez comment elles sont malignes, quand il s'agit de trouver de la lumière!
_ Peu importe! Enlevez-moi ça tout de suite! J'exècre la nature quand je ne la contrôle pas!"
Ainsi était monsieur Nuit et le vol d'un papillon pouvait le rendre malade! Au fond, il n'était heureux que parmi ses gravats! On racontait qu'il se tenait volontiers au sommet d'une de ses îles de béton, alors que de faibles étoiles scintillaient dans le ciel! Il y rêvait sans doute... Peut-être se rappelait-il ces vieilles légendes, qui parlaient de villes fastueuses sorties de la mer et dont il se voyait le fondateur admiré, le sublime architecte!
XXI
Jack Cariou entra dans les bureaux de l'OED et tomba sur Fahim Macamo, qui était devant un tableau rempli de chiffres! "En plein boulot, Fahim?
_ Oui, je m'interroge sur le champ psychique!
_ Vaste programme!
_ Comme tu dis! Mais je crois que j'arrive à certaines choses... En fait, je suis parti de l'idée que l'on a de l'espace-temps! Je suis sûr que tu vois à quoi je fais allusion...
_ Tu veux parler de l'espace déformé par la masse des étoiles, ce qui entraîne même une déviation de la lumière! Je ne suis pas un scientifique, je te le rappelle!
_ Bien entendu! Mais chaque astre produit bien un champ gravitationnel, qui attire tout ce qu'il y a autour! Pour en venir à ce qui nous préoccupe, il faut aussi imaginer un champ psychique, comme si toutes nos têtes étaient elles-mêmes des astres!
_ Je commence à comprendre...
_ Toi mieux que quiconque sais de quoi il est question! Bien que nous soyons là dans le domaine de l'invisible, nous sentons la présence de l'autre plus ou moins fortement, car chacun a une influence à cause de ses pensées! Evidemment, nous saisissons l'autre par des signes extérieurs, mais pas seulement! Ce que nous comprenons de la vie, comment nous voulons qu'elle soit détermine un champ psychique, qui déforme lui aussi l'espace, en attirant les consciences!
_ Tout à fait d'accord!
_ C'est ce qui fait que notre attention peut subitement se tourner vers un individu, sans que nous comprenions pourquoi! L'exemple le plus courant est donné par la femme! Un homme a soudain le regard fixé sur le corps d'une femme, précisément sur la partie que la femme veut qu'il voit, habituellement celle dont elle est la plus fière! Car il s'agit ici de séduction!
_ Et de domination!
_ On va y venir! Mais la femme en se concentrant sur elle-même, en se mettant en scène si je puis dire, crée un champ psychique qui capte l'attention! Mais les hommes ne sont pas en reste! La plupart mettent en avant psychiquement leurs parties génitales! Ceux qui les croisent sont appelés à regarder le "paquet", car plus il est gros et plus il est censé exprimer la domination!
_ Nous y voilà!
_ Oui, car pour la femme, la domination, c'est la séduction! Dominer, c'est de faire en sorte d'être le centre d'intérêt de l'autre! On s'impose à lui! Ainsi, on a le sentiment de sa valeur, de son importance! On trouve un équilibre!
_ On dirait que tu fais un cours!
_ Ah! Ah! ça y ressemble en effet! Mais revenons à l'espace, si tu veux bien... Les champs gravitationnels dépendent évidemment de la taille de l'étoile, mais aussi du stade de son évolution! Une étoile déforme l'espace selon qu'elle est plus ou moins jeune et on connaît une étape ultime, qui est celle du trou noir! Dans ce cas, le champ gravitationnel est si dense qu'il s'effondre sur lui même et qu'il absorbe toute la matière autour, même la lumière!
_ Et tu vois le même phénomène dans le domaine psychique?
_ Comme si tu ne le savais pas! Il y a effectivement des individus qui dominent totalement, qui veulent une soumission complète, partout où ils sont, ainsi qu'ils vivraient dans une bulle, dans laquelle on devrait rentrer, pour les saluer comme des rois ou des reines! Ce sont des personnalités trous noirs!
_ Autrement dit des enfants Dom!"
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Les Enfants Dom (VII-XIII)
- Le 26/03/2022
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VII
RAM change constamment! La ville a beau être prisonnière des flots, elle continue à se développer, à se transformer! Des tours sont détruites, des chantiers titanesques apparaissent, produisant un déluge de bruit et de poussière!
Certes, on voit des ouvriers et des machines, mais on est toujours surpris devant le bâtiment nouveau, ainsi qu'il serait sorti de terre! Pourtant, les rues de RAM sont ouvertes, des tranchées y sont creusées, des branchements refaits! Les tuyaux ne sont-ils pas des veines et des connections plus fines des nerfs?
RAM se montre comme un être vivant, capable même de se régénérer! Des édifices barrent soudain le ciel! D'autres viennent masquer le soleil! On oublie les anciennes constructions insalubres! On s'adapte, mais on est parfois écrasé, chassé! On se demande alors ce qui motive vraiment RAM!
La ville paraît insatiable! Le temps déréglé et la mer polluée ne l'arrêtent même pas, bien qu'ils témoignent de sa folie! N'est-ce pas l'industrialisation qui est à l'origine de la catastrophe? Mais RAM gagne encore sur les flots! La ville construit des polders, à coups de marteau géant!
Pourquoi RAM ne réfléchit pas? C'est comme si tout le monde était dans une fuite en avant! Car il faut voir les visages! Ils se laissent surprendre et qu'expriment-ils? De la tristesse! de la fatigue! de la peur aussi! Que regrettent-ils? Qu'est-ce qui leur manque? RAM regorge de richesses! Mais le rôle d'une ville n'est-il pas de rendre heureux ses habitants? Car quel autre but pourrait avoir la vie?
Seuls ceux qui boivent, dans un petit parc, semblent gais, mais à quel prix?
VIII
"Dis grand-père, c'est vrai que nous sommes des animaux? demanda le petit garçon.
_ C'est pas vrai! répliqua sa petite soeur.
_ Mais si, ma petite, c'est vrai! répondit le grand-père. Tu as des poils, tu manges, tu fais pipi, caca! Tes bras, s'ils avaient des plumes, ils seraient des ailes! Et si tes jambes étaient collées, ne feraient-elles pas une belle queue de poisson?
_ Comme la sirène?
_ Exactement! Nous sommes de la même matière que les animaux, mais nous avons évolué différemment!
_ Mais nous sommes habillés! Nous habitons des maisons! Et papa et maman, ils vont au travail! rajouta la petite fille.
_ Oui, c'est ce qu'on appelle la civilisation! Nous inventons de choses, car nous sommes capables de réfléchir!
_ Nous avons un cerveau plus gros! affirma le garçon.
_ Oui, sans doute, mais surtout nous nous posons des questions! Nous pouvons faire des choix et contrôler nos instincts!
_ Qu'est-ce que ça veut dire?
_ Vous savez qu'il y a un merle qui vient ici...
_ Oui, il vient manger les fruits du sorbier!
_ Oui, il n'y en a plus beaucoup des comme lui! Mais à part manger, qu'est-ce qu'il fait?
_ Eh ben, on voit aussi la merlette... murmura la petite fille.
_ Tu penses au nid et aux petits? C'est vrai, il y a la reproduction, mais elle n'a lieu qu'au printemps! Donc, que fait le merle le plus clair de son temps?
_ Il chante?
_ Oui et non... Et pourquoi il chante?
_ Pour montrer qu'il est le plus fort!
_ Bien! Alors voilà ce qu'on va dire... Le merle s'occupe principalement de défendre son territoire! Il chante ou pousse son cri, pour dire qu'il est là et qu'ici c'est sa maison! Car, sans le territoire, il n'y a pas de nourriture, ni de survie! Mais c'est comme ça chaque jour! Le merle est commandé par son instinct! Il recommence à chaque fois la même chose, tandis que nous, nous avons besoin de sentir que chaque jour est différent!
_ Mais on va chaque jour à l'école!
_ Ah! Ah! D'accord, mais la maîtresse ne vous demande jamais tout à fait la même chose, sinon vous seriez les premiers à vous ennuyer! Les hommes veulent réfléchir, rêver, inventer, créer, voyager, etc.! Nous avons un animal en nous, mais il ne nous suffit pas! Pouh! Les enfants, c'est un peu compliqué! Vous allez pensez à tout ça un peu plus tard... Maintenant, il est l'heure d'aller vous coucher!
_ Bonne nuit, grand-père!
_ Bonne nuit, les enfants!"
Le grand-père regarda ses petits-enfants, qui se dirigeaient vers leur maison... Le petit garçon faisait le singe, quand sa sœur imitait le chien! Puis, le visage du vieux se ferma: "J'ai montré aux enfants que nous étions différents des animaux! se dit-il. Mais bien des hommes et des femmes restent des animaux, malgré leurs cravates et leurs bijoux! Et ils piétinent et même tuent sans pitié leurs semblables!"
IX
Cariou, Macamo et Fiala s'étaient connus par les réseaux sociaux! Cariou avait repéré chez ses futurs partenaires un mal-être, qui était aussi le sien! Sans brusquer les choses, il les avait mis sur la voie que lui-même avait dégagée, pour comprendre ses souffrances! Mis en confiance et intéressés, Macamo et Fiala avaient souhaité une rencontre les réunissant tous les trois!
Cariou leur avait alors expliqué patiemment les choses, pourquoi ils regardaient RAM les yeux horrifiés, d'où venait leur peur, qui les menaçaient et les attaquaient et comment on pouvait lutter! Macamo et Fiala étaient allées de surprise en surprise, mais le discours de Cariou sonnait juste, les éclairait, les apaisait même et d'un commun accord, le trio avait fondé l'OED!
Mais comment Cariou avait-il pu acquérir autant d'expérience? Cela restait pour lui un mystère... Aussi loin que remontaient ses souvenirs, il se voyait face à un monde hostile, plein de cris et de fureur! C'était bien avant la montée des eaux et il retrouvait alors la paix dans la nature!
Il était plein de blessures, de griefs et il s'efforçait de se rendre justice, de restaurer une logique, une vérité, car il se sentait victime du mensonge! Il avait l'impression d'affronter quelque folie, mais, peu à peu, l'éclat du feuillage émeraude, des anneaux de lumière remontant un bouquet de scions, ou des écharpes de vase, dans le courant d'un ruisseau, dont le fond était pailleté d'or, ou la queue violette d'une truite le calmaient!
Il apprenait là, dans le silence et la beauté, comme guidé par quelque main invisible! Il rêvait, mûrissait et sans qu'il en eût vraiment conscience, il démêlait les écheveaux et se préparait à la clarté! Puis, il retournait dans la société et le cycle recommençait! tyrannies et peines! campagne et apaisement!
L'apprentissage dura des années! la plupart du temps dans le brouillard! Que d'errances, de tâtonnements, de questions sans réponses! Que de chagrins, de doutes, d'impasses! Cariou avait sans doute lui-même côtoyé la folie, était devenu malade, s'était relevé, avait continué, persévéré, car c'était son être entier qui était concerné, sa vérité, sa raison d'être!
Il s'était rendu compte qu'une lumière traversait les êtres, à laquelle généralement ils offraient plus ou moins de résistance! C'était déjà extrêmement curieux! Cariou avait même pu constituer des catégories, selon que les gens étaient plus ou moins fermés à cette lumière, mais il ne se doutait aucunement de ce qu'il allait finir par apprendre!
Il fut comme un alpiniste, qui contemple la vue sur le sommet de la montagne! Et elle était vertigineuse! Il l'avait fait entrevoir à Macamo et Fiala et ils en avaient frémi, même s'ils ne l'avaient pas parfaitement comprise! Il leur manquait le vécu, les épreuves qui brûlaient, comme des anneaux de feu! C'était tout le défaut d'un résumé!
Il leur restait à assimiler ce savoir, mais leur vie avait maintenant un sens! Ils n'étaient plus malheureux comme avant! Ils avaient encore cessé d'être surpris par les événements, qui n'étaient plus que les pièces d'un puzzle infiniment plus vaste! Leur esprit s'éveillait et l'existence leur paraissait désormais bien plus riche qu'ils ne l'avaient imaginé!
Quant à Cariou, avec le temps, il était devenu un maître de lumière!
X
Jan Sovensen était un Danois, qui vivait de sa retraite et qui habitait un quartier obscur de RAM, bien loin du tumulte de la ville! Il avait le corps malingre et menait une existence morne, en compagnie de ses chats! Chaque fin de semaine toutefois, il se permettait l'achat d'une bouteille, afin d'apporter un rayon à son week-end, et il se rendait toujours dans la même épicerie!
Il était donc à la caisse, en train de payer son alcool, et il discutait un peu avec la caissière, comme à son habitude, quand une petite vieille, venant du fond du magasin, lui planta subitement un couteau dans le dos! Il fut rempli de douleur et sentit que le froid le gagnait déjà!
Il chercha du secours auprès de la caissière, mais elle ne parlait que d'elle et ne prenait pas conscience de la situation! Quant à la vieille dame, elle avait déjà oublié Sovensen et elle déposait ses articles sur le comptoir! Les jambes du Danois flanchèrent et il s'écroula derrière une pile de paniers! La dernière chose qu'il entendit, ce fut que la caissière avait une tendinite!
Ailleurs, madame Rosec n'en revenait pas! Normalement, quand elle entrait dans un magasin, on devait la servir tout de suite! C'était pour elle la loi! N'était-elle pas la toute puissante madame Rosec? Ici, tout le monde la connaissait! Elle était riche, on le savait et on se courbait devant elle!
Mais, ce jour-là, le client qui la précédait ne semblait pas s'en soucier! Il demeurait calme, indifférent et il terminait sans broncher ses achats, alors qu'il aurait dû déguerpir pour laisser la place à madame Rosec! Celle-ci redoubla de fureur et la vendeuse effrayée s'excusa du regard! Elle craignait madame Rosec et ne voulait surtout pas la contrarier!
Le client, c'était Jack Cariou, et loin d'ignorer la situation, il la prolongeait au contraire! Il ne supportait pas la tyrannie, qui ne lui avait jamais paru justifiée, et il se concentrait sur le choix d'un fromage! Des flammes pourtant léchaient le plafond et derrière lui, Cariou sentait une véritable fournaise!
Cela renforça encore sa froideur et il pouvait être aussi sourd qu'un caillou au fond de la mer! Il paya tranquillement, se permit même une petite plaisanterie et sortit sans regarder une seule fois madame Rosec! Celle-ci fumait, se répandait en mépris, puis, sous les yeux médusés de la serveuse, elle se mit à fondre et montra qu'elle n'était qu'un robot!
XI
La brume avait envahi RAM et on n'y voyait pas à dix mètres. Un étrange silence s'était installé, sans doute du fait que le trafic était empêché! Cariou, toujours à pied, se demandait même où il était, quand il entendit le claquement d'un fouet! Cela avait été si bref qu'il avait peut-être rêvé!
Puis, une femme magnifique apparut! Tout en elle éveillait les sens! Ses formes étaient parfaites et provocantes! Il n'y avait plus de brume! Il n'y avait plus qu'elle, comme si elle avait été le soleil! Elle eut un air de défi en regardant Cariou, qui en avait le souffle coupé! Le désir l'avait saisi et il ressentait une attraction quasi irrésistible!
Pourtant, il avait toujours en mémoire le coup de fouet et il pensait qu'il provenait de la femme, qui avait voulu attirer son attention! Cela révélait un caractère dur et rebutait Cariou! Comme elle constatait qu'on lui résistait, la femme éclata d'un rire méprisant, qui disait: "Regardez-moi cet homme! Il me veut et il n'a pas le courage d'agir! Le pauvre garçon!"
Cariou en fut mortifié, mais il souffrit encore plus, quand soudainement elle ne fut plus là! C'était sa vengeance! Elle avait ôté son corps envoûtant, sa beauté ineffable de la vue de Cariou, qui en éprouva une sorte de déchirement, car tant qu'elle avait été là, même s'il hésitait, il pouvait rêver!
Mais elle avait peut-être raison après tout! Il n'était qu'un sot! Pourquoi ne s'était-il pas décidé? Il ferma les yeux et imagina des baiser brûlants! des étreintes passionnées! une complicité rayonnante, chaude! un quotidien désormais léger, souriant!
Sa vie à lui n'était-elle pas grise? Ne souffrait-il pas de la solitude? Il parlait d'un combat, mais qui s'y intéressait? N'était-il pas au fond inadapté, un fou? Ne se trompait-il pas? N'était-il pas la victime d'une illusion? Et en quoi une relation amoureuse était-elle incompatible avec ses idées? Ne pouvait-il pas combiner une vie de famille et son action?
La brume maintenant était revenue et Cariou était déchiré, sombre! Mais il y avait encore autre chose qui le calmait et qui l'avait retenu! Ses sens criaient, mais sa raison gardait un fond de lucidité et préconisait la patience! Car, outre le coup de fouet, il savait que cette femme n'étais pas venue à lui, parce qu'elle le désirait expressément, bien qu'il dût certainement répondre à certains critères! Non, elle s'était offerte par peur!
XII
Diego Perez partait au boulot chaque matin, sur son scooter volant! Il avait une particularité! Il ne pouvait démarrer sans qu'on le fêtât! sans qu'on l'admirât! Il demandait donc aux voisins d'assister à son départ matinal et de lui crier: "Hourrah! Hourrah!", sous une pluie de cotillons! Si certains savaient jouer d'un instrument ou avaient une belle voix, ils étaient pressés de les utiliser pour l'occasion!
Evidemment, si on s'était d'abord prêté au jeu en s'amusant, on s'était vite lassé! Mais Perez était sérieux et son regard était destiné à inspirer de la crainte! On continuait donc malgré soi, en pestant contre sa propre faiblesse! Perez d'ailleurs saisissait la moindre faille et on devait s'intéresser à son scoot rutilant!
Il finissait par diffuser une colère sourde et après son passage, on en venait à rêver que ses collègues de travail fussent comme lui! "Si chacun demande un public, tous se déchirent!" disait-on!
Dans RAM, malgré le nombre d'habitants, Leo Brown était connu, ou plutôt une partie de lui-même faisait sensation! Il surfait entre les buildings en ne présentant que son dos, ainsi qu'il aurait été amputé des jambes! On eût dit une boule qui rebondissait, un être difforme et d'un autre âge, un gnome, mais de plus près on comprenait que Brown était très fier de son dos musculeux et qu'ainsi il l'exhibait!
RAM était toujours en ébullition! De nombreux gens étaient en colère et manifestaient! Ils se réunissaient devant la tour du Pouvoir et criaient leur haine, ce qui ne laissait pas de surprendre Cariou! Car comment pouvait-on demander la justice ou l'harmonie sociale, en jurant la perte de certains? Voulait-on seulement régner?
Cariou essaya de comprendre... Il demanda à des manifestants quelles étaient leurs revendications et à sa grande stupéfaction, elles étaient toutes différentes! Il apparut alors qu'on montrait son mécontentement par habitude, pour échapper à l'angoisse, comme si la paix, l'immobilité, la satisfaction même étaient suspectes!
Cariou alla plus loin... Il se rendit compte que c'étaient quasiment les mêmes personnes à chaque manifestation! Elles ne faisaient que changer de casquettes et de slogans! Un jour, il suivit le cortège jusqu'au bout... Le soir tombait et on se dirigea vers un vieux cimetière! Là, chacun retourna dans sa tombe, sous les yeux ébahis de Cariou! Il n'en parla pourtant pas, de peur qu'on ne sautât sur lui!
Pour Cariou cependant, le bonheur n'était pas politique! Certes, il fallait un gouvernement et des mesures, mais la solution était en chacun de nous! La paix ne dépendait pas du salaire, mais Cariou se taisait!
XIII
Stan Harris se réveilla dans une petite pièce blanche, éclairée par une lumière crue! Que faisait-il là? Soudain, il se rappela... l'incendie du musée, la poursuite et... Il était allongé sur une banquette et il se redressa... Il avait encore mal à la mâchoire!
A cet instant, un homme entra, que Harris reconnut: c'était son agresseur! Un flic sans doute! L'homme invita d'une geste Harris à s'asseoir à une table, où lui-même prit place, en déposant un dossier devant lui!
"J' peux avoir un café? demanda Harris, quand il fut sur son siège.
_ Non."
L'homme consultait le dossier et ne disait plus rien. Harris regarda le plafond. "Bon, fit l'homme en fixant Harris. T'es cuit!
_ J'ai rien fait! s'écria Harris. C'est pas moi!"
L'homme soupira et montra un Narcisse: "C'est le tien! fit-il. Et t'es assez branque pour te filmer faire tes conneries! Avec les dégâts, t'a pas fini d' payer! T'es cuit, j' te dis!
_ Comme le musée, alors? répliqua Harris avec un petit sourire.
_ Le problème, Harris, c'est qu' tu sais pas t'arrêter! Tu t' crois invincible, pas vrai? T'es encore mineur et tu penses qu'on peut pas grand-chose contre toi! Mais que vont dire tes parents, quand ils verront la facture?"
Une ombre couvrit le visage de Harris, mais il retrouva vite le sourire! L'homme tenta d'interpréter ce fait... "Ah, je vois! dit-il. Tu as déjà fait le tour de ton père! Tu le méprises ou tu le manipules! C'est ça? Laisse-moi deviner! Quand tu as besoin de quelque chose, tu fais l'enfant, tu es soumis et tu lui dis papa! C'est lui qui a l'argent! Mais autrement tu le considères comme un bon vieux! Il est dépassé! Une vraie relique! Une poire! Toi, t'as déjà compris que le monde était juste là pour te servir!"
La haine faisait maintenant grimacer Harris: "Et alors? répondit-il. Vous, les adultes, vous avez tout foutu en l'air! Non, mais regardez-moi la merde que vous avez semée! RAM! Une ville prisonnière de la mer, avec un ciel d'orage au-dessus de nos têtes! Et la bouffe? On sait même plus ce qu'on mange, ni comment c'est fabriqué! Tout se passe sous nos pieds, au niveau des égouts! Et vous venez nous faire la leçon!
_ Et tout ce que tu trouves comme solution, c'est de mettre le feu à un musée! Bravo! Y en a là-dedans! J'ai été comme toi, tu sais! J'étais un beau branleur... et j' me croyais bien plus malin que tous les autres! Je sais comment ça se termine! Un jour, on commet l'irréparable et on termine en prison! Là-bas, on trouve de véritables salopards! On est brisé! Finie la gloriole! On fait encore le fier, mais on rêve plus! On pleure à l'intérieur, tellement c'est dur et c'est moche! On n'en finit plus de souffrir et on regrette le temps passé! La bouffe de RAM, c'était du miel! La liberté de RAM, c'était un paradis!"
Il y eut un silence, puis l'homme reprit: "J' peux arranger les choses, mais faudrait qu' tu changes! En fait, j' te propose de travailler pour moi!
_ Ah bon? Et qu'est-ce que ce s' rait?
_ Tu vas continuer ton p'tit cirque, comme avant! Tu vas continuer à épater tes copains et les filles, sans pour autant détruire quelque chose... Mais tu vas être mes yeux et mes oreilles!
_ J' comprends pas! Qu'est-ce que vous voulez savoir?
_ J' veux qu' tu me dises si tu es surpris par un fait, si une situation t'étonne! Il se peut que ce ne soit rien, mais il me faut un rapport régulier!
_ Mais y a des déjà des caméras partout!
_ Les caméras ne filment pas ce qui m'intéresse! C'est tes sentiments que je veux! Et ne crois pas que tu vas me posséder! A la moindre embrouille, je ressors le dossier... et tu plonges!"
Harris et l'homme échangèrent un long regard et ce fut Harris qui baissa en premier les yeux. Puis, il demanda: "Et comment je vous contacte?" L'homme lui donna un numéro, en ajoutant: "Je m'appelle Œil d'or!"
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Les Enfants Dom
- Le 19/03/2022
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Voici une nouvelle histoire, qui reprend cependant les thèmes que nous connaissons bien ici désormais! Je vais juste essayer d'écrire un bon récit de SF, cohérent et troublant jusqu'au bout, ce qui veut dire pas trop d'explications, d'actualités, ni surtout de foi! Souhaitez-moi bonne chance! (Vous pouvez aussi me dire ce qui ne va pas...)
I
RAM! L'une des dernières villes à accueillir l'humanité! On s'y est pressé devant la montée des eaux! C'est une cité gigantesque, sous le ciel orageux en permanence! Toutes les nations y sont représentées! toutes les couleurs, tous les langages, toutes les coutumes! Entre les tours, une circulation effrénée! des voitures, des scoots volants! des accidents, des véhicules qui tombent, sur des piétons effrayés, avant les sirènes hurlantes des secours!
RAM, une île! entourée d'un océan de déchets mouvants! un océan noirâtre et puant, où seraient nés des monstres, comme dans les légendes! Des éclairs toujours! Des éclaircies parfois! Une pluie boueuse qui salit tout! Une tension permanente! Une haine sourde! La vie pourtant! avec ses appétits, ses devoirs, ses buts cachés, ses espérances, sa folie et ses suicides! Certains sont retrouvés dans la houle molle!
RAM a trois niveaux! Il y a ce qu'on ne voit pas, sous terre! C'est là qu'on prépare la nourriture de RAM! C'est sa ferme! On y fait pousser des plantes, des légumes dans une lumière aveuglante! Il n'y a plus de racines, seulement des biologistes, portant des combinaisons et des lunettes sombres! On y pratique encore l'élevage, avec des animaux massés, inquiets!
On y tue des bêtes, à l'abri des regards! Ceux qui travaillent là n'ont pas eu le choix, mais ils forment une confrérie, un monde particulier! C'est ce qui les fait tenir et c'est leur domaine! Malheur à celui qui s'égare ici, surtout il a un air méprisant! On ne le revoit jamais! A côté, on trouve des laboratoires secrets, où on fabrique de la viande et toutes sortes de produits chimiquement! On essaie tout, on manipule la vie dans tous les sens, on fait naître de la matière, des substances, qu'on modèle comme dans un rêve infini!
Au-dessus est le deuxième niveau, le plus populaire! C'est la foule grouillante! Ce sont les commerces, les magasins, avec leurs étals ou leurs vitrines alléchantes! C'est là qu'on achète à manger, de quoi s'habiller, équiper ou orner son intérieur! Des riches s'y montrent, avec leurs emplettes, affichant leurs rires et leur insouciance, avant de s'envoler vers leurs appartements dorés! Car, même en ces temps catastrophiques, la "farce" de la société continue! Il s'agit encore de montrer son rang, sa fortune, sa réussite, sa supériorité!
D'ailleurs, les mendiants sont là! miséreux, éteints, amers! Certains sont dignes, fiers, muets et semblent ne rien demander! D'autres, au contraire, tendent la main, insistent, ont un regard lourd de reproches, si on ne donne pas! Entre ces deux pôles, les nantis et les pauvres, le plus grand nombre, la majorité! Apparemment, une déambulation normale! Une vie réglée par le travail! Des attitudes reconnues de tous! Une cohérence pacifique! Mais en réalité des crispations, des mépris, un rapports de force constant! des pièges tendus, des silences humiliants, des connivences bruyantes! C'est que RAM épuise, vide! La ville refuge étouffe, écrase en toute impunité, sans se l'avouer!
Au troisième niveau, le pouvoir! Une immense tour domine la ville entière! Sa paroi est lisse, opaque, ne renvoie que l'image du monde extérieur! Les premiers étages sont pour l'administration de RAM, mais plus haut? On raconte d'étranges histoires sur le pouvoir de la tour! comme on invente à loisir sur ce qu'on ne connaît pas et qui intrigue! Mais on dit que le dernier étage permet de voir toute l'étendue de la ville, jusqu'à la mer, comme si on pouvait y surveiller chacun!
On murmure encore que le pouvoir est entre les mains de créatures repoussantes, des êtres humains qui auraient perdu leur corps, n'en ayant plus besoin, à force d'immobilité! Les créatures ne seraient plus que des sortes de cerveau! Le mystère demeure... et crée la crainte, prisée par l'autorité! En tout cas, la ville fonctionne, il y a de l'ordre, quoique deux RAM coexistent! La nuit, la ville est autre, un véritable coupe-gorge! C'est l'heure des loups!
Les bandes sortent de leur repaire, se répandent, pour se mesurer, s'affronter, conquérir des territoires, au service de la drogue et de la prostitution! On montre ses muscles, on joue les terreurs! On boit, on s'énerve, on menace, on "plante", on se venge, on tue, on tire! Des meutes parcourent la ville, repoussent la police, incendient des voitures! Les bilans de la nuit sont terribles! Il y a des cadavres abandonnés, à moitié brûlés! La violence s'arrête avec le jour, le service de nettoyage effaçant ses traces!
Mais RAM s'agite tout le temps, à l'unisson des tempêtes qui s'abat sur ses murs! On ne peut sortir de la ville! Ailleurs, s'il n'y a pas la mer empoisonnée, ce sont des déserts brûlants! Il faut survivre, résister dans RAM! Il faut savoir jouir de son ciel fuyant! C'est une question de patience! La moindre feuille y est un diamant, un regret, un bonheur perdu! la moindre éclaircie la baguette de quelque fée!
II
"Dis, grand-père, raconte-nous une histoire!
_ Oh oui, grand-père, raconte-nous une histoire!
_ Mais vous n'avez pas école aujourd'hui?
_ Oh non! C'est les vacances!"
On était dans un de ces écrins si rares dans RAM! un petit oasis, que cultivait un vieux monsieur! Il y avait là quelques rosiers, auxquels le vieil homme était particulièrement attaché et qu'il entretenait avec attention, quand il ne se plaisait pas à s'asseoir sur une pierre, comme maintenant, pour amuser ses deux petits enfants, un garçon et une fille!
"Alors, grand-père, elle vient cette histoire! dit le petit garçon.
_ Te voilà bien impatient! répondit le grand-père. Les histoires, il faut les trouver, il faut y réfléchir!
_ Oh! Mais toi, tu en as toujours plein! fit la petite fille.
_ Ah bon? Tu es sûre que ne tu ne trompes pas de grand-père?
_ Hi! Hi! Mais non, y a ta moustache qui pique!
_ Bon, bon, je vais vous raconter l'histoire de la Lumière!
_ Ah!
_ Chic!
_ Eh bien, la Lumière s'ennuyait dans le noir et elle se dit: "Je vais voyager et partout où j'irai, j'apporterai de la lumière, de la chaleur et je rendrai les petits enfants heureux!"
_ Oh!
_ Elle fit sa valise et se mit en route! Mais la nuit était partout et on n'y voyait rien! Il manquait un éclairage et la Lumière créa alors les étoiles, comme ici il y a des lampadaires!
_ C'est ce qu'il fallait faire!
_ Oui, mais la Lumière trouva encore qu'il n'y avait personne et que c'était un peu triste! Elle se rendit sur une planète et commença par chauffer la mer!
_ Hi! Hi!
_ Oui et dans la mer de petites choses apparurent, qui bougeaient, comme si on les avait réveillées!
_ Des cellules! Ou plutôt des molécules! affirma le petit garçon.
_ Mais je vois que j'ai affaire à un connaisseur! répondit le grand-père. Les petites choses étaient déjà indépendantes et il fallait les laisser faire! La Lumière, qui avait tout son temps, se contenta de rester là et de regarder!
_ D'abord, il y a eu des algues, non? interrogea le petit garçon.
_ Et puis des monstres! s'écria la petite fille.
_ Eh oui! dit le grand-père. Des fois la vie était trop grosse, trop grande ou trop méchante! Et la Lumière disait: "Mais y vont finir par m' bouffer aussi!'
_ Hi! Hi!
_ A côté pourtant, il y avait des fleurs magnifiques et la Lumière les caressait, pour les rendre encore plus belles! comme elle jouait aussi avec l'eau, en lui donnant plein de petites perles! Et finalement les animaux étaient heureux, car ils étaient chauffés et avaient à manger! Et puis un jour, l'homme fit son apparition! Les êtres humains étaient là et eux aussi, ils découvraient la vie!
_ Ils étaient pleins de poils et avaient des peaux de bêtes!
_ C'est vrai! Mais maintenant la Lumière voyageait en eux et leur donnait des idées! Ils pensaient et souriaient! C'était la Lumière qui venait sur leur visage!
_ Oh!
_ Voilà une belle histoire, grand-père!
_ Oui et maintenant vous vous rappellerez! A chaque fois que vous souriez, vous dites à la Lumière: "Continue ton voyage! Continue à faire de jolies choses et à rendre heureux les enfants!" Hein? Vous n'oublierez pas?
_ Non, grand-père! C'est promis!
_ Bien, y a maintenant votre maman qui vous appelle! A plus tard, les enfants!
_ Au revoir, grand-père!"
Le grand-père regarda affectueusement ses petits enfants s'en aller, puis lentement son visage se figea. Il savait que des hommes et des femmes pouvaient arrêter le voyage de la Lumière! Ils avaient ce pouvoir! Ils l'enfermaient et ne voulaient plus la reconnaître! C'était le drame de la haine et de la destruction! C'était le triomphe du chaos et de la mort!
III
Niels Olsen, d'origine norvégienne, était un poissonnier de RAM, car il y avait encore quelques pêcheurs! Ceux-ci se frayaient un passage parmi les détritus, qui paradoxalement atténuaient l'effet des tempêtes, et ils arrivaient à trouver des zones moins encombrées, d'où ils ne ramenaient plus malheureusement qu'une seule espèce!
C'était une sorte de poulpe mutant et dégoûtant, qui avait envahi les fonds! Sa chair gélatineuse et violette était acide et Olsen devait la préparer longuement, avant qu'elle ne perdît toute nocivité! Il avait de donc de rudes journées et maintenant il rentrait chez lui! Après le transport en commun, il marchait d'un air las quand il entendit: "RAM!"
C'était un petit cri sec, comme un craquement! C'était d'ailleurs peut-être cela! Avec le vent qu'il y avait et la pluie qui à présent tombait, quelque chose derrière lui avait dû céder, mais le son se répéta plus près de lui, entre des poubelles semblait-il! Soudain, Olsen se figea, car il voyait une petite créature noirâtre... On eût dit un enfant sale et difforme! Elle leva une tête apparemment aveugle vers Olsen et prononça: "RAM", en découvrant ses dents jaunes!
Le Norvégien était une force de la nature, mais il ne put rien faire contre l'horreur qui le gagna! Il traversa la rue et se mit à courir, mais il se rendait compte que la créature n'était plus seule: il y en avait d'autres qui se faufilaient sur le côté! Elles apparaissaient furtivement et étaient douées d'une agilité extrême! Dans sa peur, Olsen s'était perdu et il se retrouva dans un terrain vague, qu'il ne connaissait pas!
Il glissa sur une butte boueuse et il fut mordu au pied! La douleur le fit grimacer, mais il parvint à chasser la créature à coups de pieds! Il se redressa, aperçut la porte d'un bâtiment et fonça vers elle! Derrière, le cri de RAM se multiplia comme un ralliement!
Par chance, la porte n'était pas fermée à clé et Olsen entra dans le bâtiment! Il bloqua aussitôt la poignée, avec un court madrier qui se trouvait là! Ce fut un peu de répit et le Norvégien s'épongea le front! L'endroit paraissait désert et on n'entendait plus que la pluie tambouriner sur le toit!
Pourtant, là-bas, au centre de l'édifice, il y avait une forme blanchâtre, troublante! Olsen s'approcha et son angoisse ne faisait que croître, car il suspectait quelque chose de terrible! C'était un adolescent, au corps d'albâtre! Il était nu et allongé sur une sorte d'autel, il mangeait mollement du raisin!
Du raisin! Le Norvégien n'en avait vu que dans les livres! L'adolescent jeta sa grappe, d'un geste négligent, puis se mit debout! Il fit face à Olsen, qui recula bien qu'il fût de loin le plus fort! Le poissonnier allait de nouveau s'enfuir, mais, quand il se retourna, il fut cloué sur place! Toutes les créatures, qui le poursuivaient, étaient là... et il y en avait des centaines! Elles étaient muettes, immobiles, comme si elles attendaient des ordres!
Olsen revint alors à l'adolescent, puis lentement il s'affaissa! Il tomba à genoux et demanda pitié à l'adolescent! Il pleurait, ce qui fit rire le jeune homme! "Oui, tu es mon esclave! s'écria celui-ci! Alors rampe! Rampe l'esclave!" Olsen fit ce qu'on lui demandait! Il se tortillait sur le béton, devant celui qu'il appelait maître! Mais l'adolescent, avec une moue de mépris, le repoussa du bout du pied vers la masse noirâtre des créatures!
Elles n'attendaient que ce signal et elles se jetèrent sur Olsen, pour le dévorer, en criant: "RAM! RAM!"
IV
Jack Cariou se réveilla déboussolé: il avait encore mal dormi! Cela lui arrivait désormais presque chaque nuit! L'inquiétude le minait, mais RAM ne faisait rien pour arranger les choses! Il régnait dans la ville une tension constante, qui s'exprimait même par le bourdonnement des bâtiments!
Cariou avait la sensation de n'être nullement reposé, mais il regarda sa montre et il devait se lever! Il habitait dans une seule pièce, si on ne comptait pas la cuisine et la salle de bains, et il recevait peu de lumière, comme la plupart des logements de RAM! Mais par ailleurs, ici, il n'y avait pas de tables conviviales, de divans moelleux pour accueillir le visiteur, ni de bibelots qui auraient suscité sa curiosité, voire son envie!
Cariou ne disposait que d'une seule chaise et menait une vie solitaire! Seul un écran témoignait de sa relation au monde, car Cariou ne faisait pas vraiment partie de la vie de RAM! Il ne s'y retrouvait pas! Les joies, les préoccupations des autres lui demeuraient étrangères!
Il sortit et immédiatement il fut saisi par le vacarme du trafic! Des véhicules décollaient, atterrissaient, fonçaient! Il y en avait de toutes sortes! Beaucoup étaient taillés et brillaient tels des diamants! La richesse s'affichait! Plus c'était gros et plus on en imposait! Des scoots effectuaient des acrobaties dans le ciel! Des surfers même rasaient Cariou!
De temps en temps, une musique épouvantable couvrait le tout, mais le plus souvent c'était les sirènes d'ambulances qui déchiraient l'air! Elles représentaient les cris d'angoisse de RAM! Car la peur enlevait l'attention et on finissait dans un building! Cariou tombait subitement sur des gens perdus, à côté de leur véhicule accidenté! Pour eux, la vie ne serait plus la même!
Cariou aimait marcher, même si le bruit autour ne lui permettait pas d'avoir une idée claire! C'était une question d'équilibre! Il sentait son corps exposé et devait s'efforcer de rester détendu et cet exercice n'était pas possible, quand on conduisait, à l'abri du regard des autres! Cependant, beaucoup d'hommes qu'il croisait portaient des matraques!
C'était sans doute autorisé par la loi..., pour un usage essentiellement dissuasif et pourtant, les propriétaires de ces armes avaient un air menaçant et se posaient en maîtres! Les femmes également disposaient de fouets électriques! Elles les faisaient soudain claquer dans le vide et certaines en riaient, mais on sentait qu'elles étaient déterminées et dures!
Cariou arriva dans une zone commerçante et il goûtait déjà son calme, quand le sol se souleva et la rue entière se torsada, de sorte qu'elle ne forma plus qu'une spirale, qui entraîna brusquement Cariou sur sa pente! Pour ne pas être happé, il se concentra sur une petite fleur, qui sortait d'une fissure! Il lui accorda toute son attention, il admira le violet doux de son pétale et l'or de ses minuscules anthères et le monde retrouva son aspect normal!
Les murs étaient de nouveau bien droits et au-dessus courait le ciel tempétueux de RAM! Mais Cariou le savait mieux que quiconque: il venait de subir une attaque, une attaque psychique! Et il chercha des yeux qui en était l'auteur!
V
C'était un jeune gars adossé à une façade! L'air de rien, il consultait négligemment son Narcisse, un petit écran connecté à RAM et qui servait de source d'énergie! Cariou, qui s'approchait, songea un instant à s'en prendre à lui! Il commencerait par envoyer le Narcisse dans les airs, puis il giflerait cette jeunesse, comme pour la réveiller!
Mais, aux yeux des autres, il aurait été le seul agresseur! On l'eût jugé fou et dangereux! N'attaquait-il pas sans raisons quelqu'un de plus faible que lui et qui était à peine sorti de l'adolescence? Son compte aurait été bon! Pourtant, pour Cariou, la perversité du jeune gars ne faisait aucun doute et quand il passa devant lui, il lui fit sentir combien il n'était pas dupe, par toute la tension qu'il transmit à ce moment-là!
Plus loin, il avait retrouvé son calme et sous une arcade, il entra dans un bâtiment et ouvrit une porte, sur laquelle une plaque disait: "OED, import-export"! En fait, depuis la montée des eaux, il n'était plus question bien entendu d'échanges avec l'étranger, puisque la ville était isolée et vivait en autarcie, mais ainsi personne ne venait solliciter la société OED, qu'on pouvait penser disparue!
Cariou pénétra dans une salle d'accueil ordinaire, mais qui ne servait que de décor et après une autre porte, il se tint droit dans ce qui ressemblait à un cagibi! Là, un scanner, extrêmement sophistiqué, l'examina de la tête aux pieds, le reconnut et déclencha l'ouverture d'un panneau, qui menait à la véritable OED!
Cariou salua ses collaborateurs les plus proches, Fahim Macamo et Andréa Fiala! Fahim Macamo était originaire du Mozambique, un pays d'une grande pauvreté, et il avait appris à fabriquer à peu près n'importe quoi, à partir de presque rien! C'était lui le "technicien" de l'OED, qui inventait des appareils utiles à l'entreprise et le numérique était son dada!
Andréa Fiala était tchèque et psychologue! Elle avait la pénétration, la patience objective des nombreux érudits et philologues, qui avaient façonné l'histoire de sa nation! Elle gardait toujours une certaine tranquillité, qui rassurait et évitait les emballements!
"Tiens, regarde ça, Jack! dit Macamo. Je te présente le Narcisse dernier cri! Le N 10!"
Cariou prit l'objet et aussitôt l'image le captiva! On eût dit les plis capiteux d'une robe rose et des slogans glissaient sur ses ondulations! Puis, l'image devint saccadée, avec des couleurs violacées, pour éclater dans une seule note d'or, comme si on était à un orgasme, et les applications usuelles apparurent!
Cariou mit quelques secondes à s'en détacher, puis il se tourna vers Fiala: "Qu'est-ce que tu en penses, Andréa?
_ J'ai réécrit tous les slogans... Tu vas voir, tu vas être édifié!"
Cariou se mit à lire la feuille qu'on lui avait tendue: "RAM t'aime! Tu es sa merveille! Tu es sa force! Tu es sa lumière! RAM t'attend!"
"Evidemment, rajouta Fiala, on excite les sens, ce qui amollit la vigilance, afin que le message pénètre mieux!
_ Eh ben, mes enfants, répondit Cariou regardant tout à tour Macamo et Fiala, la machine tourne à plein régime!"
VI
Stan Harris regarda sa montre: le musée devait être fermé maintenant, il pouvait sortir! Il s'était caché dans les toilettes, en attendant la fin des visites, et il gagna sans bruit une longue salle, où tombaient par intermittences les rayons bleutés de la lune!
Là, des vitrines montraient les vestiges d'une civilisation ancienne, mais les morceaux de poteries ou de tissus, l'une des premières écritures, des bijoux d'une surprenante beauté et même une momie au visage grimaçant n'intéressaient pas Harris! Au contraire, il était venu détruire tout cela!
Pourquoi? Il n'en savait trop rien lui-même! Mais ici, tout l'agaçait! D'abord, il y avait la façade, devant laquelle il passait souvent et qui avait toujours cet air propre, avec ces gardiens sérieux et ces visiteurs très chics! Ensuite, l'intérieur l'avait rempli de dégoût, car il était entré une fois et il en avait profité pour repérer les lieux!
Mais cet ordre qui régnait, comme s'il avait été immuable, ces bois cirés, ces explications à n'en plus finir ou encore ce silence respectueux lui avaient donné un sentiment d'étouffement, d'angoisse, qu'il allait maintenant faire voler en éclats!
Il était comme ça! Il n'aimait pas ce qui était figé, reconnu par tous! Il avait l'impression qu'on amputait sa liberté, qu'on cherchait à le soumettre! Il avait alors besoin de détruire, de frapper les esprits! C'était plus fort que lui! D'ailleurs, il était déjà fier de certains de ses coups!
Notamment, une nuit, il s'était joint à des voyous, qui rossaient un type à terre et quelle n'avait pas été sa sensation, quand sa chaussure avait rencontré le corps mou! Il avait goûté la puissance!
Mais il savait encore être plus personnel! Pendant des semaines, il avait attrapé des rats, car ils pullulaient sous RAM! Puis, il les avait lâchés dans une maternelle, créant la panique! Il y en avait eu de l'émoi! Le quotidien était bouleversé! Il triomphait!
Cependant, cette nuit, il passait à un niveau supérieur! Finies les gamineries! Tout l'étage devait exploser et la ville en parler! Un maître était né! Il régla ses bombes incendiaires et se pressa vers une cage d'escalier! Sans difficultés, il émergea sur le toit et au bord du vide, un sourire aux lèvres, il se filma juste au moment où les vitres étaient pulvérisées, par des flammes qui montaient derrière lui!
Qu'allaient dire les copains? et tous ceux qui suivaient son profil? Mais soudain il se figea! Il n'était pas seul! Une ombre s'était détachée d'un conduit... Un gardien? Il n'allait pas être déçu! Harris prit son élan et d'un saut prodigieux, il se retrouva sur le bâtiment voisin! Cela aussi, il l'avait envisagé!
Il se retournait déjà, pour se moquer du gêneur, quand celui-ci à son tour franchit le vide et toucha le toit pas très loin! "Oh! Oh! se dit Harris. Voilà un drôle de client! S'agit pas de moisir ici!" Dès lors, il demanda à son jeune corps tout ce qu'il pouvait donner! Il passait tous les obstacles, avec force et souplesse, comme s'il avait été question d'une danse!
Il dégringolait, glissait, rebondissait et fut enfin dans la rue! Il avait semé le type! Sûr! Il se permit de siffloter! Il avait réussi son coup! Mais un grand gars lui coupa la route! Il le reconnut tout de suite, à cause de sa combinaison! Se voyant perdu, Harris reprit son rôle d'adolescent pleurnichard! "C'est pas moi, m'sieur! s'écria-t-il! J'ai rien fait!
_ Oh si! c'est toi! répondit l'homme, qui frappa Harris, le plongeant dans l'inconscience!"