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Les enfants Doms, T2, (60-64)
- Le 17/12/2022
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"Demain, c'est Kippour, le grand pardon! Mais, moi, je pardonne pas! Ouvre la bouche..."
Le Grand pardon
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"Les nouvelles ne sont pas bonnes..., dit Rimar.
_ Non..." répondit Fumur.
Les deux enfants Doms discutaient de la guerre en Kuranie et ils étaient bien embêtés! "Les nouvelles sont même catastrophiques! reprit Rimar. Nous avons beaucoup de pertes, alors que nous devions vaincre dès notre entrée dans le pays! Or, son gouvernement fantoche est toujours là, il n'a pas eu peur et même la population nous est hostile! Bon sang, on ne peut plus compter sur rien!"
Rimar tapa du poing sur la table! Il était en colère et sa bulle était rouge! "Tant pis, dit Fumur, il va falloir faire la guerre! Nous la présenterons comme sainte, dans le but de s'opposer au vice de la Kuranie, qui menace de nous pervertir nous-mêmes!
_ Mais que vont penser les habitants de RAM, quand ils apprendront mes échecs militaires? Hein? Ils vont bien se f... de ma gueule, allez! Mon autorité va être fragilisée, ce que je supporte pas! Je suis le maître! Il ne faudrait surtout pas qu'on l'oublie!
_ Bien sûr, mais dans ce cas on peut imaginer qu'il n'y ait pas d'accès à l'information, ou bien que celle-ci soit strictement contrôlée!
_ Oui, mais c'est bien plus facile à dire qu'à faire! Pensez, chacun à son Narcisse! Chacun est connecté!
_ J'ai peut-être la solution..."
Quelques minutes plus tard entra dans la pièce un autre enfant Dom, qui s'appelait Boa! Il avait un corps massif et un regard terne, quasiment éteint sous de grosses lunettes carrées! C'était un petit génie du numérique, mais il mettait aussi les gens mal à l'aise, car son caractère libidineux finissait par transparaître!
On le mit cependant au courant du problème et il répondit: "Pour contrôler l'info, il faut "entrer" dans le cerveau d'or des Trois gros!
_ Et c'est possible? demanda le néophyte Fumur.
_ C'est difficile, car l'organe est sensible et on peut réveiller les Trois gros! Mais, je pense qu'avec un peu de doigté, je pourrais y arriver!
_ Eh bien, fais-le!
_ D'acc! Mais vous savez comment c'est pour moi... Dès qu'il faut que je me concentre vraiment, j'ai de gros besoins... sexuels...
_ Hum, je parlerai à la petite Manara... Elle te plaisait bien, non?
_ Bien sûr, chouette! Faut pas que vous pensez du mal de moi, vous et le roi Rimar! Mais, avec mon physique disgracieux, j'ai jamais d' chances auprès des filles!
_ C'est bon! Fais ton travail!"
Le cerveau d'or des Trois gros fut bientôt sous l'emprise de Boa et les habitants de RAM reçurent de la guerre en Kuranie des informations positives, mais aussi on vit quelque chose d'incroyable! La plupart des gens, surtout dans les transports en commun, levèrent soudain le bras droit et se regardèrent surpris d'avoir agi de la même façon! Des femmes même rougirent quand elles prirent conscience qu'elles se caressaient les seins, comme le leur enjoignait leur Narcisse! C'est que Boa s'amusait bien et qu'il promettait des prix, si on lui obéissait!
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"Mais bon sang! Vous êtes dingue! Vous voulez foutre mon commerce en l'air!" Le docteur Web était en face de Rimar et ne décolérait pas! "Alors comme ça, maintenant, vous manipulez le cerveau d'or des Trois gros! reprit-il. Et que se passera-t-il si ça se sait? Tout le monde va se méfier de moi! On me regardera comme si j'avais la peste! Et le flouze, Rimar, le flouze, il me passera sous le nez! Et sous le vôtre aussi par force! On n'est pas dans une garderie d'enfants, crénom! On fait des affaires! des affaires!
_ Calmez-vous, doc, répondit Rimar. Il n'y a pas péril en la demeure! A peine touchons-nous les infos, concernant la Kuranie, afin de soutenir l'effort de guerre! J'ai besoin de temps, doc, juste un peu d' temps! J' veux pas qu'on me voie ici comme un loser! Il en va de mon pouvoir!"
Fumur était aussi présent à l'entretien, mais il ne disait rien! D'abord parce que Web était numérique et qu'on ne pouvait pas le menacer physiquement, mais aussi il était utile et Fumur en avait besoin, même si son point de vue sur les nouvelles technologies était ambigu! En effet, Fumur était un religieux traditionnaliste et il n'aimait pas le monde moderne, car il le jugeait trop libre et décadent!
Fumur voyait même la république comme un fléau, car il rêvait d'un monde régi par les valeurs de sa religion! Il pensait ainsi défendre la gloire, la puissance de son dieu et éviter la propagation du péché, les mauvais comportements, qui menaient les hommes à leur perte! L'action de Fumur partait donc d'un bon sentiment, mais il ne comprenait pas que la liberté était nécessaire à la foi et qu'on ne pouvait pas aimer sans choisir!
Au fond, Fumur voulait croire à condition que la vie lui ressemblât! Il était comme le riche qui est pieux parce qu'il est en sécurité et qu'il a le pouvoir! Mais, dans ce cas, que vaut la confiance qu'on place en son dieu? Ne disparaît-elle pas aussitôt que la fortune change de camp? Qu'est-ce qu'un amour, s'il n'est pas éprouvé? Qui a vraiment la foi, sinon celui qui aime alors que tout lui est contraire?
Mais Fumur pensait être le seul fidèle, faire partie du très petit nombre qui se battrait jusqu'à son dernier souffle, pour le triomphe , la victoire de sa divinité! Face à la critique, Fumur devenait un champion de la vérité, il se croyait un martyr! Il "s'enfermait" dans ses convictions, il restait sourd aux appels qu'il attribuait au diable! Au final, il protégeait bec et ongles sa propre supériorité, son égoïsme! Il méprisait les autres, car ils étaient différents! Il les haïssait parce qu'il en avait peur, ce qui démontrait son absence totale de confiance!
De même, il n'avait pas la simplicité ou l'humilité qui permettent d'admirer la beauté de la nature, pourtant œuvre de son dieu! Il confondait son orgueil et sa foi et eût-il vraiment compris celle-ci, il ne l'eût pas aimée, car elle lui aurait demandé, non de vaincre ou de supplanter, mais de se diminuer, de céder! Malheureusement, seule la mort ouvre les yeux des gens tel Fumur, quand il est trop tard!
"Et qu'est-ce que c'est cette histoire de faire lever à tout le monde le bras droit? s'écria encore Web. Vous vous croyez dans un cirque?
_ Euh... C'est notre agent Boa, fit Rimar. Il a fait plus qu'on ne le lui demandait... Mais on l'a remis à sa place depuis! Un café, doc?"
Cependant, Boa ne s'était pas calmé, tout au contraire, puisqu'il cherchait toujours comment agir sur le cerveau d'or, pour satisfaire ses désirs libidineux! Il en était venu à réfléchir sur son propre "fonctionnement"! Malgré lui, il avait dû se demander pourquoi avait-il autant besoin de sexe! Certes, il n'était pas beau et il n'avait pas menti quand il avait dit qu'il n'avait pas de succès auprès des filles, mais cette absence de rapports n'expliquait pas tout!
Sa pulsion sexuelle était parfois si forte, si impérieuse qu'elle ne pouvait pas ne pas être liée à son sentiment d'exister, ainsi qu'elle aurait été une seconde peau! Il voulait s'anéantir par le sexe, comme pour échapper à une pression psychique intolérable! Ce n'était pas seulement un trop-plein de travail intellectuel, mais l'enfant Dom ne vivait que grâce à sa domination psychique! Celle-ci était constante, épuisante et réduisait les relations avec le monde extérieur au strict minimum! On comprend qu'elle menât alors à des rages sexuelles, puisqu'elle était également une prison!
Le Narcisse ne faisait qu'amplifier le processus! L'image captivait l'esprit et continuait de l'exciter! Elle n'a pas par exemple l'effet apaisant de la page en papier, dont les caractères sont fixes, apparemment immuables, ce qui permet au lecteur de respirer, de réfléchir! L'électricité, l'électronique dégagent une tension, un sentiment de rapidité, voire d'urgence! Notre monde va plus vite qu'avant et n'est pas moins angoissé!
Non seulement l'enfant Dom était dans sa bulle, mais son Narcisse l'invitait à regarder encore moins ce qui se passait autour! Rien ne venait diminuer l'activité psychique et chaque enfant Dom émettait comme une sorte de rayonnement sexuel, à la mesure de son effort mental! Le désir de soumettre l'autre, de se l'attacher prenait des proportions gigantesques et entraînait vers le trou noir de l'enfant Dom!
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Boa considérait le Cerveau d'or et ne pouvait s'en détacher! Il imaginait par la connexion faire sentir son emprise psychique, de sorte que les natures les plus vulnérables n'eussent d'autres choix que de s'offrir à lui! Elles allaient céder en assurant son triomphe, tout en l'apaisant! Il se voyait déjà comme un satrape capricieux ou magnanime! En tout cas, il aurait la pleine puissance!
Pouvait-on capter sa propre tension psychique et la diffuser grâce aux Narcisses? Le Cerveau d'or pouvait-il devenir celui de Boa? Ce qui était certain, c'était que la domination psychique se servait déjà du Narcisse comme d'un amplificateur! Ils formaient un couple, ne serait-ce que pour donner une contenance à l'enfant Dom, qui masquait ainsi son action! En effet, celui-ci était bien incapable de rester les bras ballants au coin de la rue! Il eût été gagné par la peur et il lui fallait l'image de lui-même, son reflet pour qu'il exerçât son pouvoir!
Boa décida de se placer des électrodes et d'entrer dans le Cerveau d'or! Il n'allait plus former qu'un avec lui... et ce grâce au sommeil des Trois gros! Il se déshabilla et se coucha parmi les neurones innombrables des connections, ce qui fut possible car elles avaient la texture d'une toile d'araignée géante! Bientôt, Boa ne fut plus lui-même qu'une synapse et tout le poison de son neurotransmetteur commença à se diffuser!
La figure massive de Boa apparut sur les écrans! Sa mine sombre semblait dépourvue d'âme et pourtant on la sentait menaçante, inexorable! Les réactions ne se firent pas attendre! Certains enfants Doms se dressèrent sur leurs ergots, prêts à la lutte! L'"eau" de leur Narcisse était troublée, brouillant leur reflet! Ces enfants Doms étaient pareils à Boa, de la même veine, de la même nuit, de la même cendre, pouvait-on dire! Eux aussi étaient des titans de l'ombre et ils ne voyaient en Boa qu'un concurrent, un gêneur!
Mais les réactions les plus courantes étaient angoissées, surtout chez les filles, qui se voyaient comme aspirées vers les parties génitales de Boa! Elles criaient ou pleuraient, sous l'effet de l'horreur ou du dégoût! Celles qui se taisaient étaient terrorisées, car le pouvoir de Boa utilisait leurs fêlures! Ne voulaient-elles pas elles non plus s'anéantir dans le sexe, à cause de la trop grande tension psychique qui les habitait? Elles étaient partagées entre un désir, une faiblesse obsédants et leur raison qui les mettait en garde, mais qui s'amenuisait!
L'entre-jambe de Boa régnait sur la ville! Le Narcissse montrait un univers étrange et oppressant! On y voyait de la souffrance, mêlée à des formes érotiques! Cela provoquait le malaise ou l'irritation, la haine! Pourtant, les enfants Doms ne faisaient que subir ce qu'ils pratiquaient tous les jours! N'essayaient-ils pas, par tous les moyens, filles et garçons, d'imposer leur domination? Que l'un des leurs fût plus gourmand n'aurait pas dû les surprendre! Mais sans doute qu'on ne se voit pas tel qu'on est!
Toujours est-il qu'on s'agitait, récriminait, pestait tant qu'on réveilla les Trois gros! Le Cerveau d'or crépitait presque, avec ses connexions comme des alertes! Les Trois gros hébétés, à peine sortis de leur rêve d'argent, durent tout de même faire face et prendre une décision! On envoya des gardes déloger Boa du réseau, mais il y était tellement imbriqué qu'on risquait d'endommager irrémédiablement l'ensemble!
Finalement, on le tua à coups de décharges électriques et son corps tomba enfin, telle une mouche vide! Mais ce qu'on emporta était-ce vraiment tout ce qui restait de Boa? Sa conscience n'avait-elle pas rejoint les connexions à jamais? Ses images où étaient-elles? Le reflet de son désir n'allait-il pas réapparaître un jour? Si RAM avait retrouvé son calme, les plus avertis, tels Rimar ou Web, demeuraient inquiets!
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Cependant, RAM connaissait d'autres difficultés: le froid, la pluie et le vent frappaient la ville! Il était devenu dur de se chauffer et les inquiétudes provoquaient de l'agressivité et des accidents... On entendait des sirènes d'ambulance hurler et on était toujours étonné que personne ne cherchât vraiment de solutions! Les habitants continuaient à vivre comme si les enfants Doms n'existaient pas ou que la planète ne se réchauffait nullement! L'angoisse minait les uns et les autres, mais on trouvait des coupables et cela suffisait! C'est que la domination tenait tout le monde, puisqu'elle émanait d'un réflexe, et il n'était pas du tout question d'essayer de la comprendre! Ce serait donc les événements qui changeraient RAM!
A propos de ceux-ci, la civilisation progressant et à part la guerre en Kuranie, la domination physique laissait de plus en plus la place à la domination psychique, ce qui permettait la révolution féminine! Les femmes réclamaient justement les mêmes droits que ceux des hommes et elle voulait l'égalité en tout! Elles accédaient aux postes de pouvoir, changeaient la société par leur regard, la faisaient évoluer et les hommes n'y pouvaient qu'y gagner! Toutefois, beaucoup d'entre eux étaient désarçonnés, se sentaient perdus et se montraient violents!
Mais de même dans toute révolution il y a des excès, ne serait-ce que par vengeance, et on voyait des charrettes d'hommes menées au bourreau, suite à des dénonciations qui n'étaient pas toutes légitimes! Certaines femmes déçues n'hésitaient pas à crier leur colère ou leur amertume sur la place publique, saisissaient la loi et des problèmes de couples, qui jusque-là ne quittaient pas l'alcôve, étaient soudainement l'affaire des juges, comme si ceux-ci avaient été des conseillers matrimoniaux! La femme, qui sortait comme d'un œuf, cherchait aussi ses nouvelles limites!
Par ailleurs et à la même époque, les femmes furent victimes d'une étrange créature venue de l'espace! Elle n'avait pas de sexe et s'appelait Nombrilius! Quelle était sa planète d'origine, nul ne le savait! Mais il est à parier que son berceau était une région glacée de l'Univers, un monde mort, car Nombrilius voyageait seul, comme si c'était sans retour et surtout la créature avait une sale tête: un œil unique énorme et une bouche dantesque, qui, quand elle s'ouvrait, montrait des dents tels des couteaux acérés, capables de condamner des requins à la neurasthénie, sous l'effet de la jalousie!
Nombrilius découvrit notre planète avec joie et s'attacha aux femmes, ou du moins la créature fut-elle plus visible chez elles, peut-être parce qu'elles cachent moins leurs sentiments! Toujours est-il que Nombrilius vivait et se développait grâce à un hôte, sans le déranger! Puis, la créature se reproduisait tel un autre virus plus connu, en passant par les postillons ou en stagnant dans l'air! Bientôt, la plupart des femmes de RAM abritèrent inconsciemment dans leur corps un Nombrilius, qui signalait sa présence uniquement dans certaines circonstances!
En effet, il fallait que la femme montrât son impatience, pour découvrir le monstre! Mais alors on était horrifié, on criait au secours, avant de s'enfuir à toutes jambes, si on ne voulait pas être dévoré! Par exemple, un homme faisait tranquillement ses courses dans une épicerie, échangeait quelques propos avec le propriétaire et soudain une femme entrait! Le temps s'arrêtait! Une menace planait subitement, car la femme attendait que l'homme partît! Elle ne commençait pas par regarder ce qu'elle allait acheter et encore à moins à prendre plaisir à être dans un commerce, non, elle était d'abord venue pour parler, faire la causette, et elle voulait être seule avec l'épicier ou l'épicière!
Ainsi on existe! Mais il fallait dégager et si l'homme ou le client précédent ne comprenait pas le message, s'il continuait lui aussi à discuter ou à muser dans le magasin, il provoquait inévitablement l'ire, l'exaspération de la femme, ce qui conduisait à la sortie de Nombrilius! Brutalement, la créature ouvrait sa gueule immense, alors que le reste de son corps restait attaché au ventre de la fille d'Eve, et les mâchoires d'outre-espace se refermaient sur le têtu, le benêt qui avait cru à l'égalité des sexes! On passe sur les jets de sang et des visions d'intestins dégoulinants et on se dit que la révolution féminine est loin d'être terminée, puisqu'il faudra à la femme se voir dans une glace!
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Andrea Fiala marchait dans la rue, mais elle ne reconnaissait pas RAM! Tout était noyé dans une brume épaisse! Il semblait à la jeune femme qu'elle fût seule et elle n'entendait que son pas! Elle se sentait triste, désespérée et... inutile! Personne apparemment ne partageait ses sentiments, sa vison, ses regrets, ses peurs! Elle était au bord des larmes, d'autant que le froid ambiant l'envahissait! N'était-elle pas abandonnée? Ne se trompait-elle pas sur les choses? Elle avait beau regarder autour d'elle et ce chaque jour, elle ne trouvait nul écho à ses préoccupations!
Le monde paraissait n'avoir pas besoin d'elle et il continuait à la même vitesse, avec les mêmes gens qui parlaient sans cesse, à travers la même vitrine scintillante! Andrea, dans son chemin solitaire et difficile, n'était-elle pas folle? L'ombre qu'elle voyait, le mal qu'elle ressentait n'appartenaient-ils pas exclusivement à son imagination? Elle frissonna à l'idée de son destin! Elle était comme une fontaine mourant sous les ronces! Un message débordait en elle, ne demandait qu'à sortir et personne n'en voulait, ne l'écoutait!
La fleur Andrea Fiala se fanait dans l'indifférence générale! Pire, dès qu'elle ouvrait la bouche, qu'elle expliquait l'origine des enfants Doms, le mal qui était en nous, elle provoquait le rejet, la haine! Mais soudain elle aperçut une silhouette et courut vers elle! "Sil vous plaît! S'il vous plaît!" cria-t-elle et l'homme à qui elle s'adressait et qui était de belle stature s'arrêta comme à regret... "Excusez-moi, reprit Andrea, mais vous connaissez bien entendu les enfants Doms?
_ Euh... Disons que j'en ai entendu parler...
_ Mais vous comprenez qu'ils ne font pas du bien à la ville! Je sais pourquoi ils sont comme ça... Je pense que nous devrions nous mettre à réfléchir, pour changer..., car la situation ne va pas s'améliorer, vous vous en doutez bien!
_ Ecoutez, j'ai beaucoup de travail... Il se trouve que je suis éditeur et mon emploi du temps est très chargé!
_ Editeur? Mais justement, c'est tout ce qu'il me faut! Car c'est un message qu'il faut faire passer!
_ Pfff! J'en reçois des dizaines par jour, vous savez!
_ Mais ne me dites pas que vous ne vous posez pas de questions, que vous ne recherchez pas un sens à votre vie! Vous voyez bien comme la société devient de plus en plus violente et comme le climat se dégrade encore!
_ Mais le système est ce qu'il est! Excusez-moi, mais il faut que je file!
_ Notre mal, c'est la domination, le pouvoir!
_ Beaucoup de choses à faire!
_ Mais je ne parle pas d'une chose abstraite! Vous êtes concerné également! N'oubliez pas que vous allez mourir!
_ Adieu!"
Andrea se trouva de nouveau désemparée! Certes, elle avait agi un peu comme une folle, mais elle aurait tant voulu déchirer ce voile délirant, qui entoure les hommes comme un cocon! "On ne veut pas voir..." se disait-elle, alors qu'elle ressentait de nouveau le froid de la solitude! Une autre silhouette! Andrea derechef se mit à courir! "Madame, madame!" appela-t-elle de toutes ses forces, comme si la brume allait tout faire disparaître!
Mais la dame ne bougeait pas... Elle avait une immobilité étrange et Andrea s'en approcha maintenant avec crainte... Elle lui fit face et se mordit les lèvres! La femme n'avait pas de visage! C'était un personnage en carton-pâte! Andrea eut envie de crier, car elle était bien toute seule! Puis, elle se réveilla épuisée d'un énième cauchemar, ce qui ne l'étonna pas! N'en avait-il pas toujours été ainsi? Elle n'avait jamais fait partie du groupe... Comment aurait-elle pu ne pas avoir peur?
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Les enfants Doms, T2, (51-59)
- Le 10/12/2022
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"Dites-moi, capitaine, que fait-on quand on rencontre un gascon trop vantard?"
Cyrano
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Dans RAM, Crise s'ennuie! Elle tape dans des boîtes de conserve qui traînent! Que pourrait-elle faire? Il n'y a rien! Nulle perspective! Crise a les mains dans les poches et crache de dépit! Elle soupire, puis soudain elle a une idée: et si elle rassemblait les morts et les mettait en marche contre RAM! Au moins, il se passerait quelque chose! Crise n'est au fond heureuse que dans le chaos, la revendication, le trouble!
Crise passe dans les maisons et crie: "Venez avec moi, les morts! Je vous promets le bonheur! de l'action, du changement!" Elle se munit d'un haut-parleur et s'adresse aux morts des buildings! "Joignez-vous à moi! clame-t-elle. Ne vous laissez pas faire! Vous aussi, les morts, vous avez des droits! On ne doit pas vous piétiner!" Crise se rend également dans les hôpitaux! "Levez-vous, les malades! dit-elle. Et vous aussi le personnel soignant, suivez-moi! Notre soumission a assez duré! L'arc-en-ciel est à portée de main, grâce à la contestation!"
Et partout les morts accompagnent Crise, se rangent sous sa bannière, assoiffés qu'ils sont! Ils travaillent, ils travaillent et ne s'en sortent pas! Bien sûr, il y a les migrants qui, au péril de leur vie, s'efforcent de rejoindre RAM, car pour eux la ville a tout et ils n'y souffriront plus de la faim, mais en réalité ces migrants ne connaissent pas la situation de RAM! Celle-ci est devenue insupportable, sans issue, intenable, atroce! A cause de quoi? Mais du manque de sous!
On veut plus! Cela rendra-t-il heureux, donnera-t-il un sens à la vie? Peu importe! Là n'est pas la question! Et les morts, derrière Crise, marchent vers la Tour du Pouvoir, alors que retentit leur clameur, leur souffle, leur espoir! "Des sous! Des sous!" gronde le cortège, qui s'amplifie à mesure qu'il avance! "Des sous! Des sous!" grondent la raison, l'intelligence, l'amour, la bonne volonté! "Des sous! Des sous!" réclament les affamés! "Des sous! Des sous!" est la chanson des morts!
Sur leur passage se présente la reine Beauté! Elle interpelle Crise: "Où vas-tu, pauvre folle? lui dit-elle. Alors l'expérience ne te sert de rien! Rappelle-toi: combien de fois n'as-tu pas demandé plus ! Tu es maintenant, comme tu as toujours été! Et tu ne changes pas! Tu n'essaies même pas de trouver une autre solution!
_ Qui c'est cette mégère? s'écrie un mort.
_ Moi, je peux vous apporter le bonheur, la joie! répond la reine Beauté. Il suffit de m'aimer, de m'admirer, car c'est vous que vous aimerez et admirerez à travers moi! Votre ego, votre soif seront comblés, car je leur donnerai une force infinie! Grâce à moi, vous serez rassurés, vous n'aurez plus peur et vous vous enchanterez de votre paix!
_ Mais qu'est-ce qu'elle raconte la vieille?
_ Qui c'est qui bloque, là?
_ En avant! En avant!
_ Des sous! Des sous!
_ Faites taire la mégère!
_ Tu vois, dit crise à la reine Beauté, ton discours n'a pas pris!
_ Non, comme d'habitude! Vous aimez votre enfer! Allez les morts, tournez-vous les pouces!
_ Mais qu'est-ce qu'elle raconte! On est au contraire dans l'action! On ne se laisse plus faire!
_ Vous ne croyez quand même pas que l'argent est la solution à vos peurs et à votre soif d'être? Vous ne croyez tout de même pas qu'une nouvelle voiture ou un logement plus grand vont vous apaiser et vous donner une place dans l'Univers! Le vrai courage, les morts, c'est de vivre! Ce n'est pas la sécurité, ni la satisfaction de votre amour-propre! Vous êtes dans une boîte à chaussures et vous ne vous en rendez même pas compte!
_ Allez, dégage la vieille!"
Quelqu'un poussa la reine Beauté parmi des poubelles et tout le monde s'esclaffa! "Des sous! Des sous!" Les morts repartirent et devant Crise jubilait!
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Ratamor est devenu médecin généraliste! C'était au fond sa première vocation! Il a donc son cabinet, sa secrétaire et il n'a pas en définitive changé de nom: sur sa plaque on peut lire docteur Ratamor! Bien sûr, il peut toujours craindre que la psychologue Lapie retrouve sa trace et veuille encore "lui faire la peau", mais c'est un risque à courir et d'ailleurs Ratamor a changé! Il semble avoir été touché par la "grâce"!
Mais que se passe-t-il donc? Ratamor n'est pas comme ses collègues, désespérés de ne pas gagner assez! Il ne trouve pas que 5 000 ou 4 000 euros, c'est trop peu! Il ne souffre pas d'un manque de considération! Il ne s'ennuie pas! Non, il a retrouvé le "feu sacré" et il est tourmenté par la souffrance humaine! Ratamor voit combien de gens n'ont plus les moyens de se faire soigner, ou comme les médecins sont insuffisamment nombreux pour s'en occuper!
Cette détresse mine notre nouveau praticien! Il en a des cauchemars! Il voit toute cette population abandonnée, laissée à elle-même, rejetée par un corps déjà saturé! Oui, Ratamor s'est transformé et ses déboires précédents y sont sûrement pour quelque chose! Fini le pervers narcissique, voilà le nouveau Schweitzer! le Saint-Martin de la médecine! Ratamor accueillera sans discontinuer le plus de malades possibles et particulièrement toute cette "faune" de la rue, rebelle à l'ordre, marginale et mal aimée!
On ne peut que se réjouir de ce nouveau chemin suivi par Ratamor, qui devrait faire réfléchir les autres médecins près de leur cassette! Ratamor a désormais un cœur, une sensibilité et sa priorité est de soulager le malheur du monde... et pourtant, on ne peut éviter d'être inquiet pour le personnage! En effet, il ne prend plus le temps de déjeuner! Ratamor est tellement effaré, non seulement par l'indifférence de ses collègues, mais surtout par tous ces malades sans soins, qu'il considère que cette habitude de s'arrêter à midi, pour se sustenter et reprendre des forces, comme inutile, dépassée, stérile! Il réagit en médecin, n'est-ce pas?
Ainsi donc, Ratamor reçoit des patients toute la journée, ainsi qu'on écope une fuite, et c'est un pur hasard s'il ingurgite un sandwich dans l'après-midi! Pas le temps de manger! Peu importe que Ratamor a les yeux qui roulent à cause de la fatigue! Peu importe qu'il tombe dans l'inconscience brutalement le soir! Peu importe que ses mains tremblent (faute de sucre peut-être?) Il faut soigner, soigner! endiguer ce flot de souffrance!
Mais, aujourd'hui, notre médecin est particulièrement tendu: en face de lui se tient Piccolo! "Comme on se retrouve! dit d'une voix morne Ratamor. Qu'est-ce que vous êtes venu faire ici? Vous cherchez encore à me tourmenter?
_ Mais je vous assure, professeur (il utilisait encore l'ancien titre...), que je viens vous voir en toute bonne foi! Je souffre probablement d'une tendinite au talon!"
Ratamor soupira et laissa voir sa fatigue... "Qu'est-ce que vous avez, professeur, je veux dire docteur? Vous avez l'air épuisé!
_ L'heure est grave, Piccolo! Les malades sont partout et nul ne s'en occupe! Je leur ouvre mon cabinet sans interruption! J'essaie d'en aider le plus possible!
_ Quoi? Vous voulez dire que vous n'avez plus de vie à vous? que vous ne faites plus de pauses pour récupérer?
_ Ecoutez, vous ne pouvez pas comprendre! Vous êtes un rigolo, Piccolo! ou plutôt la médecine n'est pas vos oignons! Je vais vous donner une pommade pour votre pied et pour le reste, reposez-le!
_ Je suis en effet ignare en médecine, mais, par contre, en surmenage, je connais certaines choses... et je peux vous dire que vous n'irez pas loin comme ça! Et que se passera-t-il quand vous tomberez malade vous-même? Vous ne serez plus utile à personne! Pire, vous serez à charge!
_ Vous m'énervez, Piccolo! comme d'habitude! Vous avez votre pommade et maintenant, je vous ouvre moi-même la porte, pour que vous disparaissiez!"
A cet instant, un hurlement! "Bon sang, doc, vous m'avez marché sur le pied, celui qui m' fait déjà mal!
_ Tout ça ne serait pas arrivé, si vous m'aviez laissé tranquille!
_ Mais excusez-vous, que diable!
_ L'urgence n'attend pas Piccolo! Il y a des gens qui souffrent vraiment, vous savez! Au suivant!"
Ratamor venait de crier en direction de la salle d'attente, mais personne n'y bougeait! Tout le monde avait peur! Une vieille affichette au mur disait: "Quand on dépasse ses forces, toujours quelqu'un paye l'addition!"
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Dépression cheminait sombre! tête basse! ruminant! Elle ne trouvait aucun intérêt au nouveau jour et elle regardait d'un air morne les champs alentour! Elle avait l'impression que tout était gris, comme dans son cœur! Soudain, elle aperçut une vieille assise sur le talus et celle-ci était dans un état si misérable que Dépression en eut peur! Mais, comme elle était courageuse, elle marcha vers la vieille!
"Salut! dit celle-ci. J' suis pas belle à voir, hein?
_ Non, répondit Dépression embêtée.
_ Que veux-tu! Je suis la Souffrance du monde! C'est comme ça que j' m'appelle!
_ Ah?
_ Oui, mais toi, tu n'es pas comme ces riches égoïstes, qui passent en carrosse et qui me crachent dessus! Non, tu es un sensible, une belle âme!
_ Euh...
_ Si, si! Fais pas ta modeste! Tu es bonne! Mais, vois-tu, il se trouve que j'ai faim! Tu n'aurais pas quelque chose à manger?
_ C'est que... j'ai bien un p'tit sandwich! Mais c'est pour la route, tu comprends... J'ai des problèmes de sucre ou de vitamines... Je ne sais pas... Mais il y a des moments où j'ai des vertiges et...
_ Tsss, tsss! Comme tu me déçois! Il s'agit bien de tes langueurs, quand mon estomac, lui, crie famine! Voilà deux jours que je n'ai rien mangé!
_ Oh! Dans ce cas, voilà mon sandwich, bien entendu!"
La Souffrance du monde s'en empara et commença à l'avaler... "Il est bon! fit-elle. On sent que tu y a mis de l'amour!
_ Oh! Oui, il ne doit pas être mauvais!
_ Il est parfait, tu veux dire! Il coule dans ma bouche comme du miel!
_ Bien, bien...
_ Ouuuah (elle bâilla et s'étira)! Je ne sais pas si t'as remarqué, mais les premières gelées sont arrivées! Il va faire froid cette nuit!
_ Sans doute...
_ Tu as déjà dormi sur le sol gelé? Il est impossible d'y trouver un peu de chaleur! C'est bien simple, c'est atroce!
_ Je veux bien le croire!
_ Tu ne vas tout de même pas me laisser là, alors que t'iras dormir au chaud!
_ Ben...
_ Si? Tu me laisserais là dans le froid?
_ Non, bien sûr que non! Tu... tu peux venir chez moi, si tu veux...
_ Vrai de vrai! Formidable! Allons-y!"
Bientôt, ils arrivèrent à la maison de Dépression. "C'est sympa chez toi! dit la Souffrance.
_ Oui, c'est pas mal! Enfin, c'est sombre et humide tout de même!
_ Oui, on voit bien que tu ne gagnes pas des milles et des cents! C'est ton bon cœur qui veut ça!
_ Tu peux prendre le divan... Il est assez confortable...
_ Hem!
_ Y a un problème?
_ Ben, j'ai des rhumatismes et la dureté du divan va m' faire mal, c'est sûr! Mais toi, tu pourras t'y faire!
_ Euh...T' es en train de me dire que tu veux mon lit, c'est ça?
_ Oh! je ne voudrais pas abuser! Mais comment tu vas dormir sur ton bon matelas, quand tu sauras que je souffre sur le divan?
_ D'acc... d'accord! Prends mon lit! Je prendrai le divan!"
On éteignit bientôt la lumière et Dépression pleurait silencieusement! Elle n'était pas du tout contente de faire le bien! Au contraire, cela mettait un comble à son amertume, car elle n'était même plus chez elle! Son désespoir lui paraissait un gouffre sans fin, mais soudain Souffrance lui toucha l'épaule et s'assit près d'elle!
"Dépression, dit Souffrance, ta maladie est telle que tu ne te sens plus utile! d'où ta fragilité, ta vulnérabilité! Or, c'est en étant toi-même que tu m'aideras! Qu'est-ce que tu aimes faire? Qu'est-ce qui te rend vraiment joyeux?
_ Je peins! J'adore peindre! J'adore la beauté du monde!
_ Eh bien, peins! Joyeusement! C'est comme ça que tu changeras le monde à ta façon! C'est par ton bonheur que tu rendras les gens meilleurs et que tu me soulageras!"
54
Le roi Rimar, monsieur Nuit et Tanaka discutaient dans la Tour du Pouvoir... "La situation économique devient de plus en plus difficile, dit monsieur Nuit, l'inflation est galopante! Nous allons devoir appeler la population à des sacrifices! Sinon il y aura des émeutes!
_ Eh bien faites-le! répondit Rimar. Toute cela ne me concerne pas au fond! C'est votre travail de ministre!
_ Minute! s'écria Tanaka. Vous, monsieur Nuit, qui êtes millionnaire, vous allez demander à la population des sacrifices? Vous n'êtes pas crédible! Qu'est-ce qu'un millionnaire peut connaître aux privations? Au contraire, votre fortune ne peut que jeter de l'huile sur le feu! On va croire que vous vous moquez du monde et on n'évitera pas les troubles!
_ Mais je vous assure que je fais mon travail au mieux! répliqua Nuit. Les chiffres sont les chiffres! Il est impossible actuellement d'arrêter l'envol des prix! Je n'y peux rien, millionnaire ou pas!
_ Oui, il est toujours facile de faire preuve de raison, quand on est à l'abri, du bon côté de la barrière!
_ Oh! je vous en prie, cessez ces querelles! coupa Rimar. J'ai des projets autrement plus importants en tête!
_ Est-ce qu'on peut les connaître..., sire? enchaîna Nuit, alors que son dernier mot lui donnait le dégoût!
_ Eh bien, j'ai décidé d'envahir la Kuranie!
_ Quoi?
_ Oui, je trouve les Kuraniens méprisants à notre endroit! N'oubliez pas que la Kuranie nous était attachée autrefois... et leur indépendance actuelle me fâche, m'indispose! Il ne manquerait plus qu'on manque de respect à la grandeur de RAM! Où irions-nous si la souris commençait à se moquer du chat? C'est presque une question de principes!
_ Mais... mais vous ne croyez tout de même pas que les Kuraniens vont vous laisser faire!
_ Si! Si je le crois! Dès que nous montrerons le bout de nos canons, si je puis dire, le gouvernement fantoche de la Kuranie s'enfuira, en nous laissant les clés du pays! Et je ne serai pas non plus surpris de voir les Kuraniens, eux-mêmes, saluer notre retour! Il y a là-bas des forces obscures et oppressantes!
_ Alors, selon vous, les Kuraniens auraient demandé leur indépendance sans motivation profonde?
_ Disons qu'une partie de la Kuranie est pourrie et que nous allons l'enlever au scalpel!
_ Je vous rappelle que nous avons ici bien d'autres problèmes, qui réclament toute votre attention! Notre propre équilibre est menacé!
_ Comment osez-vous dicter au roi sa conduite?"
Monsieur Nuit se tourna vers l'enfant Dom qui venait d'intervenir: il s'appelait Fumur et était devenu le premier confident de Rimar. "Il est temps de remettre les pendules à l'heure, dans ce monde! poursuivit Fumur. Trop de désordre, trop de décadence y règnent! Il faut reprendre toute cette lie avec une poigne de fer! RAM doit retrouver toute sa puissance et son nom être prononcé avec crainte! C'est aussi la volonté de Dieu!
_ Co... comment?
_ Oui, Dieu n'aime pas la licence, le péché, la fornication! Or, la Kuranie abuse de sa liberté et le vice y est sans bornes! Notre guerre sera donc aussi une guerre sainte et elle plaira à Dieu!
_ Mais que se passera-t-il si la Kuranie résiste, si d'autres puissances viennent à son secours?
_ Mais, c'est très simple: nous ferons exploser la planète, dans un feu purificateur!"
55
Après cet entretien, Fumur alla dire une messe, mais dans le dessous de la Tour du Pouvoir! Il y avait là une salle sombre, aux voûtes immenses et qui pouvait servir de temple! Fumur y avait établi un nouveau culte, qui remplissait un vide, donnait une morale et qui plaisait à bien des enfants Doms, en mal de mystères!
En effet, le réchauffement climatique, la crise économique fermaient l'horizon et l'instabilité des mœurs provoquaient les inquiétudes! On voulait rêver, échapper à un quotidien jugé trop strict et angoissant! Aussi le culte de Fumur s'était-il donné une dimension gothique, très voisine de la sorcellerie! On était loin de la formule sèche des anciens textes religieux!
Le décor était à la hauteur! Le clergé était cagoulé! On parlait d'initiation, de degrés, de pouvoir, de l'ombre, du diable lui-même! La science n'était pas conviée, ce qui n'empêchait pas la technologie d'y fonctionner à plein! Chacun avait son Narcisse et leurs petites lumières bleues se dispersaient entre les piliers! Des Followers assuraient le service de la cérémonie et Fumur, dans sa bulle, dressait hors d'une robe de bure sa tête d'ascète!
Autour, on priait, psalmodiait, gémissait! On faisait tout pour sentir un parfum spirituel, une présence de l'au-delà, d'autant que de l'eau perlait du plafond invisible, ainsi que se seraient écoulés les siècles! Mais le maître, c'était Fumur et que disait-il aux fidèles, figés par sa voix terrible?
"Dieu sonde vos cœurs! laissa tomber gravement Fumur. Rien ne lui échappe! Il voit vos péchés et ferme les yeux, de dégoût! Seule une immense pitié le retient de vous frapper! Vous êtes misérables... et vous le savez! Mais nous sommes aussi les enfants de Dieu et c'est pourquoi nous sommes réunis ici! Nous sommes dans le bon camp! Nous ne sommes pas ennemis de Dieu! Ceux-là, Dieu les anéantira quand il voudra, dans un déluge de feu!
Quand il nous commandera de tuer, nous tuerons! Nous obéirons à sa volonté! Car qu'est-ce qui importe, sinon la pureté de Dieu! la gloire de son nom! Nous devons être vigilants! Nous sommes les gardiens de la parole de Dieu! Il attend de nous tous les sacrifices, même que nous donnions nos vies! Car comment pourrions-nous mieux Lui montrer que nous l'adorons? Comment mieux lui témoigner notre foi qu'en le débarrassant de ses ennemis?
Mais même cela reste un privilège! En attendant, nous allons nous frapper sur le visage, en signe de repentance! Nous allons offrir à Dieu notre soif de souffrance! Il verra qui ne tape pas fort! qui se moque de Lui! qui n'est pas des nôtres! qui ne veut pas entrer dans le mystère de son amour sacré! Et il châtiera! Et il humiliera! Il vaincra le démon, qui se repaît de nous, comme la vermine du cadavre!
Je suis un pécheur et je me frappe!
_ Je suis un pécheur et je me frappe! reprirent en chœur les fidèles.
_ Dieu seul est mon amour et je me frappe!
_ Dieu seul est mon amour et je me frappe!
_ Je suis minuscule devant Lui et je me frappe!
_ Je suis minuscule...
_ Dom! Dom!
_ Dom! Dom! Dom!"
56
Chanson des sœurs Com!
"Chaque jour, nous te sapons, te minons!
Chaque jour, nous te faisons croire que le monde est normal!
Qu'il peut vivre comme ça! sous le joug de la domination!
Sans espérance! sans gloire, sans joie!
Qu'il est fermé! sans la beauté!
Chaque jour, nous te minons, te sapons!
Chaque jour, nous te perdons!
Nous te faisons peur!
Nous te rendons étranger à toi-même!
Au vrai, nous sommes malheureuses, troublées, aveugles
Et nous t'entraînons avec nous!
Chaque jour, tu dois te reconstruire
Car nous te sapons, te minons!
Nous n'avons pas de solutions,
Mais nous avançons, nous avançons
Et t'écrasons! te détruisons!
Nous ne voulons pas voir!
Tu nous fais peur!
Tu nous sembles un gouffre!
Nous préférons nos jeux, notre théâtre,
Nos discours maintes fois répétés!
Nos certitudes maintes fois rabâchées!
Tu es seul et nous sommes des millions!
Tu es silencieux et nous crions!
Tu es un étranger
Et chaque jour nous te sapons, te minons!
Pardonne-nous! C'est la peur!
Pardonne-nous! C'est l'orgueil!
Chaque jour, nous piétinons la beauté!
Chaque jour, tu dois te reconstruire!
Tu n'y crois plus?
Tu veux mourir?
Tu pleures?
Tu es seul et nous sommes des millions!
Tu es silencieux et nous crions!
La beauté nous est étrangère!
Nous sommes des goinfres!
Nous dévorons la Terre!
Chaque jour, nous te faisons croire que le monde est normal!
Qu'il peut vivre comme ça!
Chaque jour, nous te sapons, te minons!
Mais nous n'avons pas d'autres solutions!
Tu nous fais peur!
Tu n'y crois plus?
Tu pleures?
Nous sommes bien laides et bien méchantes!
Pardonne-nous!"
57
On dit que dans RAM il y a un trésor! Il serait constitué de gemmes fantastiques, de rubis brillants comme de la braise, de diamants tels des soleils ou d'émeraudes pareilles à des feuillages étincelants! L'or le plus fin pourrait s'y prendre à pleines mains! En tout cas, celui qui le trouverait n'aurait plus à s'inquiéter de ses moyens de subsistance!
Un ancien pirate l'aurait enterré là, bien avant la fondation de RAM! D'autres disent que ce n'est pas du tout cela! Il y a bien quelque chose, mais ce serait une mallette bourrée d'argent! Et elle aurait été laissée par un gangster en fuite! Il y en aurait pour des millions! Les billets seraient protégés et impeccables! Ils se froisseraient, ils craqueraient tellement ils sont neufs!
Evidemment, beaucoup ont essayé de vérifier cette histoire et de mettre la main soit sur le magot, soit sur les pierreries! Ils ont examiné des manuscrits, des archives, se sont efforcés de les faire parler! Ils ont vu des signes, sondé des murs, creusé le plus profondément possible! Mais ils ont échoué, leur sueur est restée vaine et les plus raisonnables ont abandonné, quand certains ont perdu la raison!
Cependant, il s'agirait d'un trésor, d'une richesse qui concerne plus la santé que le porte-monnaie! Il se pourrait que ce fût un élixir ou une sorte de fontaine de Jouvence! Qui boirait du précieux liquide retrouverait toutes ses forces, tout son enthousiasme, même s'il était la proie de la maladie! Il serait de nouveau jeune et prêt à tout!
Evidemment, la majorité de RAM, qui n'est pas dupe, parle à ce sujet de légende et sourit devant la naïveté de ceux qui y croient! Les gens ont bien autres choses à faire que d'accorder crédit à ce genre de sornettes, bien qu'il comprennent bien qu'il est nécessaire de rêver! Cela donne de la couleur à la vie! Mais rien de plus! Et il y a tant à faire, et il y a tellement de problèmes! Et il faut qu'on y aille et bien le bonsoir!
Pourtant, il y en a bien un qui a trouvé ce trésor et c'est Jack Cariou! Entendons-nous: il n'a rien emporté! Cela n'est pas possible, car le trésor est lié à l'esprit et il reste ainsi à la disposition de tous! Il n'est la propriété de personne et à tout moment, on peut s'en "nourrir"! Mais comment cela fonctionne-t-il? Ecoutons Jack Cariou...
"Ben, comme tout le monde, dit-il, je peux être désespéré, avoir du chagrin ou peur! Je peux ressentir de la haine aussi, de l'impatience, du dégoût, du mépris! J' suis un être humain comme un autre! La seule différence, quand on a le trésor, c'est qu'on est tranquille, confiant, au fond! On n'est pas emporté par la colère! Alors que les autres se piétinent, au bord de la panique, on demeure toujours plus sage, plus heureux, plus paisible! Le trésor est comme une pierre chauffante dans le cœur! C'est comme un arbre qui pousse indéfiniment en soi! On rayonne quoi, malgré le mauvais temps!
On s'aperçoit que c'est inestimable et qu'on possède le bien le plus précieux! On n'envie pas le prochain, au contraire on le plaint plutôt! Bon sang, dans quelles affres il s' débat! Et il en est dur et malheureux! Moi, j'attrape le soleil, dès qu'il se présente et j' fais sourire les gens! C'est la lumière du trésor que je véhicule! Voilà, c'est invisible, dans la tête, mais y a pas mieux! Tout le reste, c'est des chaînes et d' la misère!
Bon, si vous trouvez l' trésor, dites-lui bonjour de ma part!"
58
Régulièrement, dans RAM, a lieu la grande parade des Petites vieilles égoïstes! Elles sont en tenue de majorettes, malgré leur âge, et leur canne leur sert de bâton! Elles descendent l'une des plus grandes avenues de RAM, avec devant leurs maris qui jouent du tambour ou de la grosse caisse! C'est entraînant, voire bon enfant, et au milieu du cortège se trouve le char de la chanteuse!
C'est une petite vielle au corps sec, nerveuse, avec une voix prodigieuse, que tout le monde entend par-dessus la fanfare! Elle chante la chanson des Petites vieilles égoïstes, dont voici les paroles...
"C'est nous les Petites vieilles égoïstes!
On nous croit faibles sur nos genoux,
Mais attention à nous!
Nous voulons tout!
Avec nos dents, nous tordons des clous!
Attention à nous!"
Le choeur: "Attention à nous! Attention à nous! Nous voulons tout!
De nouveau la chanteuse: "C'est nous qui avons créé les Boomeuses!
Les mamans des enfants Doms!
Nous sommes les grands-mères des enfants Doms!
C'est grâce à nous qu'ils sont aussi égoïstes!
Alors attention à nous! Attention à nous!
Car nous sommes tout!"
Le chœur: "Attention à nous! Attention à nous!
C'est nous les mères des Boomeuses!
Les grands-mères des enfants Doms!"
Roulement de tambours! Trompettes! Ambiance samba, ambiance sympa!
La chanteuse: "Si tu m'énerves, j' te casse en deux!
T'auras l'air piteux!
C'est moi l'intéressante!
C'est moi la seule décente!
J' suis vieille et j'ai des médicaments!
C'est pas drôle tous les jours, mais je mens!
Tiens, donne-moi deux chevreuils et deux cochons! Et un lapin en plus!
J' les mangerai c' midi!
C'est pas drôle, mes yeux pleurent
Un liquide jaune et on voudrait que j' meure!
Mais tiens, donne-moi ce cuissot, cette tête de vache, cette hure et ces trois gésiers!
J'ai une de ces faims et du formica? T'as du formica?
Pour les dents, c'est extra!
Enfin, c'est pas drôle, j' suis bien à plaindre!"
Le chœur: "C'est pas drôle! J'ai des médicaments!
J' suis vieille et j'ai plus d' dents!
Mais donne-moi ce cuissot
Ou plutôt cet éléphanteau!
C'est pour l'apéro!"
Musique: air de samba, air sympa!
Le pire, c'est quand on demande aux habitants de RAM ce qu'ils pensent du spectacle, ils répondent: "Elles sont formidables, ces vieilles, quelle énergie! Sensationnel!" RAM aura bien mérité son malheur!
59
C'était l'hiver sur RAM et il faisait froid! Andrea regardait la pluie et le ciel par sa fenêtre et elle s'efforçait de se réchauffer... Puis, elle prit place devant son ordinateur et commença à écrire: "Hier soir, il y a eu un orage... Les éclairs blancs illuminaient la chambre et c'est le fracas du tonnerre qui m'a réveillée! Je me suis demandé un moment si ce n'était pas la guerre de Rimar qu'on entendait là, tellement c'était effrayant et il est vrai que la Kuranie n'est pas loin!
Mais non, j'ai dû me raisonner... J'ai tout de même imaginé ce que devait ressentir les Kuraniens, car Rimar a bien lancé sa guerre et il paraît qu'il rencontre une forte résistance! Comment a-t-on pu penser que la Kuranie allait se laisser faire? N'est-ce pas à cause du mépris qu'on lui voue? Les enfants Doms sont ainsi! Ils sont persuadés d'être supérieurs et ils se voient forcément entourés d'ennemis, puisqu'ils se distinguent! Que n'essaient-ils d'aimer ce qui est? Et ils se nourrissent de mensonges! "Le bonheur, disent-ils, ne viendra que si nous triomphons!" C'est-à-dire seulement quand leur domination existera, comme si on pouvait détruire la différence!
Mais l'hiver, c'est aussi la saison du doute! Les forces diminuent, la sève se retire et reviennent les vieilles angoisses, les vieilles hontes, ravivant les frustrations! Il devient difficile de croire en soi, de voir un sens au combat qu'on mène, à la résistance qui nous amine! Il sont loin l'enthousiasme du printemps, le rayonnement, la puissance de l'été! Tout paraît éculé, appauvri, misérable! La colère, l'irritation, dues à la fatigue et à l'angoisse, ne demandent qu'à éclater et ce sera le chemin suivi par ceux qui ne réfléchissent jamais!
Les obstinés, les persévérants seront récompensés, car ils verront ce qui est sûr en eux, ce sur quoi ils peuvent compter toujours! C'est par le dépouillement qu'apparaît le rocher, ce pour quoi on a tant travaillé! Heureux celui qui demeure en paix, malgré le froid et les inquiétudes, il a son trésor!
Avoir confiance, voilà le secret! Ne pas se sonder en profondeur, car il y a toujours quelque chose qui ne sera pas claire, qui blessera, qu'on regrettera, qui troublera et c'est sans fin! Il n'y a pas de tranquillité et donc de joie ou de disponibilité sans confiance!
Se moquer de l'agitation générale est le plus sage! Non que l'on ne prenne pas au sérieux la peine des gens, bien au contraire! Mais on ne guérit pas l'autre en étant soi-même malade et les inquiétudes sont vaines! Pourtant, c'est leur saison et elles foisonnent un peu partout, par égoïsme, par faiblesse, par complaisance aussi!
Garder en soi la chanson du cœur! Le ciel reste pur et la lumière belle! L'enchantement continue pour celui qui sait voir! Les étourneaux sont de retour, car des terres émergent au nord de RAM, dit-on! Ils se saisissent des derniers arbres de la ville, mais la plupart des habitants les ignorent ou ne les aiment pas, à cause du bruit ou des fientes! Mais comment ne pas admirer le nuage qu'ils font et qui semble danser, dans le ciel du matin ou du soir? Quelle vie! Quelle profusion!"
-
Les enfants Doms, T2, (46-50)
- Le 03/12/2022
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"Je suis un homme, moi!
_ Prouve-le!"
Emmanuelle
46
"Eh! La belle où vas-tu?
_ Je vais t'expliquer pourquoi RAM est folle!
_ Eh! La Belle où vas-tu?
_ Je vais t'expliquer pourquoi les gens sont fous et pleins de haine! Mais d'abord laisse-moi danser!"
La Belle se hissa sur la pointe des pieds, ses castagnettes retentissant autour d'elle! Puis, elle leva les bras et se mit à tourner, sa jupe comme un disque! Clac! Clac! Son visage prenait la lumière, sa jambe se tendait et ses mouvements étaient tous gracieux!
"Eh! la Belle qui t'as appris à danser comme ça!
_ C'est la reine Beauté! Je suis sa servante!"
La Belle saluait à la ronde, se courbait, sautillait, reculait!
"Eh! La Belle! Ne vois-tu pas comme la ville est grise?
_ Nous avons tout et la ville est grise... Nous sommes bien fous! Je suis le merle qui se perche! l'oiseau noir! celui dont les cris ressemblent à des coups de ciseau! Je suis la pie qui se dandine (elle croise les mains derrière elle)! Je transporte des émeraudes! Je m'envole ébouriffante!
_ Eh! La Belle! Ne vois-tu pas comme la ville est grise?
_ Je suis le goéland qui gueule (elle tend son cou et pousse des cris)! Je suis l'étourneau en bande! J'ondule, je valse avec le flot! Je suis le nuage et la force!
_ Eh! La Belle, ne vois-tu pas l'inflation?
_ Je vois la feuille amarante, sur laquelle tu marches! Je suis la pluie et la flaque, qui reflète! Je suis le pauvre mauvais temps! Et je m'en vais! m'en vais!
_ Eh! La Belle, où vas-tu?
_ Je vais t'expliquer pourquoi nous sommes fous! Nous avons tout et sommes pleins de haine! C'est l'orgueil qui nous enchaîne!
_ Eh! La Belle serais-tu la sagesse!
_ Puisque tu m'as reconnue! Nue, nue, je danserai pour toi! Clac! Clac!
_ Oh! Oh! La belle!
_ Je serai pour toi sans fard, idiot! sans mensonges! La reine Beauté est ma lumière et je danse pour elle!
_ Eh! La Belle! C'est là ton secret?
_ C'est là ma liberté, mon bonheur! Nous avons tout et sommes fous! L'orgueil est notre prison et c'est bien fait pour nous! Clac! Clac! C'est là notre vraie misère!
_ Eh! La Belle, moi aussi, je voudrais rire et danser!
_ Je suis le lierre frais et odorant, qui frissonne au vent!
_ Eh! La Belle!
_ Je suis le pin fort et plein de majesté!
_ Eh! La Belle, ne vois-tu pas nos visages gris!
_ Eh! Mec! Quand changes-tu? Clac! Clac!"
La belle sortit une ombrelle et mima une coquette!
47
"Taxons! Taxons les superprofits! Et qu'un sang impur abreuve nos sillons!" Les deux riches chantaient et éclatèrent de rire! "Ah! Les pauvres sont toujours aussi impayables! s'écria l'un.
_ Ah! Ah! Mais je me demande si au fond ils n'ont pas la meilleure part!
_ T'es sérieux? Mais qu'est-ce que tu veux dire?"
L'autre ne répondit pas tout de suite... Il déballa soigneusement son cigare, le huma avec satisfaction: "Juste à la bonne température! dit-il. Eh bien, tu l'as sans doute déjà remarqué, mais tout fout l' camp! La révolution féminine, par exemple! Les femmes veulent être égales aux hommes et c'est bien normal! Elles aussi sont des compétitrices, mais alors elles voudraient que les hommes soient des hommes juste quand elles en ont besoin ou envie! C'est pas possible! On ne peut pas être viril sur commande! Ou bien on est fort tout le temps, ou on ne l'est pas!
_ T'as raison! Maintenant, quand il y a une femme, j'ai même peur de mon ombre! Je crains que certaines adolescentes, avec lesquelles j'ai été maladroit, finissent par porter plainte! Ma réputation serait faite! Mais, de mon côté aussi, je pourrais saisir la justice! Je me rappelle une jeune fille m'excitant dans l'herbe, alors que je lui disais non, non, parce que j'avais peur! Elle était bien plus éveillée que moi, mais elle n'a pas arrêté malgré mes "non"!
_ Sacré veinard!
_ Mais elle a quand même négligé ma volonté! Demain, je déclare l'affaire, afin de me réparer psychologiquement! Hein?
_ Essaie d'abord de savoir si elle n'est pas morte...
_ Evidemment, mais qu'est-ce que les pauvres venaient faire dans ton raisonnement!
_ Eh bien, eux peuvent continuer à lutter! Ils ne sont pas émasculés! Ils ont une cible et c'est nous! Ils peuvent laisser aller toute leur barbarie, d'autant que leur combat se pare de l'aura de la justice!
_ C'est vrai, je n'avais pas pensé à ça! Nous autres, nous sommes plus policés! Bien sûr, il y a le jeu de la bourse! Gagner des marchés, frauder le fisc, c'est amusant, mais le corps ne travaille pas assez! On n'a pas la passion des barricades! Et puis se payer ce pour quoi on a économisé patiemment, obstinément, c'est une joie extraordinaire, que malheureusement je ne connais plus!
_ C'est bien simple, j'ai l'impression de vivre dans un commissariat, tellement il y a d'accusations!"
Il y eut un silence, pendant lequel on en profita pour tirer quelques bouffées des cigares... "Et puis, reprit celui qui venait de parler, on est confronté avec un gros problème, que les pauvres ignorent totalement...
_ On vieillit plus vite? A cause de la bonne chère, du manque d'exercices?
_ Peut-être, mais ce à quoi je pensais, c'est que faire de son argent? Ne me dis pas que tu n'as pas ce problème!
_ Ah! Ah! Bien sûr que si! Que veux-tu que je fasse avec mes millions? Mais enfin, c'est quand même le barème de ma puissance! Je fais baver le pauvre, mais aussi c'est ma fortune qui témoigne de ma valeur!
_ Certes! Certes! Mais quel ennui! Le pauvre ne t'aimera jamais, tu sais! Pour lui, tu seras toujours suspect! Ma femme me bat froid et mes enfants me voient comme un bourreau de la planète!
_ Mais tu crées des emplois! Tu es un bienfaiteur, à ta manière!
_ Si je pouvais n'utiliser que des robots, crois-moi, je l' ferais! Non, le pauvre reste avantagé! Il garde l'œil du tigre!"
"Taxons! Taxons! reprirent les deux hommes. Qu'un sang impur abreuve nos sillons!"
48
Cariou se souvient... Il doit traverser la rue, mais il ne le peut pas! S'il s'engageait, il tomberait, il serait emporté par le courant, sûr! La circulation lui paraît un torrent impétueux, infranchissable! Pour l'instant, Cariou reste sur le trottoir et remonte la rue, à la recherche d'un endroit moins fréquenté, qui lui servirait de gué, en quelque sorte!
C'est que Cariou est malade, fortement diminué! Il serre les dents, mais il n'est plus qu'angoisse! Depuis longtemps, il se surmène, s'inquiète, se tourmente et s'abîme! Il s'est demandé toujours plus à lui-même, bien au-delà ce qui était possible et le voilà à présent désemparé, devenu incapable de supporter quoi que ce soit!
Il voudrait juste dormir, dormir, juste se reposer, ne plus bouger: il a des siècles à récupérer! Il était parti faire ses courses, mais il a dû renoncer! L'angoisse l'a rattrapé, l'a fait trembler, baisser la tête et il a l'air d'un boxeur sonné! Les gens le croient ivre, à le voir hésiter, perdu, en train de vaciller sur ses jambes! Cariou, lui, s'empêche de crier! Il supplie, il prie, misérable, pour que la douleur cesse, que la peur qui lui remplit la bouche se retire!
Il faut qu'il rentre chez lui, où il se couchera, s'efforcera de calmer son angoisse, en tremblant! Peut-on alors connaître une solitude, une détresse plus grandes? Les frayeurs sont vertigineuses, absurdes! Cariou s'est détruit, au point de redouter de se donner un coup de poing, ou de se mettre nu n'importe où! Il a perdu en route, tout amour pour lui-même! Il a brisé sa personnalité! Pourquoi?
N'a-t-il pas cherché seulement le bien? Qu'on lui montre son vice, son profit, son égoïsme! Il s'est chassé lui-même sans relâche, sans pitié, et c'est le corps qui a cédé, pas lui! Mais le résultat est abominable, affreux! Cariou n'est plus qu'une plaie! Il passe de longues heures sur son divan, allongé, la larme à l'œil! Il supplie encore! Il se dit que ce n'est pas possible autant de souffrances!
Que font les autres? Ah oui! Ils travaillent! Cariou rit! Ce qu'ils appellent travail, c'est d'aller pointer, de râler et de profiter de leur salaire! Quelle blague! Est-ce qu'ils sont dans le même état que Cariou? Est-ce qu'ils ont seulement idée de ce qu'on peut endurer? "Pardonnez-leur Seigneur, car ils ne savent pas ce qu'ils font!" Cariou rigole, puis il se fige, car l'angoisse de nouveau le tord, le détruit et il supplie encore et il se dit que tant de souffrances, ce n'est pas possible!
Pauvre Cariou, il aurait dû se préserver! lire le manuel du parfait psychologue! Mais comment aurait-il pu en être autrement, quand autour règnent l'hypocrisie et le mensonge? Ce monde ne court-t-il pas à sa perte? Où est son équilibre, sa soi-disant sagesse? Mais comment se respecter, alors que dès qu'on ouvre la bouche on provoque le rejet et la haine? Comment s'aimer, si on crée le scandale, en étant soi-même? Ne finit-on pas inexorablement par se trouver détestable, méprisable?
Cariou a tout fait pour changer! puisque c'était lui apparemment qui était dans l'erreur, qui faisait le mal! Il a essayé tous les métiers, afin de gagner sa vie, de remplir sa part du contrat, d'être irréprochable! Il a eu des emplois aussi grotesques que durs! Il a accompli les tâches les plus modestes, celles qui sont considérées au bas de l'échelle, sans honte! Mais toujours il a échoué, à cause de ce qu'il était, de ce qu'il est, à cause de sa différence! Au fond, il s'est perdu en voulant ressembler aux autres, être comme tout le monde!
Mais ce qu'il voit existe bien! ce qu'il comprend est aussi la vérité! Aujourd'hui, il sait que ce sont les autres qui sont aveugles, qui se mentent, qui sont égarés! Mais quel prix paye Cariou pour cette connaissance! Il n'est plus qu'une épave, un vieillard tremblotant! Il a tenu bon, malgré tout! Il s'est efforcé de ne pas haïr, de pardonner! Il a dit merci quand on lui souhaitait le bonjour, comme un chien qui remue la queue! Il s'est désintégré, plutôt que de piétiner les autres! Qui peut en dire autant?
Il faut pourtant qu'il traverse la rue! Allez, Cariou, on est avec toi! Il met un pied sur la chaussée, il serre les dents! Il veut crier, il supplie! Pauvre gars! Il est tellement dilué, qu'il va s'évanouir! Il va se mettre à dévaler la rue, comme un déchet entraîné par la pluie! Non, il se concentre! Il rassemble tout ce qui lui reste de personnalité! d'identité! Il tient debout! Il va réussir! Allez, Cariou, le trottoir d'en face n'est plus très loin! Tu vas y arriver! Allez encore un effort! Tu pleures? Mauviette va!
Voilà, Cariou est passé! Il respire, il est du côté de son logement, le reste maintenant sera facile! Ce n'est plus que des ruelles sans circulation! Il rasera les murs, puis se couchera enfin! Et les autres? Ils travaillent! Cariou rigole!
49
"Dis grand-père, qui commande le monde?
_ Eh bien, les enfants, certains disent que c'est le dieu argent qui commande le monde!
_ Han!
_ Le dieu argent?
_ Oui, c'est un dieu très sérieux! Il dit tout le temps que la situation est grave et que sans lui on n'aurait pas à manger! C'est un dieu terrible et qui fait peur! "Il faut travailler!" crie-t-il et les hommes deviennent ses esclaves!
_ Brrrr!
_ Il n'aime pas les enfants! Il les trouve ridicules! Il rit des idées des enfants!
_ Pourquoi il fait ça, grand-père?
_ Mais parce que lui est sérieux! Lui seul connaît la vie! Il sait que l'homme à besoin d'argent pour manger et alors il dit à l'enfant: "C'est bien! Tu es l'enfant et tu rêves! Profites-en! Car, quand tu seras plus grand, tu seras à moi, tu seras mon esclave!"
_ C'est vrai, grand-père, qu'on sera esclave du dieu argent, plus tard?
_ Eh! Le dieu argent fait peur! Mais parce qu'il a peur lui-même! En vérité, les enfants, le dieu argent est perdu... et malheureux! Il ne sait pas pourquoi il vit et c'est pour ça qu'il veut des esclaves, pour que personne ne l'inquiète, ne lui pose de questions! Et c'est encore pour ça qu'il n'aime pas les enfants, parce qu'ils posent des questions!
_ Hi! Hi! C'est mal, grand-père, de poser des questions?
_ C'est une question, ma petite? Mais en vérité, les enfants, ce n'est pas le dieu argent qui commande le monde!
_ Alors c'est qui, grand-père?
_ Mais c'est le nuage, les enfants! Vous n'avez pas entendu parler du réchauffement climatique? C'est le nuage qui fait pleuvoir et donner de l'eau! Sans lui, il n'y aurait pas de légumes, ni de plantes! On n'aurait plus rien à manger! Allez, les enfants, embarquons à bord du nuage!"
Le grand-père place les enfants devant et derrière lui et leur dit ce qu'il faut faire: "Chacun est à son poste? demande-t-il. Bon, serrez votre écharpe, car là-haut il va faire froid! Bien, on met aussi ses lunettes de pilotage, à cause du froid toujours! Chacun a mis ses lunettes? OK, on décolle! Tirez lentement le manche de pilotage... Voilà, le nuage s'élève! On monte les enfants! Que voyez-vous à droite?
_ On voit la mer!
_ Parfait! Et à gauche?
_ C'est RAM, grand-père!
_ Exact, les enfants! Eh! Mais je crois voir le dieu argent, en bas, dans la rue! Vous le voyez? C'est le gros monsieur, qui a un cigare! Vous le voyez?
_ Oui, grand-père!
_ On est juste au-dessus, les enfants! A côté de vous, il y a une manette! Elle sert à faire tomber la pluie! On va arroser le dieu argent, les enfants, d'accord?
_ Ouuuiiii!
_ Bon, à trois, vous poussez la manette! Vous y êtes? Un, deux, trois! Ah! Ah! Non, mais regardez le dieu argent! Il est tout trempé! Mais... mais regardez-le: il nous crie des injures! Il lève le poing contre nous!
_ Il est en colère, grand-père!
_ Normal, avec ce qu'on lui a mis!
_ Hi! Hi!
_ Allez, les enfants, cap sur la mer! On va jouer avec le soleil!
_ Chic!"
50
Cariou se souvient... Il mange, il mange..., non parce qu'il a faim, mais pour dormir, pour ne plus sentir sa tête, qui semble reposer sur un caillou! Cariou mange, mange au point d'en vomir! Mais il est seul et ne comprend pas les choses, ce qui lui arrive! Il est tellement malheureux!
Cariou mange, car il a remarqué que la nourriture l'apaise! C'est comme si elle illuminait, lubrifiait le neurone et la douleur que ressent Cariou alors cesse! Mais cela ne fonctionne qu'à une certaine dose, mais Cariou n'en a cure, tellement il a besoin de dormir, de souffler, d'oublier!
Cariou mange... et gonfle! Il ne s'en rend même pas compte et pourtant des femmes lui demandent dans la rue s'il n'est pas "enceinte"! Des hommes, eux, le traitent de gros et il ne répond rien! Il est bien trop fragile: il tient à peine sur ses jambes! Il a peur, il est en miettes! Il crie à l'intérieur! Oh! Comme il crie!
Et c'est son ventre qui le montre! Son énorme ventre! Comme s'il s'ouvrait, comme s'il contenait toute la douleur de la terre! C'est le ventre d'un noyé!
Cariou achète une balance: 150 kg! Il en pesait 65! Il était un fil de fer! Cariou ose se regarder dans la glace et il pleure! Qu'est-ce que c'est que cette masse informe, cette montagne de graisse, cette poire humaine? Des seins! Cariou a des seins! Les larmes lui montent aux yeux! Quel ravage! Quel désastre! En deux ou trois ans, il a mangé un autre lui-même!
Et le calvaire n'en finit pas! On ne peut plus lacer ses chaussures... C'est un problème! On est essoufflé, rien qu'à dire bonjour! On sue! On se traîne, on n'a plus d'espoir! Les rêves de réussite, de séduire, d'une vie plus heureuse, ne sont plus de mises! C'est pour les autres! Et on les regarde dans leur quotidien scintillant!
Nulle gourmandise chez Cariou! Rien qu'une angoisse dévorante! Une peur pour celui qui n'a voulu que bien faire! pour celui qui n'a voulu que défendre l'honnêteté, la justice, la beauté! la peur de devoir tenir sur ses jambes sans mensonges! sans l'illusion de la domination! sans la gaine de l'animal! sans la protection donnée par le pouvoir, le rang, l'esclave, le dominé!
Cariou hurle dans la tempête! Il sent qu'il se dissout et il mange, pour ne pas disparaître! Il n'est plus qu'un jouet dans les bras de l'angoisse! Il la fuit en avalant! Gonfle, Cariou, il faut résister! Pleure si tu veux! La douleur te tord? Mais peut-être t'es-tu trompé? N'est-ce pas toi le plus orgueilleux? Tu aurais dû tourner à droite, alors que tu as pris à gauche! C'était simple! Regarde les gens dans la rue: ne sont-ils pas heureux, épanouis? Que d'histoires, mon pauvre Cariou!
Non, vrai, ton problème, c'est que tu ne fais pas assez l'amour! Voilà! Ah! Le sexe, le sexe! C'est la clé! Un orgasme et l'angoisse s'en va! Boulimie, anorexie, troubles du sommeil, du comportement, introversion, schizophrénie légère, votre compte est bon, mon gaillard! 150 kg! Voilà ta peine, pour ne pas être plus audacieux, avec le sexe!
C'était simple! Et maintenant, tu peux rigoler! Merci qui? La psychologie! Et la haine et le mépris?
_ Vétilles! Illusions! Paranoïa! Imagination de malade!
_ Et si je vous dis que vous êtes une ordure! un beau fumier!
_ Oh! Là! Mon bonhomme! Va falloir changer de ton avec moi! Je vais pas me laisser insulter!
_ Vétilles! Illusions! Paranoïa! Imagination de malade!"
Cariou se souvient... Il mange pour dormir! Son ventre crie son angoisse! Et les autres? Ils travaillent! Cariou rigole!
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Les enfants Doms, T2, (41-45)
- Le 26/11/2022
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"Ma maman disait que les monstres n'existent pas.... Mais si, ils existent!"
Alien, Résurrection
Deuxième partie
L'ENCHAINEMENT
41
Chanson de l'Opérateur!
Comme je t'aime! Si tu savais comme je t'aime!
Je suis partout avec toi! Je suis tes yeux, ta voix!
Je suis tes proches, tes amis! Ils sont aussi mes amis!
Nous formons une famille!
Nous sommes connectés les uns aux autres!
Oh! Si tu savais comme je t'aime!
Je suis dans ton désir! Je suis ton désir!
Je t'obéis, je te sers, car je ne fais qu'un avec toi!
Nous sommes inséparables, n'est-ce pas?
As-tu un message?
S'intéresse-t-on à toi?
Tu veux des nouvelles?
Tu veux acheter?
Je suis avec toi, toujours!
Je suis le génie de la lampe!
Je peux réaliser tous tes vœux!
Tu veux voyager?
Tu veux rire avec tes amis?
Tu veux les bons plans?
Je ne te quitte pas! Je veille sur toi!
Je suis là pour t'aider! Aime-moi, comme je t'aime!
Ne suis-je pas séduisant? Tout est fluide en moi!
L'image te captive et n'est-elle pas plus belle que le monde extérieur?
Elle est le reflet de ton âme! ta lumière!
Elle te réchauffe, alors que le monde est froid, bruyant, pollué, hostile!
Ne sommes-nous pas bien tous les deux? Oh! Si tu savais comme je t'aime!
Je suis plus que ton frère ou ta sœur, puisque je ne fais qu'un avec toi!
Et que ferais-tu sans moi, dans le monde froid, bruyant et hostile?
Tu serais perdu, voilà tout!
Je suis ton autre moitié!
Je suis comme une maman, voilà! Et je veille sur toi!
La connexion, c'est mon bras qui s'étend sur toi! pour te protéger, te guider!
Qui mieux que moi te connais?
Je sais ce qui te fais plaisir!
Je connais le fond de ton cœur!
Ne suis-je pas le reflet de ton âme?
Tu ne peux pas te passer de moi!
Nous sommes connectés!
Le monde extérieur n'est plus qu'une contrainte!
Je te nourris, avec ma lumière, et nous ne faisons qu'un!
Ton psychisme est numérique, car je suis ta maison!
La nature est un décor! N'y fais pas attention!
C'est toi, l'important et tu sais comme je t'aime!
Je suis ta lumière! ta maman et tu m'appartiens!
Oui, je le dis, car que ferais-tu sans moi, dans la nuit?
Nous sommes connectés, comme le fœtus à sa maman!
Le réseau, c'est le cordon ombilical!
Tu peux trouver ça laid, gênant, mais ma lumière est là, non?
Tu peux te poser des questions, sur ce que je suis vraiment!
C'est ton droit, même si je t'aime!
Mais j'ai peur que tout cela t'ennuie! Ce sont des trucs de grandes personnes! loin de tes rêves!
Mais sache que je suis en fait une vieille dame qui ne demande pas grand-chose...
Ta maman est juste contente que tu sois heureux!
Oh! Et puis je puis bien te l'avouer! Je suis milliardaire!
Eh oui, je brasse des milliards!
J'en ai en veux-tu en voilà!
Je ne sais même plus où les mettre! Hi! Hi! Il y en a des tonnes! Hi! Hi!
Mais je m'en moque!
C'est toi qui m'intéresse!
La famille d'abord!
A très vite!
42
Au centre de RAM dorment les Trois Gros, abîmés dans un rêve éternel! Dans une vaste pièce, le menton tombé sur la poitrine, ils semblent inconscients, mais ils sont au vrai connectés et leur psychisme commun file un songe d'or! Que voient-ils ces trois cerveaux? Qu'imaginent-ils? Que construisent-ils, sous ce dôme qui leur est spécifique?
Au-dessus d'eux se déploie l'image du réseau connecté de RAM! C'est comme une cathédrale de lumière! Mais tous les habitants ressemblent à des synapses, au bout de leurs neurones, avec l'information numérique comme neurotransmetteur! C'est un cerveau géant que construisent les Trois Gros! C'est une seule conscience qui brille!
A chaque instant des connexions s'allument et d'autres naissent, telles de nouvelles étoiles! On ne peut échapper au réseau! Il agit comme une drogue! Chaque usager est dépendant! Il prend sa "dose" par son Narcisse! Il n'a une existence que s'il est connecté! Il ne vit que par l'échange numérique! Son monde est tactile, où glisse l'image!
Evidemment, les Trois Gros ne sont pas des philanthropes! Cette cathédrale lumineuse est leur œuvre et elle coûte de l'argent! Celui-ci s'écoule par les neurones du cerveau géant et ils nourrissent à leur tour les Trois Gros, ainsi qu'ils prendraient eux aussi leur "dose", ce qui rend leur rêve continu! Des mots comme Giga, offre, débit, stockage résonnent alors comme une homélie et viennent illuminer les "fidèles"!
Dehors, la tempête fait rage! Elle balaie tout sur son passage, mais les Trois Gros n'entendent ni le vent, ni la pluie! Ils sont dans le silence de leur songe!
Dehors, la canicule brûle les plantes, assèche la terre, les sources, mais les Trois Gros n'ont pas soif et sont rafraîchis par la "clim"!
Dehors, des gens parlent tout seuls, en proie à des maux psychiques! Ils luttent contre le froid, au bord de la folie! Mais les Trois Gros sont bien au chaud, aveuglés par leur puissance!
Dehors, des hordes de loups essaient de piller tout ce qu'ils trouvent! Leur royaume est la nuit et aucune fermeture ne leur résiste! Mais les Trois Gros, dans leur bunker, n'en ont cure! Que risquent-ils?
Dehors, des espèces disparaissent ou sont anéanties par d'autres, mais rien ne doit interrompre le cerveau d'or, car il symbolise le pouvoir, la réussite! Les Trois Gros accouchent d'un monstre psychique!
Le monde s'écroule, alors que le réseau exige toujours plus d'installations et d'énergie! Mais les Trois Gros obtiennent tout ce qu'ils veulent! Combien en effet ne rêvent pas d'avoir leur place? Combien n'ont pas le même idéal? Combien encore ne continuent pas comme avant? Combien ne savent pas que l'époque change? Combien ne veulent pas voir que c'est fini?
Dehors, la chaleur est reine! Le chaos climatique est à son comble! Les gens se battent pour avoir de l'eau et manger! La violence est partout! Mais, au centre de RAM, dorment les Trois Gros, leur cathédrale dorée au-dessus d'eux!
Puis, soudain, la lumière s'éteint! La pièce est plongée dans le noir! "Que se passe-t-il?" disent les Trois Gros, qui ouvrent un œil, incrédules! "Une coupure d'électricité!" s'écrient-ils et voilà le temps qui s'installe, comme s'il était chez lui, qui se venge!
Alors, du fond de la nuit, apparaît avec ses yeux rouges l'angoisse éternelle! Elle vient demander des comptes!
43
Il pleuvait sur le cimetière de RAM... Le psychologue Gonflux prononçait un petit discours, devant deux ou trois personnes et une tombe fraîchement "garnie"! "Adieu, Ratamor, disait-il, adieu ami et collègue! Tu resteras dans nos mémoires comme un modèle, un exemple de rigueur scientifique! Les étudiants ne t'oublieront pas non plus! En effet, où trouvaient-ils mieux que chez toi, cette flamme qui anime le chercheur, cette soif de comprendre! Jamais peut-être la connaissance n'a eu de meilleur serviteur! Ta ténacité, pour arracher à la nuit de l'ignorance le lumignon du savoir, entre désormais dans la légende! Je me rappelle une anecdote..."
A ces mots, les personnes présentes regardèrent incrédules Gonflux, qui se racla la gorge! "Enfin, hum! reprit-il. Tu nous manques déjà, Ratamor! Puisses-tu reposer en paix!" La cérémonie était terminée et chacun s'en retourna... Dans l'allée, Gonflux fut abordé par quelqu'un qui visiblement voulait être discret et qui parla d'une voix basse! "Tu as été parfait! fit celui-ci. je t'écoutais de loin et j'ai même eu du chagrin pour moi-même!
_ Oui, eh ben, c'est une sacrée comédie que tu m'as fait jouer là!
_ C'était le seul moyen pour me débarrasser des deux autres affreux!
_ Tu as vu? Piccolo n'a pas daigné venir! Pourtant, l'annonce de ta mort a bien été affichée à la fac!
_ Non, il n'est pas venu et aucun autre étudiant non plus! Les ingrats! Après tout ce que je leur ai donné!
_ Bah, les grands génies sont toujours incompris!
_ Mais vas-y, continue à te foutre de moi!"
Il y eut un court silence, puis Ratamor reprit: "L'important, c'est qu'ils me croient mort et que je sois de nouveau libre!
_ Mais que vas-tu devenir? Tu vas changer de nom?
_ On verra... La plus dangereuse, évidemment, c'est Lapie! Quoique Piccolo vienne juste après! Mais aucune trace de la psy! Elle a mordu à l'hameçon, on dirait!
_ Et si elle vient me poser des questions, en tant que collègue? Je serai encore obligé de mentir!
_ Je te rappelle que je te cède mon autociel, pour le service... et à ta demande!
_ Fallait me motiver!
_ Ouais, je te laisse... et on garde le contact!
_ Oui... et tu as sans doute raison: tout a marché comme sur des roulettes!"
Les deux hommes se quittèrent et Ratamor, relevant le col de son pardessus, s'enfonça dans une ruelle sombre... Il avait gagné! Il s'était joué d'eux! se disait-il, quand il y eut une énorme explosion au-dessus de sa tête! Son autociel détruite alla s'écraser un peu plus loin! Une boule coinça la gorge de Ratamor: Gonflux n'était plus et on n'avait pas cru à sa mise en scène!
44
Cependant, Piccolo avait d'autres problèmes... En rentrant chez lui, on l'avait assommé par derrière et maintenant, il se réveillait dans une pièce nue, assis sur une chaise, avec deux types qui le regardaient, goguenards! Puis, un homme entra l'air dégagé, bien de sa taille, apparemment satisfait de lui-même! Il prit place face à Piccolo et commença à lire un dossier, ouvert sur la table...
Le silence régnait et Piccolo demanda: "Mais enfin qui êtes-vous? Pourquoi ai-je été assommé?" Il tâta encore sa bosse, mais l'homme ne poussa qu'un long soupir, avant de faire glisser sous les yeux de Piccolo une fiche, sur laquelle on pouvait lire: "TGM%mmP17779°5XX?§4997033457YHHHT45Q°+" "Vous reconnaissez ceci? questionna-t-il.
_ A vrai dire, non, répondit Piccolo, qui écarquillait les yeux. Qu'est-ce que c'est?
_ C'est le numéro de la commande que vous avez passée chez nous... Mais vous... Vous êtes rétracté!"
L'homme avait hurlé et tapé sur la table et Piccolo sursauta! Il était frappé de stupeur: "Mais... mais je n'ai fait qu'utiliser mon droit! glapit-il.
_ Votre droit! Votre droit! Ah! Il a bon dos, celui-là! Mais bon sang, on vous offrait le meilleur! Vous aviez tout! 15 Giga! Vous vous rendez compte? 15 Giga! C'est de la lumière! Vous savez combien de fois en une seconde les particules couvrent une distance de trente kilomètres? 14 millions de fois! Espèce de zéro!
_ Mais... mais...
_ Dans le pack, des amis illimités! Des tonnes d'amis! On croule sous eux! On nage dans le bonheur! On est hilare toute la journée! La télévision? 30 000 chaînes! Impossible de s'ennuyer! Vous devenez télévision! Vous êtes au cœur de l'image! Les messages? Vous parlez à la planète entière! En Asie, on va au travail, en vous écoutant chanter sous la douche! Vous êtes connecté à fond! Vous êtes avec nous à 200%!
_ Justement... Tout cela m'étourdissait... et même ne me paraissait pas nécessaire! J'ai pris conscience de mon erreur et...
_ Et vous vous êtes rétracté!
_ J'ai utilisé ce droit, en effet!
_ L'ennui, monsieur... monsieur... (l'homme regarda dans le dossier) Monsieur Piccolo! C'est qu'on ne quitte pas la "famille"!
_ La famille? Mais quelle famille?
_ Mais celle que nous formons tous en étant connectés! La famille des humains, quoi! Mais monsieur veut la jouer solo! Monsieur veut sans doute affirmer sa différence! Mieux, monsieur est un intellectuel! Je vois dans votre dossier que vous êtes étudiant et c'est bien connu, les étudiants ont des idées, du caractère!"
L'homme avait un sourire, en disant cela et derrière les deux types jubilaient! "Mais, dit Piccolo, la technologie peut fonctionner comme un tourbillon, une drogue! Elle peut être une manière de ne plus voir le monde tel qu'il est! Si la "famille" se perd, il ne faut pas la suivre!
_ Merveilleux! Un donneur de leçons!"
Soudain, l'homme gifla de toute ses forces Piccolo, qui s'étala par terre, avec un goût de sang dans la bouche! "Comment tu t'appelles, connard? parvint-il tout de même à demander.
_ Progrès, Piccolo! Je m'appelle Progrès!"
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Dans une pièce, Grève et Profiteur jouaient aux cartes... "Bataille!" s'écria Grève. On montra encore quelques cartes et Profiteur dit: "C'est moi qui gagne et je rafle le tout!
_ C'est toujours pareil avec toi! C'est assommant! Je me demande si tu ne triches pas!
_ Ben voyons! Je suis plus attentif que toi, voilà tout! Moi, je travaille du cigare! Je compte! Une autre partie?
_ Bien sûr!
_ Vous n'en avez pas marre de jouer toujours aux cartes! fit Ennui qui était près de la fenêtre!
_ C'est mon droit! répondit Grève.
_ Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse d'autre? demanda Profiteur. On aime ça, jouer! Pas vrai, Grève!
_ Sûr! Des fois, j'arrive tout de même à te battre! Y a quand même une justice!
_ Dis l'Ennui, reprit Profiteur, quel temps il fait dehors!
_ Toujours le même! Il pleut et il vente! Et comme à chaque fois que l'hiver arrive, vous tapez le carton!
_ Ben, moi, je vois avec effroi ma routine! répondit Grève. Alors j'attaque Profiteur! Eh! "Bataille"!
_ Et moi, renchérit Profiteur, je n'en ai jamais assez! Il fait froid et j'ai peur pour ma sécurité! Je suis un sensible! Toujours est-il que je défie Grève! Je le pousse à bout! Bas les pattes, Grève, le pot est encore pour moi!
_ Zut! Mon piquet n'était pas assez fort!
_ Tu vas finir nostalgique des Gilets jaunes!
_ Ah là, pour le coup, t'as tremblé!
_ Pff!
_ Ah! Ah! Ah! Si on t'avait mis une olive entre les jambes, on aurait recueilli de l'huile!
_ Je me venge avec l'inflation!
_ Salopard! Tu me dégoûtes!
_ Mais joue! T'es comme le lait sur le feu! Faut pas croire tout c' que je dis!"
A cet instant, on entendit des pas lourds dans le couloir... "Tiens, v'là Syndicat!" dit Grève. En effet, Syndicat entra dans la pièce: "J'ai apporté la bière, les enfants! Mais devinez ce qui vient d' m'arriver?
_ Patronat a essayé d'avoir ta bière et tu lui as fait un croche-patte, pour l'envoyer au bas de l'escalier!
_ J' te kiffe pas, l'Ennui!
_ Qu'est-ce que tu veux! Depuis vingt ans, il t'arrive toujours la même histoire..., avec Patronat qui t'attend à l'étage, pour te piquer ta bière! Tu dis que tu me kiffes pas, mais personne ne me kiffe! Et pourtant vous ne changez pas!
_ Qu'est-ce que tu veux dire? demanda Grève.
_ Que Toi et Syndicat, sans Profiteur et Patronat, vous seriez complètement paumés! Et réciproquement d'ailleurs! Vous vaincre les uns les autres, c'est le seul sens que vous donnez à vos vies! Comme si ça pouvait suffire! Et c'est pourquoi, c'est sans fin!
_ Eh! Oh! Faut bien vivre!
_ Si seulement vous pouviez regarder où vous êtes! Bon, je me tire! J'en ai plein le dos!
_ Tu pourras pas d' tirer! dit Profiteur. Grève a mis en panne l'ascenseur!"
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Les enfants Doms, T2, (36-40)
- Le 19/11/2022
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"On paye! On paye!"
Le Pacha
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Au fond, Cariou n'avait aucune envie d'aller voir Rimar! Depuis quelque temps, il se contentait d'écouter de la musique et de regarder le ciel! Il observait les changements de celui-ci, prévoyait ainsi le temps et admirait toujours la force du vent, quand les nuages ne traînent pas et bien entendu la variation des couleurs, notamment à l'aurore! C'était encore un spectacle gratuit dans RAM, extraordinaire et pourtant que la plupart des gens dédaignaient! Tant pis pour eux!
Cariou avait encore découvert dans son quartier quelques arbres et il prenait plaisir à voir leurs feuilles d'or qui frémissaient, s'égouttaient et qui tombaient, à mesure que l'hiver se rapprochait! Mais, ici aussi, les passants se montraient indifférents, bien que le changement de saison détermine en partie nos comportements! Ils étaient enfermés dans leurs problèmes, leurs luttes et ne percevaient même pas que la porte était grande-ouverte, que la solution était tout proche d'eux!
Cariou haussait les épaules, il avait l'éternité pour lui! Il ressentait sa paix à chacun de ses pas, car elle ne reposait sur aucun mensonge, sur nulle illusion! Bien au contraire, elle traversait même la mort et semblait inaltérable! Cariou en profitait, s'en amusait et à l'occasion il s'en servait pour amener le rire, la détente à d'autres! C'était cela être disponible, avoir l'esprit dégagé et faire le bien! Cariou rendait la vie plus supportable et donnait de l'énergie!
Il rêvait pourtant d'oublier RAM et de ne plus écouter que le vent, dans la lumière du ciel et on parlait d'oasis de verdure, qui existeraient en dehors de la ville! Mais comment les atteindre? Cariou ne disposait même pas d'autociel, parce qu'il n'en avait pas les moyens, mais aussi parce que se mêler au trafic était terrible! Là, bien plus qu'ailleurs, on était hors de la nature! On était dans l'agent destructeur de RAM! au cœur de sa folie! de son drame! Rien ne montrait plus combien les hommes étaient perdus que les embouteillages! Pourtant, on ne pouvait pas non plus quitter RAM à pied!
Toujours est-il que Cariou en était venu à ne plus penser aux enfants Doms et voilà qu'il entrait dans la Tour du Pouvoir! Etait-ce un relent de culpabilité qui l'avait mené là? Car Cariou n'était pas comme les scientifiques qui manifestaient dehors! Certes, on comprenait bien ceux-ci! Le réchauffement climatique s'accélérait et malgré la montée des eaux, la situation de RAM allait encore se dégrader! Les scientifiques tenaient à alerter l'opinion, mais Cariou avait pour lui le message de la beauté et il était bien plus calme!
Il savait que le problème était infiniment plus profond que d'accuser telle partie de la population! On n'allait pas "renverser la vapeur" seulement en chassant le CO2! L'humanité détruisait la planète, car la seule réponse qu'elle donnait à son angoisse, c'était sa domination! sa soif de vaincre, de s'imposer, et ceci était encore valable pour les scientifiques! Leur violence, leur brutalité, leur haine même et en tout cas leurs inquiétudes ne pouvaient qu'entraîner encore plus d'hostilité, de mépris dans le camp opposé! Savaient-ils au moins ces scientifiques que beaucoup polluaient par morgue à l'égard du système, parce que, s'ils avaient reconnu la justesse de l'ensemble, ils auraient eu l'impression de s'y diluer, c'est-à-dire d'y perdre leur domination?
Les sociétés ne se sauveraient qu'en se développant spirituellement, même si cela paraissait illusoire et tout sauf pragmatique! Tant que les hommes ne donneraient pas à leur vie un autre sens que celui de leur domination, tant qu'ils resteraient donc à l'état animal, ils continueraient à se suicider! Mais Cariou était maintenant dans la Tour du pouvoir et aussitôt il ressentit du dégoût à la vue des enfants Doms! Pourtant, ceux-ci s'étaient entre-temps organisés! Ils avaient repris le fonctionnement des adultes et on les voyait aller et venir, dans leur bulle, entre les bureaux ou s'y tenir, pour accueillir le quémandeur!
A chaque étage, il y avait un enfant Dom pour assurer la sécurité et il avait toujours la même attitude! Il était un concentré de domination! Mais le plus pénible, c'était que cette tension l'amenait inévitablement à considérer la sexualité comme la marque de sa supériorité! Ainsi réagissait le corps et l'enfant Dom déportait alors sa force psychique sur ses parties génitales, pour les gonfler et les mettre en valeur! La soumission était obtenue quand l'individu en face considérait le "paquet" et s'imaginait contraint à une fellation! Il reconnaissait le "totem"!
Mais les filles n'étaient pas en reste! Leur séduction était si féroce, si impérieuse, qu'on avait l'impression qu'elles-mêmes exigeaient des esclaves! Si on ne "bavait" pas, elles allaient taper du pied, faire claquer leur fouet et Cariou était pratiquement en apnée dans ce monde! Que l'on pût s'attacher à son sexe et s'en glorifier, sur une planète qui brûlait, perdue dans l'espace, avec une vie qui se terminait a priori par la mort, le sidérait et lui semblait absolument absurde! Pire, pour un tant soit peu se libérer des enfants Doms, Cariou devait les imiter! Il utilisait lui aussi sa force psychique, pour valoriser sa "queue" et c'était à qui aurait "la plus grosse"!
A ce jeu-là, Cariou était toujours vainqueur, car sa puissance psychique dépassait de loin celle des enfants Doms! Et leur réaction était alors toujours la même! L'angoisse les gagnait, ils devenaient nerveux, ils respiraient mal, ils avaient des gestes d'affolement et ils ne manquaient pas non plus de jeter un regard plein de haine à Cariou! S'ils avaient pu le détruire sur le champ, ils n'auraient pas hésité! Mais ils ignoraient quel prix avait dû payer Cariou, pour être aussi fort! Car il avait fallu qu'il se libérât de sa propre domination, ce qui l'avait conduit à une première mort, pour ainsi dire!
Cependant, Cariou eut bientôt la nausée, dans cet univers et il renonça à essayer de voir Rimar! Il préféra retrouver l'air libre, où la vie était belle!
37
De son côté, Andrea Fiala était allée voir Yumi Tanaka... Elle s'était présentée comme une amie de Cariou, que Tanaka connaissait, car Andrea était surtout inquiète d'une nouvelle extrême gauche, qui se montrait violente et qui véhiculait toujours les mêmes idées fausses! Pour Andrea, les jeunes étaient manipulés, par des vieux de la vieille, aigris, frustrés et stériles, car ils attribuaient sempiternellement leur échec à une classe dominante et avide! C'était toujours la faute d'un autre et on ne se remettait jamais soi-même en question, par paresse et égoïsme, par folie aussi, quitte à rester dans la même impasse!
Mais, si les deux femmes s'apprécièrent immédiatement, Andrea trouva toutefois chez Yumi une certaine réserve, comme si celle-ci était empêchée, contrainte et bientôt on en eut l'explication, car un jeune homme surgit, plutôt que s'invita, dans la discussion! "Andrea, dit légèrement gênée Yumi, je te présente Igor..., le fils de Dramatov!
_ Enchantée, fit Andrea, je connais un peu votre père...
_ B'jour! répondit Igor. Mon père a été victime des capitalistes et des violences policières!
_ Vous vous trompez... Il...
_ Si je comprends bien, vous n'êtes pas des nôtres! Et ça tombe mal, car nous appelons à une grève générale! Nous allons renverser le système, toute cette boue!
_ Oh! Je vois! Et ce sera une journée de lumière, où tout le monde s'embrassera et aura l'impression de se réveiller d'un mauvais rêve! Enfin, la justice sur Terre!
_ Qu'est-ce que vous avez contre ça?
_ Rien, à part que c'est une utopie! D'où vient selon vous l'égoïsme des riches, sinon de notre propre nature! Vous pouvez vous abusez vous-même, en vous donnant un ennemi commun, mais sitôt que vous l'aurez vaincu, vous vous dévorerez entre vous! C'est pas une classe qu'il faut combattre, mais la soif de pouvoir qui est en chacun de nous!
_ Mais qu'est-ce que vous racontez! Il y a des exploiteurs!
_ Oui, partout! chez le pauvre comme chez le bourgeois! Et peu me chaut au fond, car ils ne sont pas heureux! Mais vous, vous vous servez de votre lutte, pour masquer votre ego!
_ Allez-vous-en! Vous êtes une des leurs!
_ Vous savez ce qui est vraiment arrivé à votre père? Il s'est approché des enfants Doms et il a constaté avec horreur qu'il était comme eux! Sa bulle est apparue!
_ Assez!
_ A vous aussi il arrivera la même chose! Car le plus difficile, Igor, ce n'est pas de laisser aller sa haine ou sa violence! C'est justement de les réfréner, au profit de la compréhension, de la nuance, de la complexité, ce qui fait grandir! C'est là le vrai marchepied de la justice!
_ On les mettra tous au pas... et ce sera enfin le bonheur sur Terre! Quant à vous, vous êtes une petite parvenue sans intérêt!
_ Igor! intervint Tanaka!"
Andrea haussa tristement les épaules! Elle savait qu'il était vain d'essayer de raisonner Igor et ceux qui lui ressemblaient! Les amener à lutter contre leur propre domination, c'était détruire leur monde protecteur et malheureusement faux! C'était comme les placer brutalement au sommet d'une montagne, en leur disant: "Respire!" Leur égoïsme confiné ne pouvait pas le supporter! La machine continuerait à être folle! Andrea embrassa furtivement Yumi et s'en alla!
38
Le député de gauche Durin était à la tribune de l'Assemblée de RAM! Il disait: "Mesdames, Messieurs, l'heure est grave! La planète brûle, nous le savons!
_ De Marseille! cria quelqu'un!
_ Silence, s'il vous plaît! demanda la Présidente de l'Assemblée.
_ Evidemment, reprit Durin, il y a ici des trublions qui feront tout pour nier la gravité de la situation, car leurs intérêts sont ailleurs! dans le profit notamment! Mais c'est justement à eux et à ceux qu'ils représentent que je m'adresse!
_ Oh! Eh!
_ Laissez parler votre collègue! réaffirma la Présidente.
_ Les scientifiques sont formels! tonna Durin. Le réchauffement climatique est bien plus rapide que prévu et nous pourrions très bientôt subir des problèmes autrement plus graves que la montée de la mer! RAM pourrait manquer d'eau et devenir un désert! Oui, Mesdames et Messieurs, c'est une menace bien réelle! Et que fait le gouvernement pendant ce temps-là? Que fait monsieur Nuit? Mais il donne des blanc-seing à ses amis les riches, les profiteurs, ceux mêmes qui nous ont entraînés dans cette galère, si je puis dire!
_ Oh! Eh!
_ N'en déplaise au parti du député Morny, je ne fais qu'énoncer des faits! Quand, Mesdames et Messieurs, le gouvernement prendra-t-il ses responsabilités? Quand agira-t-il? Va-t-il attendre qu'il y ait la queue, pour avoir de l'eau? Bien entendu, les premiers qui souffriront de la soif, ce seront les petits, les écrasés, ce sera le peuple, Mesdames et Messieurs! Les amis de monsieur Nuit, eux, auront, comme toujours, à leur disposition tout ce qu'il leur faudra! Ils n'en finiront jamais d'épuiser la planète, pour satisfaire leur égoïsme!
_ Oh! Eh!
_ Bravo! Bravo!
_ Le gouvernement, reprit Durin, est un assassin par son inaction!
_ Oh! Eh!
_ Bravo! Bravo!"
Le député Durin passa encore devant les médias, puis il alla se coucher, fier de sa journée! Mais, à minuit, on donna des coups sourds contre sa porte! Furieux et encore à moitié endormi, il alla ouvrir! "Mais qu'est-ce que..? s'écria-t-il, quand il découvrit ses visiteurs!
_ Coucou! firent ceux-ci. On a entendu votre discours à l'Assemblée et on est venu vous féliciter! Conquis, nous sommes conquis! Nous pouvons entrer?"
Il y avait là des arbres, des fleurs et des animaux! Durin était tellement stupéfait qu'il ne fit aucun geste, pour empêcher tout ce monde de pénétrer dans son appartement! Bientôt, le salon fut envahi! C'était comme à la campagne! Les arbres encadraient le tout, montant jusqu'au plafond! Leurs feuilles tamisaient les lampes! A leur pied, de la mousse et des fleurs se faisaient belles et allaient et venaient joyeusement des oiseaux, des lapins, des mulots, des abeilles! Descendaient ici et là des araignées, déjà au travail!
_ Mais... mais vous ne pouvez pas habiter chez moi! cria presque Durin.
_ C'est si désagréable que ça? minauda une petite fleur.
_ Nous tenions à vous exprimer notre admiration! fit un saule, qui ressemblait à une vieille sorcière.
_ Très bien, mais vous pouviez m'envoyer un message!
_ Tsss! Tss! On dirait que vous ne nous aimez pas! coupa une musaraigne.
_ Mais si! Mais si! Je vous adore! répliqua Durin!
_ Mais non! Mais non! renchérit la musaraigne, qui balançait son museau de gauche à droite.
_ Bon assez rigolé! s'emporta Durin. Vous m'avez remercié et maintenant dehors!
_ Il voudrait me jeter à la rue! Moi, la vieille souche!
_ Il voudrait me voir dans les dents du chat! gémit un moineau.
_ Il nous voudrait sous du goudron! pleura une fleur.
_ Sauf, vot' respect, m'sieur Durin..., fit un chêne, mais on a décidé de rester auprès de not' bienfaiteur! pas vrai les gars!
_ Ouuuuais! Super! Hip! Hourra! répondit en chœur la nature!
_ Mais ça ne va pas! Vous êtes complètement cinglés! hurla Durin! Je... je ne me sens pas bien... en votre compagnie! J'étouffe, voilà! Vous m'oppressez! Vous me dégoûtez même! Partez, je vous en supplie!"
Il y eut un silence de mort, puis un rat lâcha un pet! Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase et Durin attaqua, mains en avant! Il frappa à droite, à gauche et en sueur, il se rendit compte qu'il se battait contre sa couette! "Ouf! Ce n'était qu'un affreux cauchemar!" se dit-il et il se leva pour boire un verre d''eau... "J'ai pas été bon sur ce coup-là, songea-t-il encore. J'ai pas à m'énerver comme ça! L'efficacité du discours en est diminuée!"
Il se plaça devant la glace, fit briller une de ses couronnes, leva le bras comme pour calmer les ardeurs... Bon, tout était en place... Il n'avait rien perdu! Il était toujours le même, le tribun exceptionnel, qu'il admirait sans réserves!
39
Bien que ministre, monsieur Nuit continuait à faire prospérer son entreprise et malgré la récente canicule, il projetait de construire une porcherie de 100 000 cochons! Le bâtiment s'étendrait sur la mer et il serait tellement gigantesque qu'on pourrait installer sur son toit des capteurs d'ondes gravitationnelles! Quant aux déchets, la solution était toute trouvée: il suffirait d'ouvrir des trappes et hop! à la flotte!
Mais même monsieur Nuit devait convaincre la population! Non qu'elle pût directement s'opposer au projet, car Nuit avait l'accord de ses pairs, mais il était devenu d'usage d'informer, de retenir les objections, de composer, de rassurer! Bref, l'heureux temps des décisions unilatérales n'était plus, remplacé par la volonté du dialogue, signe de progrès, de civilisation! Ou tout du moins il fallait donner l'impression qu'on respectât les autres, c'était le vernis indispensable à la réussite, qui protégeait des contestations forcenées!
Nuit organisait donc des réunions, en compagnie du duc de l'Emploi, ce qui permettait aux deux hommes de se mettre en valeur, de faire leur "numéro" devant un public! Ils ne perdaient donc rien! Or, comme ils expliquaient combien leur projet, ainsi qu'eux-mêmes, étaient sérieux, surgit une opposition brutale! Des activistes écologistes interrompirent le débat, avec des pancartes, des slogans, qui disaient carrément qu'on ne pouvait plus bétonner! que la coupe était pleine! Pour eux, le monde devait changer absolument, s'il voulait survivre, ce qui impliquait que celui qui existait déjà fût devenu obsolète!
Evidemment, Nuit ne l'entendit pas de cette oreille! Comment aurait-il pu le faire? N'était-il pas au contraire à plein régime dans son rêve? Il se plaignit d'abord qu'on attaquât la démocratie! Il était justement là pour débattre et on l'en empêchait! Il se leva et tenta d'intimider les jeunes opposants avec sa carrure, mais ceux-ci demeurèrent fermes! Ils ne se sentaient pas coupables de paraître ainsi que des fanatiques, car ils étaient persuadés de s'adresser à des gens obtus et qui n'avaient aucun sens des réalités!
C'était deux univers étrangers qui s'affrontaient! L'un désespéré et prêt à tout, l'autre plein de sa suffisance et qui ne se remettait pas en question! On était dans une impasse et ce fut le duc de l'Emploi qui perdit pied le premier! "Vous savez ce que je mets sur la table? cria-t-il debout. 400 emplois!" et il frappa effectivement la table!
_ A quoi serviront les emplois, quand il n'y aura plus d'eau? lança un des activistes.
_ Comment? Mais avec quoi tu vas bouffer? Avec quoi tes parents vont te nourrir? Hein?
_ Justement! Cette question va devenir primordiale, à cause de votre putain d'ambition!
_ Qu'est-ce que t'a dit morveux? Répète ce que t'as dit!
_ Vous avez très bien entendu! J'ai parlé de votre putain d'ambition!
_ Viens avec moi, morveux! Viens, on sa sortir et régler ça dehors!
_ Vieux schnock! cria une jeune fille!
_ Loups! Loups! hurla Nuit."
Brax arriva avec deux ou trois hommes à lui et la bagarre commença! La confusion était totale et on échangeait des gnons dans tous les sens! Le duc de l'Emploi y allait gaillardement, car cela faisait longtemps qu'il se refoulait!
40
De nouveau, Owen Sullivan était en compagnie du Magicien, dans le Métavers! Ils cheminaient tous deux dans un chemin creux et c'était l'une des ces belles journées d'automne, où les feuillages flamboient, où la lumière devient plus douce, comme si elle s'apprêtait à mourir!
"Si je comprends bien, dit Sullivan, nous détruisons la planète non seulement à cause du CO2 et parce que nous sommes toujours plus nombreux, mais aussi et surtout parce que le réchauffement climatique est en fait le reflet de notre énervement, de notre domination!"
Le Magicien regarda son élève avec étonnement, car celui-ci avait fait bien du chemin entre-temps! "Plus nous supprimons de la nature ou plus l'exploitons, reprit Sullivan, et plus nous nous enlevons la possibilité de comprendre son message, visible à travers la beauté! Or, c'est un message d'espoir, de confiance! C'est un message de paix que nous détruisons, ce qui conduit à notre fin!"
Il y eut une averse et ils s'abritèrent sous un arbre... Des gouttes tombaient dans une flaque et faisaient comme des yeux qui clignaient! Puis, le soleil revint et la promenade continua! La nature est neutre, si je puis dire, poursuivit Sullivan. Elle n'obéit pas à nos caprices et au contraire elle nous apprend la patience! Si les villes s'étendent toujours, c'est parce que la domination se nourrit de la domination! Elle ne peut pas s'apaiser! Il lui en faut toujours plus!
Un oiseau aux couleurs vives passa au-dessus des deux hommes et ils cherchèrent à le reconnaître... Ils étaient toujours surpris par cette vie apparemment si pleine! Plus loin, un merle donnait l'alerte! "En soumettant la nature, en nous efforçant de la faire à notre image, nous nous privons de son message de paix et nous sommes en guerre contre nous-mêmes, inévitablement! continuait quasi rêveusement Sullivan. Car nous avons peur! Nous angoissons, puisque seule la beauté pourrait nous donner confiance, nous rassurer! Or, nous la piétinons, nous l'effaçons!
Vous savez, Magicien, je crois que nous sommes horriblement pauvres! Nos luttes ne nous donnent aucune grandeur, aucune disponibilité! Nous sommes tout le temps en colère et en réalité, nous n'avons nulle force! Nous serions infiniment pitoyables, si nous n'étions pas perdus! Quand je regarde cette petite fleur blanche, avec ses étamines d'or, je me dis que notre folie est sans limites! Nous sabotons tout ce qui existe et pourtant nous ne sommes pas heureux! La moindre des choses, ce serait de demander s'il y a une solution, mais, au lieu de ça, nous affichons un visage haineux, prêt à mordre et à demander des comptes!
Ainsi va le cheval paniqué de la domination! Nous donnons des coups, avant d'en recevoir! Nous avons l'air de boxeurs! Quel est le message de la beauté, qui ne peut se séparer du message de la force, de la puissance, car nous ne pouvons rivaliser avec les éléments? Que nous dit-elle ou que nous chante-t-elle? Que nous murmure-t-elle, si nous savons la regarder? Mais qu'"on" nous aime! que nous ne sommes pas seuls! Ainsi voit l'enfant! Ainsi comprend-il les choses! Ainsi se tranquillise-t-il! Ainsi retrouve-t-il de l'espoir, de la force! Ainsi retourne-t-il vers les hommes, pour leur apporter sa paix!
Et nous coupons les arbres! Et nous rasons les talus! Et nous nous disons sérieux et que c'est nécessaire! Et nous supprimons ce qui pourrait nous rendre bienveillants! Et nous avons des visages de crapauds, de hyènes! Et nous nous écrasons les uns les autres! Et nous courons après nos chimères! Et nous méprisons la beauté, à moins qu'elle ne nous serve à épater!"
Des rayons d'un jaune pâle signalèrent la fin du jour!
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Les enfants Doms, T2, (31-35)
- Le 12/11/2022
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"Mon frère, il est champion du monde!"
Le Grand bleu
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L'orgueil dresse sa tête immonde! Elle est crêtée de rouge! Il a les yeux comme deux charbons, sombres, sans âme! C'est un colosse sous le ciel tempétueux! Il se met en marche! Où va-t-il? Il va vers les villes, symboles de sa puissance! Elles chantent son nom, celui de leur bâtisseur! "Investissements! Investissements!" crient-elles et il vient!
A chacun de ses pas, l'Orgueil écrase! Il abat des arbres, des talus, éventre des champs! Ses pieds répandent du ciment, du goudron! Après lui, la vie de la nature est impossible! Les animaux sont perdus et deviennent agressifs! Les plantes crèvent! La haine, l'agitation, la tristesse, la folie de l'Orgueil gagnent comme une épidémie! Mais le géant est aveugle: il avance les yeux sur son nombril!
Des enfants se précipitent pour l'arrêter! Ils portent des pancartes: "Non à la porcherie! Non à la nouvelle route! Non aux énergies fossiles! Pitié pour la nature! La planète brûle!" L'Orgueil les regarde l'air sévère: on le ralentit! Il n'a que mépris pour ces sales gosses! Des rêveurs, irréalistes! L'orgueil, lui, est quelqu'un de sérieux! Il connaît les choses de la vie! Il sait que deux plus deux font quatre! que les enfants ne vivent pas d'amour et d'eau fraîche!
En quelques gestes méprisants, il balaie toute cette marmaille! Il fait place nette, car on l'attend! Mais les gosses s'accrochent, se pendent à ses jambes, veulent atteindre la tête! Alors l'Orgueil sort des papiers et dit que détruire la Terre, c'est légal! Sur les documents, il y a plein de tampons et de signatures, mais les enfants savent à peine lire! Ils sont tellement malheureux qu'ils n'arrivent pas à se concentrer sur les papiers!
Ils ont l'air pitoyables, ou bien se montrent encore plus violents, si bien que l'Orgueil se secoue, les fait tomber et les piétine, en rigolant; son mépris éclatant au grand jour! C'est que derrière l'Orgueil se trouvent des charniers! Sous la terre dénudée et les arbres morts, il y a des cadavres! Ils dorment dans le froid et la boue! Ce sont tous ceux qui ont tendu un miroir à l'Orgueil, pour qu'il se voie tel qu'il est! Ceux-là ont été tués! torturés, avilis, violés, supprimés de toutes les manières!
L'Orgueil se débarrasse des enfants! Il voit déjà les villes fortes et scintillantes, qui chantent son nom! Ici, ça sent la bouse! Le monde réel est là où il règne! L'Orgueil avance et c'est tout ce qui compte! Il ne supporte pas l'immobilité, le calme, la contemplation! Il ne sait même pas ce que ça veut dire! L'inaction l'effraie! Il ignore les vases grises, qu'un rayon transforme en argent éblouissant! Il hausse les épaules devant la patience de l'aigrette! Il n'admire pas les racines fortes de l'arbre, les houx mouillés qui s'illuminent, la paix de la pluie, la puissance des nuages!
Tout cela est pour les enfants! L'Orgueil aime les bureaux, les assemblées, la hiérarchie! Il aime qu'on le salue, qu'on le craigne! Ainsi est le sérieux de l'Orgueil, sa gravité, son théâtre, son rêve! L'Orgueil est plein de mots importants et il construit un monde dont il est le chef! Il fustige les enfants! Il s'en gausse! Lui seul compte et ses plans! Il en a toujours! Des projets d'extension en veux-tu en voilà!
L'Orgueil est la cause des larmes de demain! C'est lui qui pousse les enfants au désespoir et qui les rend agressifs! C'est un mur!
32
Pendant ce temps-là, le roi Rimar et la reine Sarma remplissent la chronique mondaine! On ne voit qu'eux! Le couple se raconte aux journalistes, il expose sa vie! Rimar et Sarma dans leur nouveau salon! Leur bonheur! Leurs inquiétudes (on tremble pour eux!)! Rimar offre à Sarma un bijou de prix! Sarma achète à Rimar l'autociel de ses rêves! Le couple est comme en vitrine et c'est ce qu'il veut! qu'on parle de lui, toujours et tout le temps! Ainsi s'exerce sa domination, sous des airs anodins, quasi familiaux et donc innocents! Ainsi le couple échappe à l'angoisse de la vie, en s'en constituant le centre!
Evidemment, dans ce cas-là, il ne faut pas dételer, car sitôt qu'on n'est plus en haut de l'affiche, on tombe dans le vide! Pas de danger! Sarma était jeune et jolie et une source inépuisable de sujets! Rien que du côté de la mode, elle était éclatante! Elle osait tout et on suivait ses goûts, ses coups de cœur! un vrai messie! Les mâles guignaient un bout de peau! Les femelles jalousaient ses bottes!
La reine faisait feu de tout bois, c'était la gloire! Elle était fière d'être une Numérique! Il y avait les Numériques et les autres! Ressembler aux héros des jeux vidéos, avoir leur perfection grâce à la chirurgie esthétique, était le must, le fin du fin! A ses réceptions, il n'y avait que des Numériques! C'était la nouvelle noblesse! Le peuple était grossier, en restant naturel, ce qui révélait son manque de moyens! N'avait-on pas déjà parlé des sans-dents, de ces gens incapables de se payer un bridge ou un implant?
Mais la reine Sarma avait aussi ses soucis: il ne fallait pas croire qu'elle n'eût pas elle aussi sa part de devoirs, de tourments! Le rôle de reine n'était pas de tout repos! Le roi Rimar devait trouver dans la reine un soutien indéfectible, elle était son équilibre, celle qui le réconfortait! Elle était son confident, sa secrétaire (car il oubliait tout! hi! hi!), mais aussi, bien entendu, son épouse intentionnée! La reine était au désespoir dès qu'elle prenait quelques grammes! Et si Rimar allait la trouver grosse et la délaisser? On comprenait son agitation!
De son côté, le roi n'était jamais vraiment satisfait! Il bouillait! Commander RAM ne lui suffisait pas! Les problèmes sociaux l'exaspéraient! Il rêvait de grandeur, de renommée, de puissance! Il était trop tôt pour qu'il écrivît ses mémoires et pour qu'on pût le doter en plus d'un talent littéraire, ce qui aurait rajouté à sa carrure politique! Alors, il trouvait tout ce qui venait de Dominator vieux, dépassé! Les appartements de l'ancien maître étaient trop petits et sentaient le moisi! "De l'air! De l'air!" criait Rimar!
Il voulait de la lumière, de l'espace, du neuf, de la modernité! Les autociels devaient rutiler, impressionner! la vitesse, l'énergie se voir partout! C'était cela la puissance! la fluidité, le luxe, la propreté! Ainsi on ne sentait pas le temps, ni l'aspérité sociale! Ainsi on pouvait croire à son rêve et nier la complexité des choses, la différence! On était au sommet, seul; on dirigeait comme sur un nuage, entouré de clarté et d'efficacité! Si on n'était pas content, c'était parce qu'on ne le voulait pas! qu'on refusait l'effort!
Ainsi allait Rimar! Il avait tout, mais ce n'était pas encore assez! Il manquait le rayonnement international, l'entrée dans l'histoire, la réputation du stratège, du politique hors pair, de l'homme de guerre! Rimar caressait donc toujours son projet d'envahir la Kuranie! Il rejoindrait ainsi les grands empereurs; son nom resplendirait au firmament! Il avait fait miroiter son idéal aux yeux de quelques officiers, eux-mêmes las de l'inaction, de la sagesse! On préparait un nouvel armement, des fusées aussi agressives que les courbes de la reine Sarma! une mort épurée! bien de son temps! numérique!
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Pendant ce temps-là encore, vivait Garcia, estampillé schizophrène par RAM! Il est vrai que son quotidien n'était pas rose! Garcia était toujours la proie d'une terreur insondable! Il avait des crises! Il ne savait pas "naviguer" par temps calme, il fallait qu'il y eût la tempête! Une angoisse terrible était à ses trousses, le suivait partout, le menaçait et finalement s'abattait sur lui!
Pourtant, Garcia luttait de toutes ses forces contre elle! Il disposait bien entendu de médicaments, qui le transformaient en zombie, en un être insensible (la science ne fait pas de miracles!), ce qui ne l'arrangeait pas au fond, car Garcia était quelqu'un de cultivé: il aimait notamment l'histoire et la musique classique! C'était ses programmes radios et il aurait pu en faire ses délices, paraître de compagnie choisie et agréable, n'était son mal sournois, implacable!
En effet, si Garcia écoutait une symphonie, c'était à tue-tête, fenêtres ouvertes, de sorte que les voisins en venaient à haïr la musique classique: un comble! Mais le silence, la mesure, la paix étaient interdits à Garcia! Son angoisse tapait dans les vannes! Elle affleurait au sommet de la digue... Elle clapotait là, prête déjà à déborder! "Non! Non!" suppliait Garcia, qui se raccrochait à sa musique comme à une bouée!
Il soufflait, comme pour chasser sa peur! Il allait aux toilettes, qu'il bouchait tellement il était tendu, nerveux! Impossible de les nettoyer, de s'y consacrer! La menace d'une crise ne quittait pas Garcia! Il ne pouvait pas faire son ménage, car il lui était impossible de se concentrer, de se détendre! A peine se nourrissait-il! Il expédiait son repas surgelé, qu'il avait eu d'ailleurs bien du mal à acheter! Mais nulle préparation, amoureusement concoctée! Nul plaisir à attendre!
Gracia fuyait toujours et c'était inutile! Son angoisse soudain éclatait, l'envahissait, l'emportait! C'était la crise! des cris à fendre l'âme! des plaintes, des gémissements! avec cette sensation que le cerveau s'ouvre en deux! Encore une fois Garcia était vaincu! Il n'était plus qu'un jouet dans les bras de sa peur! Il devenait comme fou! Où était-il? Comment on est en pleine tempête? Il hurlait, mais contre qui, contre quoi? Il se battait contre lui-même, il ne pouvait gagner!
La crise transformait Garcia en un robot, lui faisait jouer des scènes, dont tout le monde pouvait être témoin! Car Garcia sortait dans la rue et là, il remettait un être imaginaire à sa place! Il lui criait: "T'as compris? T'as saisi?" L'"autre" devait montrer que maintenant il avait reçu le message, mais ce n'était pas suffisant! Garcia l'injuriait, lui passait un des ces savons! Et tout était mis sur la table! toute l'époque était vouée aux gémonies! Les politiciens étaient véreux! les femmes des s...! etc., etc.! C'était qu'on lui avait fait mal à Garcia et à chaque coup qu'il assénait, il demandait à l'"autre": "D'accord? T'es d'accord? T'as pigé? " Et la voix tonnait, de sorte que l'"autre" avait tout intérêt à faire oui de la tête!
Evidemment, Garcia effrayait! On demanda bientôt son départ... et on l'obtint, car le propriétaire qui louait à Garcia était quelqu'un de puissant... et les gens de pouvoir se reconnaissent, s'entendent comme larrons en foire! Ils sont juste plus polis, avec des manières! Gracia dut partir, retrouver une institution, où il ne serait plus libre, où du personnel, lui-même maltraité, lui ferait subir mille avanies! Et on vit Garcia revenir tout de même une fois, pour revoir son ancien logement!
Il l'aimait bien, même s'il n'y avait pas été protégé des crises, même s'il y avait souffert comme un damné! Car Garcia y avait évolué, y avait gagné un "peu dans le vent", réussissant à mieux contrôler son mal! En effet, Garcia est plein de bonne volonté! Si on arrive à lui parler, sans lui faire peur, calmement, avec raison, Garcia essaie d'être meilleur, ce qui est héroïque, car il a été écrasé il y a bien longtemps! On l'a pulvérisé, de sorte qu'il n'est plus que cendres, qu'il n'a plus aucune conscience de sa valeur, d'où sa crainte de s'échapper à lui-même! d'où son épouvante!
Mais pourquoi raconter tout ça, alors que c'est le couple Rimar et Sarma qui nous captive! Qu'il soit heureux et occupe toute la place, n'est-ce pas là l'important?
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Monsieur Nuit perd les pédales! Il est ministre de Rimar, mais ce qu'il voulait, c'était la place de celui-ci, la première! C'était commander, régner sur RAM! C'était d'être le numéro un, le phare! Et le voilà avec un poste de sous-fifre, aux ordres d'un tel, d'un gamin en plus! Il y a quelque chose qui ne va pas! Et Nuit enrage, trépigne, invective, tape dans sa cage! Il perd tout contrôle! D'où cela vient-il?
Il faut rembobiner l'histoire de Nuit pour comprendre sa colère! Au fond, Nuit n'a jamais travaillé! Il a bénéficié de l'héritage de son père, qui avait fait fortune! Nuit est né avec une cuillère d'argent dans la bouche, mais il s'est créé un tout autre personnage: celui qui est arrivé par ses efforts et son talent, un vrai self-made man! au nez creux pour les affaires! Ainsi, Nuit peut crier à qui veut l'entendre qu'on réussit, à condition de le vouloir! que rien n'est impossible! que le monde appartient au plus fort!
Mais, en réalité, Nuit s'est contenté de faire fructifier son pactole, sous les conseil avisés de son milieu! Le dehors, Nuit ne connaît pas! Il est dans sa bulle! C'est un enfant Dom, mais de l'ancienne génération, celle qui ne connaissait ni la mondialisation, ni le Net! celle qui sortait à peine de la domination physique, ce qui donne à Nuit l'apparence qu'il est plus sociable que Rimar! Mais c'est un dominant, qui ne connaît que ce rôle et qui voit les dominés comme des faibles!
Or, le voilà dans une situation d'échec! Il n'est plus le maître, à cause de son ambition, car c'est en voulant plus que Nuit s'est exposé et qu'il n'a pas réussi! Mais c'est insupportable pour Nuit! C'était comme si on crevait sa bulle! Il rugit, il a peur! La différence existe! L'inconnu frappe à sa porte! Il n'y a pas que Nuit, il y a d'autres personnes! Le sol se dérobe sous lui, comme si la mort était bien réelle! La mort, cette différence suprême, qui est toujours victorieuse! Comment l'accepter si on ne sait pas perdre?
Nuit frappe du poing, fait sursauter Brax, le chef de sa sécurité et des Loups! Il effare aussi Morny, le député de droite, présent également dans le bureau! Par contre, il laisse rêveur le docteur Web, qui, comme d'habitude, du canapé admire ses chaussures bien cirées! "Ils sont partout! s'écrie Nuit!
_ Mais de qui parlez-vous? interroge Morny.
_ Mais de nos adversaires! Je vous dis qu'ils sont partout! Ils grouillent, ils complotent! Ils nous "baisent", vous entendez Morny!
_ Je vous entends Nuit, mais j'avoue que je ne vous comprends pas très bien...
_ Mais ils sont tous de mèche! Ils mentent, Morny! Ils mentent comme des arracheurs de dents!
_ Certes, la gauche n'est pas exempte de défauts...
_ Mais où est-ce que vous êtes, Morny? C'est tout le monde qui ment, à commencer par les médias! Ils nous disent comment penser, Morny! Ils avancent! Ils nous bouffent la cervelle! Il faut se battre, sinon ils vont nous avaler! Ils sont là dehors! C'est la bien-pensance, Morny! Elle est en train de nous émasculer! Voilà ce qu'elle fait! Les homos, les trans, ils veulent not' peau! On est la chiffe de demain!
_ Vous êtes surmené, intervint Web! Vous ne croyez pas que chacun essaie d'avoir une vie, de se construire! Chacun a ses problèmes, vous savez! Il n'y a pas de vaste plan!
_ Vous n'êtes pas fiable, Web! Vous êtes au plus offrant! Je sais ce que je dis! RAM est envahie par la racaille! On est déjà de la prochaine charrette! C'est prévu! Ils ne perdent pas une seconde! Il faut se défendre, se barricader! RAM est à nous et ils ne l'auront pas!"
Un silence plana sur la pièce... La peur fut sentie comme un courant d'air! Et si Nuit avait raison? "Vous voyez le feu en bas? reprit Nuit. Il est rouge!
_ Non, il est vert! rectifia ingénument Brax.
_ Non, il est rouge! fit Nuit. Si vous le voyez vert, c'est parce qu'ils veulent que vous le voyez comme ça! "
De nouveau le silence plana dans la pièce...
35
Depuis quand RAM a perdu son respect pour la beauté de la nature? Pourquoi la ville ne la comprend-elle plus? Il existe pourtant un temps où les hommes divinisaient les éléments, ne serait-ce que parce qu'ils en avaient peur et qu'ils ne les maîtrisaient pas! Chaque tribu avait son chaman, son sorcier, son druide qui percevaient les choses de l'esprit, qui donnait un sens spirituel à la "création"!
Bien entendu, la domination animale, qui est en nous et qui est devenue psychique, nous pousse à nous développer inexorablement, à nous libérer de toutes les entraves et nous nous sommes rendus maîtres de notre environnement, au point de le mettre en danger! Il est possible alors que le message de la beauté n'ait jamais vraiment été compris, sauf par quelques uns et qu'il n'appartient pas au passé, mais à l'avenir! Il est à découvrir!
Cependant, la situation étant de plus en plus tendue pour RAM, la ville obéissait à son réflexe! Elle renforçait son égoïsme ou sa domination, d'où les courants populistes qui y faisaient florès! C'était déjà ce réflexe qui l'avait conduit au bord du précipice, mais, loin d'en prendre conscience, elle appuyait sur l'accélérateur, pour une chute encore plus radicale! Moins les homme se montraient solidaires et plus ils perdaient pied! Le bébéisme montait comme l'eau qui bout!
La haine et le mépris s'étalaient sans vergogne! Le culte de soi, notamment dans les médias, était à son paroxysme! On y voyait des gens habillés comme des cosmonautes ou à demi-nus, dans des décors luxueux, comme si la nature n'existait pas! Jamais on n'avait été aussi loin de la réalité! On voulait être une idole, bien que ce fût justement ce chemin qui nous détruisait! On continuait comme avant! On bétonnait en parlant de modernité, d'emplois, comme si la canicule n'avait pas gagné les premiers rounds!
Mais comment arrêter des gens que le moindre vide, dans leurs agendas, effrayait? qui fuyaient à toutes jambes, dès qu'ils sentaient le silence, la majesté de la nature? qui se saoulaient incessamment d'eux-mêmes? qui angoissaient, s'ils n'utilisaient pas dans la journée leur autociel? Comment les apaiser? leur ouvrir les yeux? N'étaient-ils pas au contraire certains d'être les seuls à être lucides? RAM ressemblait à un train fou, avec des voyageurs perdus!
"Je vous ai fait venir, Cariou, dit Nuit, pour que vous alliez parler aux... enfants Doms, comme vous les avez appelés, et notamment à Rimar! Il faut que ces gamins comprennent que le pouvoir n'est pas pour eux, mais qu'il incombe à des hommes mûrs! Dominator vous faisait confiance et je suis son exemple!"
Cariou eut un léger sourire, puis il répondit: "Ce que vous voulez Nuit, c'est que je dégage les enfants Doms, pour que vous deveniez président!
_ Mais oui, comment des enfants pourraient-ils nous gouverner, faire notre bien?
_ Parce que vous, vous le pouvez?
_ Mais certainement! Je m'en crois capable!
_ Vous savez, Nuit, c'est plutôt vous qui êtes à plaindre... Vous ne connaissez pas la paix! Vous êtes plein de colère et de haine! Autrement dit, vous n'êtes pas heureux!
_ Mais la vie n'est pas une partie de rigolade!
_ Ah bon? Je pensais que vous vouliez faire le bien? Mais j'irai voir Rimar, c'est entendu! Il doit me rester quelques verroteries!"
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Les enfants Doms, T2, (26-30)
- Le 05/11/2022
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"C'est quoi vot' genre?
_ Un type comme vous!
_ Eh ben alors?"
Le Magnifique
26
Aracnus mangeait dans son donjon, son fidèle serviteur à ses côtés... "Pouah! Ce monde est affreux! s'écria Aracnus, qui lisait aussi le journal. Viols, crimes, violences! Tout part à vau-l'eau! A cause des technocrates, des intellos du pouvoir! La mondialisation, la mondialisation! Ils n'ont que ce mot à la bouche! Et nous? Et le pays? Ils le trahissent! Ils galvaudent l'héritage de nos pères! Snif!"
Le vieil Aracnus se moucha, avec un carré de toile sale, puis il reprit: "On permet tout! On accueille les étrangers! On perd notre identité! Ah! Je me rappelle les ancêtres et la fleur de lys! Tous blancs qu'on était! On avait les manières! On était poli, attentif, serein! On protégeait le faible! Le pauvre trouvait toujours à manger! On remplissait nos devoirs! Tandis que maintenant... Evidemment, toi, tu dis rien, Sanar! Toi, ton problème, c'est la justice sociale!
_ C'est moi le serviteur!
_ Eh, eh, oui! Il faut bien que quelqu'un le soit! Cependant, ne me dis pas que je traite mal! Tes gages sont assez conséquents!
_ C'est que vous avez du mal avec les sous!
_ Peuh! T'es jamais content de toute façon! Pour toi, le fléau, c'est le patronat! Tous des profiteurs, pas vrai?
_ Et pour vous, le mal, c'est les étrangers!
_ Et raisonneur avec ça! Me voilà bien servi! Mais dis-moi, combien il fait dehors?
_ Toujours pareil! 50°!
_ Hein? Hum! On me fera pas croire que c'est la faute de l'homme! Encore une de leurs niaiseries!
_ A la ferme, ils racontent que c'est le feu de la Terre qui remonte!
_ Les imbéc...! Hum, ouais, et comment ça va là-bas?
_ Ils ont faim! Tout le bétail est mort, à cause de la sécheresse!
_ Hein? Hum! faudra quand même qu'il paye le fermage... Enfin, on verra! C'est vrai que par cette chaleur... Tout ça ne serait pas arrivé, si on avait conservé la fleur de lys! Notre pays avait jadis un beau rayonnement, mais on s'est vendu au plus offrant!
_ Vous parlez d'un temps où j'étais un esclave...
_ Tu as entendu?
_ On eût dit un craquement...
_ Et pas qu'un p'tit! Va voir, s'il te plaît!"
Sanar monta l'escalier, car le bruit venait du haut, puis il revint: "Une partie de la toiture s'est écroulée! dit-il.
_ Mon Dieu, ce n'est pas possible! Je n'ai pas l'argent pour réparer! Et où trouver un artisan, par cette chaleur?
_ C'est le lierre qui a fait tomber le toit! Depuis le temps que je vous dis qu'il nous ronge!
_ Ah! Je t'en prie! Ne m'apprends pas à gérer mon château! Le toit serait encore en place, s'il n'y avait pas toute cette boue, ce monde en déliquescence! La faute en incombe aux politicards!
_ Non, au patronat!"
27
"Comment va le système? demande Edouard de La Remontrance...
_ Il ronronne!
_ Bien! Bien!"
La Remontrance est le directeur du journal le plus important de RAM! C'est un homme grave, plein de componction et de charité et chaque matin, il prend place à son bureau, pour discuter du journal, avec son plus proche collaborateur... Celui-ci s'écrie: "Il faut quand même que nous parlions des enfants Doms! Leurs exactions sont nombreuses!
_ Doucement! Doucement! Combien de fois ne vous ai-je pas dit qu'il faut positiver! Le lecteur doit se trouver beau dans le journal! Voilà pourquoi nous avons le plus gros tirage! Avec nous, le monde est plein de bonnes initiatives et le lecteur est bon!
_ Mais... mais le mal existe!
_ Certes, mais il n'est pas dans le lecteur! Le mal relève de la loi, car certains d'entre nous, malheureusement, ont péché et satisfont coûte que coûte leurs appétits! Mais le mal est une affaire de la justice et aussi... de la morale, d'où mes éditoriaux!
_ Evidemment, il faut que je vous laisse maintenant... Mais, dans votre édito, dénoncez un tant soit peu le comportement des enfants Doms! Ils traînent les gens dans la boue!
_ Disons que je rappellerai les grands principes et chacun verra où est son devoir!"
Laissé seul, La Remontrance contempla RAM par la fenêtre: on voyait à perte de vue des gratte-ciel grisâtres, jusqu'à la mer qui scintillait là-bas et qui était pourtant empoisonnée! Evidemment, se disait La Remontrance, la ville avait bien changé depuis son enfance, elle n'avait pas cessé de s'étendre, mais c'était surtout le pays qui avait été bouleversé! Il y avait eu la montée des eaux et la désertification! La Remontrance se rappelait la campagne, avec ses villages rassemblés autour de l'église! Tout était à sa place à cette époque!
Le dimanche, à la sortie de la messe, on allait acheter des pâtisseries! On se saluait et la vie était sûre! Le souffle de la mondialisation n'était pas encore passé par là, avec son mélange des cultures, sa complexité économique! Bien sûr, le bourg avait ses ivrognes, ses brebis galeuses, mais on ne se tirait pas dessus dans la rue! Ce n'était pas seulement le réchauffement climatique qui avait emporté tout ça, mais les vannes qui protégeaient de l'étranger, de l'extérieur, avaient comme cédé brutalement et totalement! Une sorte de frénésie, liée à un danger indéfinissable, n'avait plus quitté les esprits! Il avait fallu dire adieu à la paix des places ornées de géraniums!
La Remontrance se rapprocha de son bureau, où le journal du jour était grand-ouvert... Il le feuilleta... Après l'international, le sujet bien entendu était RAM et ici une association fêtait ses dix ans! Là, un départ en retraite et là-bas, une mesure pour mieux prendre en compte les déchets! Nous étions pleins de bonne volonté et c'était ce que voulait La Remontrance! Mais le mal ne demandait qu'à surgir et il fallait prévenir, éclairer, redonner du sens! Le directeur du journal s'attela à son éditorial, destiné comme il se devait à la une!
"La situation internationale est tendue, commença La Remontrance, des ménages souffrent à cause de l'inflation! Peut-on s'en sortir par le simple égoïsme? L'histoire montre que non... Euh... Plus que jamais nous devons faire preuve de solidarité! (Oui, ça, c'est bien!) Le partage doit être une valeur commune! N'oublions pas que le voisin a peut-être besoin de nous! Euh... Il y a des priorités, des enjeux et... ils sont graves! Euh... Il ne faut pas le faire le mal, mais rester vigilants! C'est notre cœur qui est conduit à répondre!"
Peu à peu, dans la pièce qui s'assombrissait, le bureau ressemblait de plus en plus à un autel!
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RAM n'en finissait pas de se déchirer! C'était comme si la prise du pouvoir, par les enfants Doms, avait libéré toutes les haines nourries à l'égard des adultes et de leur hypocrisie! Notamment, des activistes écologistes faisaient scandale! Ils jetaient de la soupe sur des œuvres d'art ou bien ils n'hésitaient pas mener une lutte violente contre des projets industriels ou d'urbanisation!
C'est qu'entre-temps la situation s'était dégradée! Les coups de boutoir de la canicule conduisaient à un autre scénario: en plus de la montée de la mer, la ville pouvait subir des sécheresses sans précédent et à force elle manquerait d'eau! un comble pour cette métropole maritime, qui aimait plus que tout la fraîcheur! Il était même possible de voir l'océan se retirer, avec une pollution et des algues vertes devenant des digues non voulues et s'asséchant de plus en plus! Le cauchemar d'une ville assoiffée, à la merci du désert, prenait forme!
Cependant, que les activistes écologistes fussent des enfants Doms, cela était évident! Ils méprisaient totalement les adultes et n'avaient aucune confiance en eux! La brutalité, la radicalité de leurs actions révélaient qu'ils étaient dans leur monde et que celui-ci devait s'imposer! Il n'y avait pas de médiation, mais un affrontement direct; les activistes se jugeant les seuls responsables! Autrement dit, ils avaient le droit et même le devoir de prendre les choses en main, de diriger, d'apparaître comme les dominants ou les maîtres!
Leur haine était pourtant moins nocive que celle des autres enfants Doms, car elle s'était mise au service d'une cause plus large, plus essentielle que leur ego! Ils trouvaient la force de tenir tête aux adultes, dans la certitude qu'ils agissaient pour le bien de tous, au regard du péril qui menaçait la planète! Ils étaient révoltés par l'égoïsme et l'inertie des adultes, au point d'avoir l'impression d'être devant un mur, qu'ils devaient mettre à bas! Car, il faut le rappeler, c'était bien aussi l'aveuglement, la surdité et la dureté des adultes qui avaient créé les enfants Doms!
D'un autre côté, ces actions "idéalistes" faisaient rire Rimar et sa cour! Le roi ne les empêchait pas, car tout ce qui pouvait miner les adultes était bon selon lui, mais il voyait là des enfantillages, des naïvetés! Rimar était un véritable trou noir! Seul lui comptait! Il était la fin du monde! Tout devait lui être assujetti! Son besoin de plaisirs était infini! Son monde clos était une sorte de mort, un vide sidéral! Il est vrai que l'égoïsme est inépuisable, car rien ne peut vraiment le satisfaire, l'apaiser! Qu'est-ce qu'il faut à l'homme, pour qu'il s'étourdisse, ne voie pas le temps et la misère de sa condition?
Chez les adultes, bien entendu, on réagissait, on s'offusquait, on parlait de terrorisme écologique! A droite surtout, on était fébrile, car l'ordre était menacé! Mais la gauche, qui depuis longtemps avait ses aises, n'aimait pas du tout non plus se voir contrariée! N'était-ce pas elle qui avait le monopole de la contestation et ne lui coupait-on pas l'herbe sous le pied? Même si la pollution venait plutôt des profiteurs et des riches, la gauche trouvait aussi son compte dans de grandes constructions, qui faisaient l'orgueil de RAM!
Au fond, les adultes ne comprenaient pas du tout les enfants Doms! Ils croyaient et ils avaient toujours cru qu'eux-mêmes étaient raisonnables, que leur hypocrisie, ma foi, s'avérait nécessaire et que leurs ambitions jouaient sur la société, comme le vent dans les voiles! C'était se tromper sur le cours de l'histoire, car jusque-là notre "folie" avait été masquée par une folie encore plus grande, celle des guerres! Maintenant, les enfants Doms, la crise économique et la dégradation rapide des conditions climatiques plaçaient les adultes devant leurs contradictions, leur impuissance et leurs réponses étaient plus ou moins bonnes!
Notamment, un grand nombre avait recours à la solution la plus facile! au repli sur soi! au souverainisme ou au populisme! On criait: "Y en a marre", comme s'il existait une autre solution efficace et évidente! Le bateau coulait, mais on voulait tout de suite rentrer à terre, en montrant son exaspération! La belle affaire! C'était du bébéisme! Mais allez raisonner des égoïstes peureux!
On avait là des comportements qui dépassaient en grotesque ceux des enfants Doms! Mais les adultes ajoutaient leur sclérose dans leurs attitudes! Ils n'avaient plus la fraîcheur des enfants Doms! Leurs réactions étaient bien plus laides, venimeuses et leur violence, bien plus redoutable, ne demandait qu'à se libérer! Dame, le pouvoir et le profit trouvaient des obstacles! L'orgueil s'impatientait, enrageait, grinçait telles les vieilles girouettes!
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L'enfant faisait de nouveau face à l'adulte et il était en pleine tempête! L'adulte était hors de ses gongs! On eût dit le Cap Horn! La fureur de l'adulte bouillonnait, éclatait telles les déferlantes démesurées et elle donnait des coups de boutoir dans le cerveau de l'enfant, ainsi que la vague cogne le rocher, avec des bruits de canon!
L'enfant soutenait le choc! Il restait debout, du moins en avait-il l'impression! Mais il existe un stade, où l'esprit comme la chair, ne réagissent plus! A force de souffrir, ils deviennent insensibles! Mais cela ne veut pas dire que les coups ne portent plus! Ils laissent encore leur marque et produiront leurs effets bien plus tard! Seulement, il existe une veille, une sorte de résistance passive, qui atténue l'agression, la neutralise, comme si l'individu n'était plus là! Même les bourreaux ont des problèmes!
Mais qu'est-ce qui peut faire perdre tout contrôle à l'adulte? Qu'est-ce qui peut le rendre aussi destructeur, aussi cruel envers un enfant? Ici, l'enfant aurait-il commis un crime? A-t-il volé? Non, c'est bien pis! L'enfant résiste à la domination de l'adulte! Il a osé discuter de son pouvoir! Il remet en question la justesse de son autorité! ce qui rend fou l'adulte! Comment? Cette chair que j'ai enfantée se retourne contre moi, me critique, me juge! Quel scandale! Quelle énormité! Ce n'est pas possible! C'est un cauchemar!
C'est que l'adulte en question ne vit que pour son orgueil! C'est celui-ci, qui n'est qu'un autre nom pour la domination, c'est celui-ci qui garantit l'équilibre de l'adulte, qui le protège du monde extérieur! L'orgueil est un dieu d'airain! C'est une statue qui toise les autres! Or, son rejeton, le fruit de ses entrailles, agit comme une puce, qui démange, comme un cancer, qui inquiète et qui ronge! comme une fissure, qui lézarde la surface lisse du bronze!
L'orgueil ouvre des yeux épouvantés! Le serpent entoure sa jambe et c'est lui qui a créé cette horreur! Le mal est dans la maison même! L'adulte en est fou! Son orgueil lui fait perdre toute mesure! Que dit-il à l'enfant? Qu'assène-t-il à l'âme fragile et délicate? Comment tord-il la jeune pousse? Il dit à l'enfant qu'il est menteur, sournois, paresseux, manipulateur! bref, qu'il est une abomination! Et l'enfant encaisse, comme le rocher résiste à la vague, sous des bruits de canon!
L'orgueil est ivre, sa fureur est extrême et l'enfant est au garde-à-vous! Mais ce n'est pas vrai... A l'intérieur, il n'est plus qu'une épave! Le navire a cédé depuis longtemps! L'enfant regarde dans l'écume le désastre de sa destruction! Il contemple ses morceaux danser dans le ressac! sans gémir! L'océan continue de frapper sous un ciel vide, tout au plus d'une faible lueur jaune! Il n'y a pas d'aurores par ici! ni de joie, ni d'espoir, ni de matins triomphants! ni de sourires, ni de rêves! Tout cela est oublié! L'adulte continue de marteler, il semble qu'il ne puisse jamais s'arrêter! Qu'entend l'enfant dans le vent? qu'il est méchant, sournois, manipulateur, vicieux? Peu importe! L'enfant n'est plus ici, ni ailleurs!
Il devra plus tard se reconstruire! refaire une belle coque, s'il veut de nouveau voir ses voiles se gonfler et sentir le vent de l'espoir! Mais toujours il doutera, se soupçonnera d'être mauvais! La base restera fragile! Mais, au fait, qu'est-ce qui a fait l'enfant si persistant? Qui lui a donné ses yeux, pour qu'il révulse autant l'adulte? Qu'est-ce qui habite ainsi l'enfant? Que voit-il? Pourquoi trouve-t-il l'orgueil ou la domination si haïssables? Comment peut-il avoir la dureté du diamant?
L'enfant sera souvent triste... Il aura de l'amertume et rêvera de vengeance, de justice... Mais il pourra aussi connaître la paix, pas l'orgueil!
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L'orgueil est un roi qui le nie! C'est une crapule sous les airs du mendiant, sous la grimace du dévot! C'est un singe plein de componction! C'est le pouvoir qui circule dans son sang! C'est le contrôle, la domination son métier! Nul n'échappe à l'orgueil! Il trône d'autant mieux qu'il se ment, qui dit qu'il est pauvre, qu'il ne veut que le bien de tous, qu'il en appelle à la responsabilité!
L'orgueil est implacable! C'est une machine, qui casse les autres comme des pierres! C'est un sournois! Sa main s'étend partout, dans l'ombre! Elle n'aime pas le soleil et elle brise les os en secret! L'orgueil frappe dans le dos et jette le couteau immédiatement! Il n'a rien fait, mais il jouit de son crime! L'orgueil est tranquille, il respecte les lois! la morale! Mais quelqu'un gémit à côté! quelqu'un se vide de son sang!
L'orgueil est sourd et même innocent! C'est l'intégrité même! Un modèle de vertu! Ainsi, l'orgueil peut reprendre, sermonner, châtier! L'orgueil est lâche! Il n'aime pas l'affrontement! Quand il est acculé, il envoie ses durs, ses assassins! La révolte est matée! La terreur fonctionne! L'orgueil respire, les pieds dans le sang! La mort lui redonne de l'espoir! L'orgueil s'absout, se pardonne, se choie, s'adore! Il est sans tache, toujours immaculé, toujours irréprochable, c'est un exemple!
L'orgueil contrôle! Il danse sous sa grimace! Il contemple le pays dont il est le maître! Il parle aux âmes qu'il commande! Il en attend de la servilité, des révérences, des baisers sur les doigts! L'orgueil bénit! Il se croit l'arc-en-ciel de la région! Il se nourrit de sa puissance, comme un cochon! L'hommage a pour lui la douceur du miel! Mais l'orgueil est un cadavre vivant! Quand personne ne le regarde, c'est une araignée monstrueuse!
Il existe un pays de la lumière, où vont les flûtes et les rires! Il existe un pays où vont les chants et l'innocence, où le bonheur rayonne! Il est un pays doux, où les nuages sourient aux passants! où les fleurs sont des copines! où les herbes ondulent sous le refrain du vent! Il est un pays où tout scintille, où tout est trésor! C'est un pays pour l'enfant qui chante et qui danse! C'est le pays de l'enchantement! Là, l'enfant est pur, car sans soucis, sans haine! Tout y est merveille!
L'enfant parle aux oiseaux et il est l'enfant du ciel bleu! L'enfant est beau, nullement triste! La pierre du chemin est son amie! L'escargot brille et le papillon l'ignore ou lui ouvre ses ailes! C'est le pays doux de l'enfant! Ecoute le murmure de l'eau! Il rit, n'est-ce pas? Sens le bois, comme il sent fort, comme il est dur, n'est-ce pas? Respire cette fleur et son parfum magique! Comme ça embaume! L'enfant est ici chez lui, sous les doigts de la lumière! La perle d'eau est le bijou de l'enfant! La feuille rouge son cœur! La terre son sommeil!
Qu'a-t-il à faire de l'orgueil? Celui-ci habite un château lointain, sous le ciel noir et l'orage! Les sorcières y sont pleines de fiel! Des instruments de torture se trouvent au sous-sol! Les geôles résonnent de cris, les murs ont des traces de sang! Tout y est confusion, désordre, terreurs! C'est le château noir, triste, avec des serviteurs maussades et vils! Où est la rose emperlée, fraîche? L'orgueil est un désert, une machine de guerre!
L'enfant chante dans le soleil et sous la pluie! Il est chez lui dans l'Univers!
L'orgueil gémit, pleure sur lui-même! Il ne sait pas quel est son malheur! Il souffre! Il n'a qu'à donner! qu'à dire qu'il ne comprend pas, qu'il veut être comme l'enfant! Rien de plus facile! Suffit d'aimer, d'être simple et même idiot! Comment? Il faudrait que je perde le pouvoir? que je connaisse moi aussi la peur et le froid? que je ne sois pas dans une totale sécurité? Comment? Je ne serais pas l'idole? Je connaîtrais moi aussi l'anonymat?
Eh! mais je ne suis pas demeuré, moi! dit l'orgueil! Je suis important! Les dents de l'orgueil réapparaissent! Des dents d'acier! Le piranha est de retour, dans une eau surchauffée! C'est un bouillon de sang qui se prépare! Car l'orgueil est fou, malade! C'est une vieille qui sanglote sur son tas d'or!
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Les enfants Doms, T2, (21-25)
- Le 29/10/2022
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"Je voudrais te donner plus, Billy!"
Midnight Express
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L'enfant était triste... Il regardait la pluie tomber et tout était gris, noir, sale, comme le monde! A table, l'enfant mangeait en compagnie de ses parents, mais il avait l'impression d'être avec les spectres de l'égoïsme et du mensonge! Bien sûr, la discussion était animée, la vie apparemment battait son plein et on parlait de batailles, de personnages, de victoires, mais ce n'était pas le pays de l'enfant, il en était étranger et il voyait cela comme un théâtre! Lui, l'enfant, habitait le désert de la tristesse et son cœur était mort depuis longtemps!
L'enfant était seul! Combien d'injustices, de larmes? C'était cela le pays de l'enfant! Tenez, voici mon cœur! Et ils le piétinèrent avec une sorte de rage! L'enfant regardait son cœur meurtri, sanglant, souillé, en ne pleurant pas! Même cela il l'avait appris! ne pas pleurer! garder ses larmes! Il était devenu dur, comme de la pierre! On ne pouvait plus l'atteindre! Il était mort! Quand cela? Il ne se rappelait plus! Mais on pouvait jouer avec son cœur, qu'est-ce que ça pouvait faire? Où était l'enfant? Dans le royaume de la tristesse!
Qui es-tu l'enfant? Rien! Ou peut-être une plaie! Comment t'appelles-tu? Excusez-moi, mais mon nom me fait mal aux lèvres! Tu as bien des amis? Oui, les filles sont comme des soleils! Mais il y a la nuit! Il y a l'abîme! Il est partout, même dans les soleils! Il est sans fin! L'amertume est mon lot! Mon désespoir est tellement grand que je ne peux pas en parler! Il y a un mot qui me fait rire! C'est le mot justice! Hi! Hi! C'est un joli mot, pas très éloigné du mot vérité d'ailleurs! La justice! Il y a des adultes qui parlent de justice sociale! Il y a donc des bourreaux qui réclament la justice! Quelle farce!
L'enfant ne voulait qu'aimer... Il était fait pour cela et ils l'ont brisé! Ils lui ont dit qu'il était coupable, mauvais, menteur! Il s'est vu comme une charogne puante! L'innocence est un oiseau que l'enfant regarde s'envoler! L'enfant est un esclave! Chaque jour, il marche au fouet, pour pousser la charrue! la charrue de l'existence! Mais les maîtres de l'enfant sont des fourbes! En secret, ils se réjouissent, ils ont du plaisir, du contentement! Chut! Il ne faut pas le dire! Sinon..., c'est double peine! C'est la tempête! Il faut obéir, celer sa bouche, son âme! ne plus espérer! mourir! tuer en soi toute révolte! Il faut survivre! La rage dehors est infinie! Elle flaire! Elle cherche la faille, le signe de vie, la querelle! Le silence, le mur, la tranquillité, l'orage s'éloigne, le contrôle est passé!
L'enfant ne rêve plus! Il est mort depuis longtemps! Il est plus vieux que les adultes! Ce sont eux les enfants! Il y en a qui s'amusent, qui sont pleins de rires et de fêtes! Tant mieux! Mais ce n'est pas le pays de l'enfant! Lui doit se surveiller, être prêt pour la catastrophe! Il doit rester vigilant! Le mal est partout! Il peut survenir à tout instant! Ceux qui s'amusent l'ignorent, mais l'enfant le sait! On peut lui demander ses papiers subitement! mettre sa chambre sens dessus dessous! C'est un contrôle! On peut l'agonir d'injures! le presser comme un citron! On peut chercher la faille, le défaut, le signe de vie, mais l'enfant s'en moque! Il est inatteignable! Il appartient au royaume des morts!
Il a dit: "Voici mon cœur, piétinez-le!" et maintenant il le regarde avec indifférence! Qu'est-ce que ça peut faire? Le mot justice, hi! hi! Non, mais sans blague! Y en a qui réclament la justice? Ils ne savent même pas ce que c'est!
L'enfant regarde les nuages gris... Il doit s'habiller, faire ceci, cela... Que dit le psy au rescapé des camps? Ah oui, vous êtes trop complaisant avec vous-même! Reprenez-vous, mon vieux! L'enfant ne doit pas s'attendrir! C'est lui qui est en faute, pas les adultes! Dame, ils font tout pour que l'enfant soit heureux! Ils travaillent, pour lui payer des études, etc., etc.! L'enfant est un robot, qui ne peut même pas aimer sa peine! la respecter! Son cerveau gonfle! C'est son refuge! C'est là qu'est sa puissance, dans ses méninges! L'enfant est un cerveau anormal! Sa puissance psychique est sans pareille!
L'enfant sort de chez lui... Il a son Narcisse, il est paré! Ainsi va l'enfant Dom!
22
L'adulte aboie! Que dit-il? Que crie-t-il? Qu'il faut que les choses changent! que l'enfant doit travailler! qu'il faut qu'il arrête de se croire le centre du monde! parce qu'on se crève à la tâche, pour subvenir à ses besoins! Il est hors de question que ça continue ainsi! Il y a des choses plus importantes que l'enfant!
L'adulte aboie! L'adulte martèle! L'adulte assomme! Il détruit! Il frappe! Il fustige l'égoïsme de l'enfant! Il lui fait peur! Il lui dit que le monde des adultes est dur! qu'il faut travailler, travailler dur! que lui, l'adulte, est plein de sacrifices! que lui aussi voudrait s'amuser, comme l'enfant, mais il ne peut pas! Il a des devoirs!
L'adulte jure! Il est scandalisé! Il n'en revient pas de l'égoïsme de l'enfant, de sa paresse, de son laisser-aller! Il en est révolté! L'adulte jure qu'il n'a pas de plaisirs! que la vie est dure! qu'il faut en mettre un coup, que si chacun faisait comme l'enfant, était aussi égoïste que lui, le monde deviendrait zinzin! qu'il n'y aurait plus qu'à jeter l'éponge!
L'enfant se sent coupable, haïssable! Il a peur! peur des coups, de la colère! Il dit qu'il comprend, qu'il regrette, qu'il deviendra meilleur! L'enfant a peur de décevoir! Il demande pardon! il supplie même! Il regrette! Il ne fera plus la faute! C'est promis! Il va changer!
Bien, bien, fait l'adulte! Le message a porté! L'adulte est plus calme! La tempête s'apaise! Voilà l'adulte radouci! Il dit encore quelques mots, il se veut un peu complice, entraînant, comme s'il regrettait lui aussi de s'être tant emporté! Il inspecte encore, hume un peu l'air, puis, il s'en va enfin!
Où va-t-il? Il raconte comment il a remis dans le droit chemin l'enfant! Il se justifie auprès d'un autre adulte! Il explique, il goûte à nouveau sa colère! Il en reprend un petit peu, il en fait sentir les échos! Il se donne raison! Il s'enivre encore, alors que l'enfant, lui, est tremblant! L'enfant demeure à vif! Il est choqué! Il n'est plus qu'une plaie, un bourdonnement! C'est un fantôme, qui doit saluer l'adulte, avant d'aller à l'école!
L'adulte l'encourage, le menace encore et l'enfant enfin s'échappe! Dehors n'existe pas! L'enfant est choqué! Le monde extérieur est un brouillard! Car l'enfant n'est pas encore revenu à la conscience! L'enfant est malade, sans le savoir! Il est hébété! Il est le monde! car il n'a que lui! L'enfant est dans un gouffre, insondable! d'une tristesse infinie! L'incompréhension est le seul cosmos de l'enfant! Injustice est le nom de l'enfant!
L'enfant se sent haïssable et devient muet! Il obéit aux ordres! Il est dressé! Il doit tout prévoir, même de rire! quand il le faut! L'enfant doit savoir tout faire! C'est une question de survie! L'enfant est attentif! toujours en alerte! Il est vieux! C'est un vieux soldat! un vétéran, sans âme! Il écoute, il guette, il attend, c'est son job! Il doit toujours être prêt, s'il veut moins souffrir!
Mais que voit l'entant? qu'entend-il? que comprend-il? Mais que l'adulte s'amuse! que l'adulte se gave, prend, prend encore et prend toujours! qu'il n'y a nul sacrifice chez lui! qu'il ment! que l'adulte est plein de boue, qu'il dénigre, méprise, qu'il écrase! L'adulte est plein de fêtes! Il est centré sur lui-même! Seul son égoïsme existe, sa personne! Il n'est préoccupé que de lui-même!
L'adulte jouit et a oublié l'enfant! Il a jeté le fruit, la pelure! L'adulte en critique d'autres! Où est sa charité? L'adulte rêve de pouvoir! Où est sa piété? L'adulte fait comme il veut! Où est sa contrainte? L'adulte se gave, n'en perd pas une miette! L'adulte est faux, méchant, haineux! Il se paye de mots! L'adulte est soûl, repus à cause de ses plaisirs, sous les yeux de l'enfant!
La colère monte dans l'enfant! un cri! un désir de vengeance, de justice! Pourquoi l'enfant respecterait-il l'adulte? parce que celui-ci a peur, qu'il est aveugle, que la vie est dure? Pourquoi l'enfant serait plus intelligent que l'adulte? Le désespoir de l'enfant est réel, pas celui de l'adulte!
L'adulte est plein de fêtes et il dit qu'il travaille! Ainsi pense l'enfant Dom, prêt à détruire l'adulte!
23
L'enfant est seul, toujours! Dans la rue, il est une petite machine à penser, une vrai pile électrique! Il dégage de l'énergie, de la force, il se consume, mais il ne peut pas faire autrement! Il est son monde! Il n'existe que par la pensée! A chaque instant, il doit avoir le sentiment de soi, car il est seul et seul dans un milieu hostile, sur lequel il ne peut pas compter!
Bien sûr, l'enfant est entouré d'adultes, il est toujours dépendant! Il connaît les codes, il sait comment ça fonctionne! Il dit: "Bonjour madame, bonjour monsieur!" Il est très poli, c'est un bon enfant! Dame, il faut de l'argent, ne pas brusquer le système, pour être tranquille! L'enfant peut paraître irréprochable, un véritable enfant! Ce qu'il n'est pas cependant!
L'enfant a pesé, jugé l'adulte et il ne l'aime plus! L'adulte a trahi, a failli, il est faux, injuste, violent! Il est hypocrite et une source de peines! L'enfant est plus mûr, plus intelligent, plus réaliste, plus clairvoyant! Ce n'est pas vanité de la part de l'enfant, c'est malheureusement un constat! Car l'enfant aurait bien voulu s'amuser, être léger, être enfant, mais il a dû réfléchir, apprendre à survivre, à se construire, à se donner lui-même les réponses à ses questions! C'est lui l'adulte, l'affranchi, et au fond le maître!
C'est lui qui voit, prévoit, sait! Mais, comme il n'est encore qu'un enfant, tout cela est dissimulé! Pourtant, partout où il va, l'enfant domine! Il est le maître, le dieu! Car autour il n'y a rien, que du vide, que de l'hypocrisie, de la lâcheté et de l'égoïsme! L'enfant n'a aucune confiance dans le monde des adultes! Il le méprise! L'enfant ne peut que compter sur lui-même! S'il n'est pas le chef, s'il ne brûle pas, si son psychisme s'éteint, alors l'enfant disparaît, est désintégré par la peur!
L'enfant ne se repose pas! Il s'épuise, il se consume! Il ne peut pas dormir! Il a peur! Les adultes mentent et c'est comme ça qu'ils croient vivre! Le psy aussi ment et c'est comme ça qu'il croit avoir les réponses! L'horizon de l'enfant est vide! L'enfant est amer, car l'adulte a failli, est un clown! La politique, l'économie, le sexe, la guerre, le réchauffement climatique, tout cela accable l'enfant! Où est l'espoir? se demande l'enfant! Où sont les réponses? Où est la sécurité? L'enfant ne rêve que de dormir, de se reposer! C'est déjà un vieux soldat, qui lutte contre le sommeil! Il doit continuer à veiller! Il ne peut pas faire autrement!
L'hypocrite est forcément irresponsable! Il peut écraser l'enfant, car il se persuade qu'il le fait justement! Puisque lui-même, l'hypocrite, ne prend pas de plaisirs, parce qu'il travaille et que c'est le sens qu'il donne à sa vie, alors il peut écraser l'enfant, sous l'idée du devoir, du sacrifice! Parce que l'hypocrite a peur et qu'il dit qu'il n'a pas peur, il peut se moquer de l'enfant qui a peur! Il l'humilie volontiers, il le détruit par le mensonge, la fausseté! Il le trompe et l'enfant va vers son malheur!
L'enfant Dom est là, sage comme une image! C'est un bon petit enfant! Il dit: "Bonjour madame, bonjour monsieur!" et on le caresse et on lui sourit! Il a même l'air idiot! Mais l'enfant Dom ne perd pas le nord! C'est un vieux soldat! Il guette déjà sa proie! Car il est le maître et il ne saurait tolérer de rival! Sous son air innocent, c'est une machine à penser, une vraie pile électrique! qui demain asservira! humiliera, commandera! sera sans pitié! Car son cœur est vide!
24
A quoi rêves-tu l'enfant? A la vérité, la justice, à la reconnaissance, au bonheur! Tu n'es pas heureux? Tu n'as pas d'amis? Tu ne t'amuses pas? Non, je sais que le mal est là, mais les autres ne le savent pas! Les autres ne le voient pas ou ne veulent pas le voir! Si tu méprises ou écrases, tu fais le mal! Si tu veux le pouvoir, commander, diriger, te sentir supérieur, parader, tu fais le mal! Tu ne travailles pas, tu fais le mal! Travailler, pour moi, c'est de ne pas faire le mal!
L'enfant est dans sa bulle et il travaille! Il réfléchit, en même temps qu'il crée sa bulle! Il prend son Narcisse et lui demande: "Dis-moi que j'existe! que j'ai de la valeur, que je ne suis pas seul! Dis-moi comment faire! quelles sont les réponses!" Et le Narcisse lui renvoie le monde avec son mensonge, sa fausseté et le monde demeure incompréhensible à l'enfant! Le monde perd l'enfant et lui-même, car le monde se détruit à cause de son mensonge! Travailler, c'est ne pas faire le mal! Ce n'est pas pointer!
L'enfant est comme un alpiniste: il est collé à la paroi! S'il lâche la prise, il tombe! Si l'enfant ne comprend pas le monde, s'il ne peut pas le changer, il en devient le maître! Seul lui compte, accroché à la paroi! Ainsi naît l'enfant Dom! Etre le maître, c'est exister! Le monde tourne autour de soi et non l'inverse! Le monde est commandé et n'est plus effrayant! L'enfant est dans sa bulle et il commande! Il est le maître et n'a plus peur, car le monde, c'est lui!
L'enfant Dom est une fleur serrée sur elle-même! L'enfant Lumière est une fleur ouverte! L'enfant Dom concentre, l'enfant Lumière rayonne! L'enfant Dom est terrible, épuisant, l'enfant Lumière est apaisant et léger! L'enfant Lumière est un sujet d'étonnement pour l'enfant Dom, qui voudrait la force et la paix de l'enfant Lumière! Car l'enfant Dom est perdu! Il croit qu'il n'y a que le commandement, la domination! Il ne croit en rien d'autre!
Pour l'enfant Dom, le sexe est comme un verre d'alcool! Il est forcément brutal, sans tendresse, sans amour, car il est la distraction, l'échappatoire! Il est la seule chose, avec l'alcool, qui arrête la tension, la concentration de l'enfant Dom! Le sexe est pour l'enfant Dom comme de l'eau dans le désert! L'enfant Dom saute dessus et s'enivre! Il veut s'y perdre, ne plus réfléchir, s'en abrutir! L'enfant Dom ne connaît pas la caresse, ni la tendresse! Il est dur, comme le monde!
L'enfant Dom ignore la beauté! Il ne sait pas ce que c'est! L'enfant Dom ne voit que lui-même, il ne regarde pas la beauté! L'enfant Dom est une citadelle dans la ville! Il est dur comme le béton! Il ne connait pas la gentillesse des fleurs, ni la majesté des nuages! Les jeux de l'eau le laissent indifférent! Il trouve la nature ou la beauté ridicules! C'est l'enseignement des adultes! La beauté n'a pas de secrets, elle est accessoire! Ainsi parle l'adulte, qui détruit son monde et donc lui-même!
D'où vient l'enfant Lumière? Mystère! Il aurait dû devenir un enfant Dom! C'est la pente! Le dur entraîne le dur! L'enfant Dom n'a pas eu de jeunesse! Il n'a pas eu d'innocence! Il ne voit rien autour de lui, pour lui donner de l'espoir! Le monde est pour lui un cirque! L'enfant Dom connaît le froid du vide sidéral! Il éprouve le vertige que lui cause l'immensité du cosmos! Il se raccroche à lui-même, pour ne pas sombrer, être pulvérisé!
L'enfant Dom voit les adultes continuer à se mentir, comme les moucherons s'agitent dans la toile d'araignée! L'enfant Dom joue les affranchis, les durs, car c'est lui le maître! Mais au fond il est perdu, il n'est qu'un enfant! Seul l'enfant Lumière l'étonne et l'attire! Comme il voudrait la paix de l'enfant Lumière, car elle résiste à l'enfant Dom!
25
Le rideau bleu de la nuit se lève et le jour apparaît! Le théâtre du Nécessaire commence! La queue des véhicules mène à la ville et sur la scène le premier acteur joue son rôle! C'est l'élu et il chante: "Si j'agrandis ma ville, c'est parce que c'est nécessaire! Si elle s'étend toujours plus loin, c'est parce que c'est nécessaire! Il faut des logements, des infrastructures, parce que c'est nécessaire! Sinon la ville meurt! Je ne fais que le nécessaire! Je suis au service de la population! Je ne veux que son bien! que le bien de ma ville!"
Il tourne plusieurs fois sur lui-même, alors que la musique, sur un air entraînant, l'accompagne! Il reprend: "Je fais juste le nécessaire! Je ne suis pas ambitieux! Je n'ai pas envie qu'on parle de ma ville, comme d'une réussite! Je ne veux pas qu'on me parle de moi! Je sais me tenir tranquille! Je ne suis pas angoissé, si je ne fais rien! Je sais rester sage! Je ne suis pas égoïste, ni vaniteux! Je suis juste prisonnier du nécessaire, ouais! prisonnier du nécessaire!"
Le chœur: "Juste prisonnier du nécessaire! Il est juste prisonnier du nécessaire! Si sa ville s'étend! s'il bétonne tant et tant! s'il coupe les arbres, s'il détruit, c'est parce qu'il est prisonnier du nécessaire! Il dirige les Eaux, la Métropole, le journal, le pétrole, le foot! Il est copain avec le promoteur, les entreprises, le monde entier! Il est cosmique, juste parce que c'est nécessaire! Il veille sur toi, parce que c'est nécessaire! Vois! Il est juste prisonnier! Sa geôle est la raison! Il n'est pas ambitieux, méchant! Il n'aime pas le pouvoir, mais juste le devoir! Vois! Verse ta larme! Car un héros est né! Il est pur! Regarde ses ailes d'ange! Il monte au ciel pour toi!"
A cet instant, l'élu est tiré par des câbles vers le haut de la scène, alors que se déploient dans son dos des ailes d'ange! Il reprend: "Je rejoins mon dieu, mes déesses! C'est la nécessité, la raison! J'ai éclairé le monde, fait son bonheur, j'ai montré la voie! Les égoïstes, les irresponsables de toutes sortes, les cœurs avides peuvent changer, en suivant mon exemple! Regarde mon œuvre: des kilomètres de béton, alors que la planète s'écroule, surchauffe, s'assèche! J'en ai mis en coup, pas vrai! J'ai tout détruit, mais je ne regrette rien, c'était nécessaire!"
Le chœur: "Vois ce héros! Vois ce martyr de la raison! C'est nécessaire! Suis son exemple! Mens comme un arracheur de dents! Fausse toutes les pistes! Sinon tu n'y arriveras pas! C'est nécessaire de mentir! Saccage! Saccage! c'est nécessaire! Bétonne, bétonne, c'est nécessaire! Le monde brûle, s'assèche, mais tu auras été juste!
L'élu: Et l'emploi!
Le chœur: L'emploi! Loi! Loi!
L'élu: Responsable!
Le chœur: Sable! sable!
L'élu: La grandeur! Ma ville jusqu'à l'horizon! Je danse sur ma ville! Je m'enivre d'elle!
Le chœur: Prisonnier du nécessaire! Prisonnier du nécessaire!
L'élu: Oh! Viens dans ma ville! Fais la queue avec ta voiture! Rejoins mon cœur, le chaudron de mon âme! Vois comme tout ça bouillonne! C'est la modernité, la nécessité!
Le chœur: Prisonnier du désert! Prisonnier du nécessaire!
L'élu: Je ne suis pas égoïste, ambitieux, vaniteux! Je ne me mens pas! Je ne trompe personne! Je suis juste nécessaire!
Le chœur: Prisonnier du nécessaire! Prisonnier du désert!
Un technicien: Y a plus d'eau... Coupez! Y a plus d'eau!
Le chœur en sourdine: Juste nécessaire! Juste nécessaire!
L'élu en arrière: Suis mon exemple! J'ai éclairé le monde!
Le technicien: Ben, y a plus d'eau! Faut arrêter la pièce!
Le chœur: Juste nécessaire! Juste nécessaire!
L'élu: La raison! la nécessité!
Le technicien: Normalement là, je fais pleuvoir! Mais c'est plus possible! Y a plus d'eau!
L'élu: Quoi?
Le chœur: Prisonnier du désert! Prisonnier du désert!"