Blog

  • Les enfants Doms, T2, (100-104)

    Doms43

     

     

        "Mais c'est toujours un type bien!"

                                          Top Gun

     

                        100

        Comme tous les traditionnalistes (les "Tradis"), ou les intégristes, Fumur voulait dominer le monde par sa religion et il haïssait donc la modernité, car celle-ci, laïque et diverse, lui échappait, n'était pas sous son contrôle! Pour Fumur, il était impératif de décrédibiliser son époque, de ne lui trouver aucune qualité, de la condamner systématiquement, quitte à utiliser les contre-vérités historiques les plus immondes et les "fakes" les plus vicieuses! Fumur consultait le Web, encore plus laid qu'un rat qui hume le caniveau! Il refusait tout sentiment de progrès, comme si le diable l'eût tenté!     

        En particulier, Fumur détestait les Américains! Il les voyait en responsables de tout mal! Ils étaient partout, toujours manipulant, toujours pour leur profit, totalement dénués d'humanité! C'était des commerçants qui dévoraient le monde! La haine aveuglait Fumur, quand il disait: "Hitler a déclaré la guerre, car il était menacé par l'impérialisme US!" Le déséquilibré à la moustache n'aurait eu d'autres choix que de se défendre! Evidemment, Fumur oubliait en même temps les milliers de croix de Normandie et le sacrifice de ces jeunes, venus mourir sur une terre étrangère, pour des gens qu'ils ne connaissaient pas! 

        Mais encore le prêtre de Rimar expliquait les événements du Maïdan par la main de la CIA! C'était elle qui avait excité les étudiants, de sorte qu'ils dressèrent des barricades et qu'ils provoquèrent la chute du gouvernement de la Kuranie! Rimar, en attaquant ce pays, n'aurait cherché qu'à se protéger, tout comme Hitler! Peu importe que des jeunes eussent été purs, épris d'idéal, eussent voulu échapper à tout prix à la corruption de Rimar, pour se donner un avenir et qu'une soixantaine d'entre eux eût été abattue par des snipers! Rien ne devait attendrir Fumur et le faire ressembler à un être humain! Il avait la caution de son dieu!

        Mais, pour bien comprendre la haine de Fumur, sa détestation et donc son flot d'ordures, il est nécessaire de remonter très loin dans l'histoire de RAM! A une certaine époque, la religion et le pouvoir étaient inséparables! Ces deux-là s'arrangeaient comme larrons en foire! Le roi était de droit divin, ce qui assurait le clergé de sa domination! Le noble et le prêtre constituaient l'élite et dirigeaient le peuple, qui payait ses maîtres pour se nourrir et être protégé! L'épée et la crosse rassemblaient alors la force et la science! La roture ou l'infériorité étaient clairement définies!

        C'était le paradis ancien de Fumur, sa charia! On y vivait justement, sous un ciel toujours bleu, avant la catastrophe... Elle eut lieu en 1789, sous la forme de la révolution française! Le barbare sans-culottes avait balayé toutes les choses saintes, avait commis tous les sacrilèges, tous les crimes! Il avait plongé le monde dans la nuit, donnant naissance à un monstre: la République, où chacun était l'égal de l'autre! Pour Fumur, on avait perdu la vérité, celle de Jésus fils de Dieu, et il pleurait par amour pour le crucifié, mais en réalité il gémissait après des privilèges qui n'existaient plus! C'était son orgueil qui souffrait et le plus parfait mépris coulait sans ses veines!

        Il avait ainsi horreur de l'Amérique, car elle était le symbole même de la démocratie! Jamais elle n'avait connu les bonnes manières de la monarchie! Elle était née roturière! Mais il ne venait pas à l'idée de Fumur que son comportement était justement contraire à l'Evangile, qui montrait que la foi, c'était la confiance, l'amour jusqu'à donner sa vie! Et peut-on vouloir diriger en étant confiant? Aimer et dominer ne s'opposent-ils pas? Au fond, les descendants des nobles se servaient de Jésus, pour satisfaire leur égoïsme, comme tous ceux qui inspiraient Fumur, et ils ne découvraient leur laideur qu'en arrivant au Ciel! Mais pas de panique: ils avaient toute l'éternité pour s'en vouloir!     

                                                                                                 101

        Franz travaille à la CAF de RAM et il s'ennuie. Il est seul dans un bureau et il a un rôle un peu spécial! Il attend surtout, les yeux sur un voyant d'alerte, ce qui fait que les heures sont longues, et naturellement Franz a tendance à s'assoupir, à plonger dans un rêve, toujours le même, un rêve qui plaît énormément à Franz! Il s'imagine commander un U-Boat de la seconde guerre mondiale, qui serait tapi dans les profondeurs, en attente lui aussi, son radar aux aguets!

        Ailleurs dans RAM, Tom est un obèse dépressif! Il est tellement gros qu'il n'arrive plus à lasser ses chaussures! Tom est morne et triste, son désespoir est sans fond! Il a tout donné pour cette vie, il s'est battu pour ce qu'il considérait comme le bien, et le voilà, impossible à regarder devant la glace! Les heures passent et Tom est vide, sans forces! Cependant, bénéficiaire du RSA, il doit aujourd'hui envoyer sa déclaration trimestrielle de ressources à la CAF!

        Bien que ce soit qu'une formalité, Tom l'appréhende, car tout ce qui est administratif et qui se rapproche de la CAF lui fait peur! Il n'a plus de nerfs, même pour cocher des cases et si on ajoute à cela, une aversion viscérale pour tout aspérité informatique, on a là un cocktail qui ne demande qu'à exploser! Et c'est ce qui arrive, Tom s'emmêle les pinceaux sur le site de la CAF, il s'énerve, va trop vite et l'ordi se plante! Il l'éteint, le rallume et Tom sue, panique encore plus et finalement sa démarche devient impossible! Il faut laisser reposer le système! Tom est épuisé et le silence bientôt l'enveloppe!

        A la CAF, un voyant s'allume pour Franz: il manque une déclaration de ressources, celle de Tom! Dans l'U-Boat, c'est l'effervescence: le radar a repéré un écho et on vient prévenir le commandant! Franz est excité par l'action et il donne ses ordres! "Remontée dix mètres! crie-t-il. Immersion périscopique!" On répète ses commandements et le périscope vient à sa hauteur! Il s'en saisit et regarde la mer en surface! C'est à peine l'aube et il y a d'assez grosses vagues! Mais soudain Franz aperçoit le cul du navire, celui de Tom en l'occurrence! "C'est un marchand! s'écrie Franz. Il se traîne! On va le pulvériser!"

        Les hommes de Franz se lèchent les babines et ils exécutent promptement les ordres: "Barre au deux tiers! Préparez les tubes un et deux!" "Schnell! Schnell!" entend-on dans les sas et ce sont les gestes précis d'un équipage parfaitement entraîné! "Tubes 1 et 2 parés!", "Tubes 1 et 2, feu!" "Zwwwinnng!" font les torpilles en sortant de leur logement et il n'y a plus qu'à attendre!

        De son côté, Tom est soulagé: il a enfin pu envoyer sa déclaration de ressources! Ce n'était rien bien entendu, mais Tom ne peut pas s'empêcher de perdre ses moyens, quand il effectue de telles démarches! Il va pouvoir se reposer, mais un message vient d'arriver, que Tom consulte et qui dit: "Puisque nous n'avons pas reçu votre déclaration, vous êtes radié du dispositif  RSA!" Tom croit avoir mal lu, mais soudain c'est l'explosion! Tom voit des flammes, son ventre s'embrase et ses sphincters, qu'il ne contrôle déjà plus, le font courir aux toilettes!

        La torpille a coupé en deux le navire Tom et celui-ci s'efforce encore de nager parmi les débris! Mais à quoi bon? Tous ses espoirs sont morts! S'il résiste encore, n'est-ce pas une habitude du malheur? C'est l'hébétude, l'incompréhension totale! C'est l'angoisse qui saisit Tom et qui l'entraîne vers le fond! N'a-t-il pas déjà assez souffert?

        Franz lui exulte! On pousse des hourrahs dans l'U-Boat! C'est que c'est la guerre! On ne pense pas à l'ennemi, mais à la victoire et les consignes sont claires: tout doit être fait pour se débarrasser de ceux qui pèsent sur le budget! Ils ont des droits certes et c'est bien dommage, mais le moindre manquement sera utilisé! Franz est un modèle! 

        Plus tard, Tom recevra un message de l'Amirauté: "Erreur sur votre personne_ STOP_ Z' êtes rétabli dans dispositif! _STOP_ Bien reçu déclaration! _STOP!" Tom relit le télégramme: mais qu'est-ce qu'il fait là dans la vie?

                                                                                               102

         A La station des imbéciles, on trouve encore Friedrich Nietzche! Dès qu'il vous voit, il est heureux de vous montrer sa forme! En effet, il est en tenue de gymnaste et le voilà à la barre fixe! Et hop! il est dessus, tournoie et après une pirouette, il sort avec brio! Mais ce n'est pas fini: il prend maintenant des haltères et c'est la séance de musculation! Sa peau sans graisse se gonfle et il revient vers vous, le pas énergique et les mains poudreuses!

        "Alors? demande-t-il.

        _ Pas mal pour un mort!"

        Il sourit, car il est fier de ses performances et vous repensez à son parcours, à sa philosophie! Pour Nietzche, l'homme est seul et il doit l'accepter! Mais comment supporter cette situation, d'autant que nous apprenons toujours plus notre insignifiance, non seulement dans l'Univers (que l'on songe à la mécanique quantique!), mais aussi parmi les autres, car on doit prendre conscience qu'on n'arrivera jamais à en convaincre certains? La part de vérité que l'on détient sera de toute façon piétinée! Autrement dit, la folie du monde est sans limites!

        Nietzche voit la solution dans le dépassement de soi! L'homme s'enchante de sa force, de sa résistance, de son savoir et de son courage! Mais est-ce vraiment possible? Peut-on réaliser un tel exploit sans spectateurs, sans prendre les autres à témoin? Le stoïcisme ou l'héroïsme sont-ils concevables dans l'anonymat le plus complet? Est-ce que la démarche de Nietzche n'implique-t-elle pas forcément un triomphe, une domination? Comprendre, renoncer, s'effacer, se taire dans le but de ne pas envenimer les choses; être pris pour un faible, un idiot, un perdant, pour le bien-être social; aimer l'autre malgré sa haine et sa bêtise, afin de lui amener un sourire et de le rendre meilleur, en est-on capable si on se voit soi-même comme le point culminant, si la joie dépend de la force, si la confiance n'est placée qu'en sa propre personne? N'y a-t-il pas là comme une contradiction et notre nature animale n'y est-elle pas absolument contraire?     

        Cependant, Nietzche est aussi un artisan de notre liberté! En s'acharnant à se débarrasser de tous les dogmes, de toutes les croyances, il a œuvré pour notre individualisation, notre développement, qui ne peut aboutir qu'avec des choix, une conscience de plus en plus en aiguë de notre valeur! Pour autant, vous demandez à Nietzche: "Qu'est-ce qui est le plus courageux? Se dépasser en s'admirant ou bien aimer jusqu'à donner sa vie? Se faire le champion du surhomme ou bien mourir pour témoigner de sa foi?

        _ La faiblesse, répond Nietzche, c'est de croire à une récompense future, à un monde meilleur!

        _ Mais celui qui croit peut se demander s'il n'est pas fou! Il est lui aussi seul, mais dans l'ombre! Son défi, qui est de s'offrir, est autrement plus vertigineux, plus risqué, que de se garder, de réussir!"

        Vous continuez en parlant à Nietzche de la société actuelle, que sa pensée a inspirée, et vous citez notamment la haine hideuse,  pratiquement sans bornes, que l'on voit sur les réseaux sociaux! Vous expliquez que ce cloaque vient de la frustration de l'égoïsme, que l'homme ne peut pas supporter le néant s'il n'est pas le chef et que lui Nietzche a justement échappé à ce sentiment en devenant le centre d'intérêt des autres, grâce à ses idées, à son talent pour écrire, ce qui est une manière de s'imposer! Il a été un phare, mais comment fait le citoyen lambda?   

        Vous pourriez encore dire que l'humanité détruit précisément sa planète, pour échapper à son angoisse, tant elle a besoin de dominer face à l'inconnu, mais Nietzche boude et il part vers le cheval d'arçon, avant de s'élancer! Vous haussez les épaules!

                                                                                                    103

        Piccolo est conduit dans un centre de rééducation matérialiste, afin qu'il retrouve son sérieux! "L'homme moderne ne peut pas se permettre d'être un rêveur!", voilà une des citations que Piccolo découvre à son arrivée. Il y en a sur tout le parcours des détenus et on peut lire encore: "Ayez le courage d'être médiocres!", "La légèreté ne passera pas par moi!", "Halte au sublime!" On trouve même dans les toilettes un graffiti, qui dit: "La foi te baise!"  

        Piccolo, en compagnie de quelques autres, tous hagards, attend sur un terrain, puis un type en survêtement se présente: "J' suis un robot, avec lequel l'IA s'est surpassée, puisque me voilà comme un clone du biologiste Jean Rostand! J'ai la même pensée que lui! Est-ce que quelqu'un me connaît?"

        Les visages montrent leur ignorance, mais Piccolo lève la main: "Vous êtes le fils d'Edmond Rostand, l'auteur de Cyrano de Bergerac! Je rajoute que votre mère était aussi une poétesse!

        _ Ouais, et qu'est-ce que tu penses du Cyrano?

        _ Œuvre éblouissante, immortelle, quoique passablement égoïste!

        _ Tu l'as dit bouffi! (Il se met à élever la voix pour tout le monde.) Le romantisme, l'amour échevelé, le clinquant, le flamboyant, l'égocentrisme de l'adolescence, c'est de la foutaise! A partir de maintenant, vous oubliez tout ça! Je veux du rationnel et rien que du rationnel! C'est moi le chef et c'est moi qui vous dis comment penser! Est-ce que c'est clair?"

        Le silence qui suivit fut comme une approbation et Rostand continua: "L'immaturité, c'est terminé! Il y a ce que l'on sait et le reste! Et de quoi peut-on être sûr au sujet de l'homme?"

        On n'entendait que le claquement d'un drapeau, plus loin... "Je vous fais sans doute un peu peur, précisa Rostand, mais à l'avenir va falloir répondre du tac au tac! De quoi sommes-nous sûrs au sujet de l'homme? Eh ben que c'est un mammifère et qu'il se reproduit par des œufs!"

        Quelqu'un pouffa! "Quoi, la vérité te gêne? lui lança Rostand. T'es encore bête devant les choses du sexe?" L'individu fit non de la tête et Rostand reprend: "Nous sommes sûrs que l'homme est un mammifère et qu'il se reproduit par des œufs! De cela nous sommes certains! Mais de cela seulement! Tout le reste, je dis bien tout le reste... (il fait un bruit avec sa joue), c'est de la foutaise! Toutes les croyances, les machins, les bidules, les discours, les dorures, c'est des élucubrations, des ratiocinations, des inventions! C'est du flanc, du paranormal et on n'en veut pas ici! Du concret, rien que du concret, c'est not' devise! 

        _ Y a p't-êt' quelque chose après la mort! jette un jeune.

        _ Qui a dit ça? Viens ici... Viens ici, j' te dis!"

        Le jeune arrive hésitant devant Rostand, qui lui donne un coup de boule! Le jeune s'écroule et Rostand lui donne des coups de pieds! "J' vais t'apprendre à respecter la mort! dit Rostand. Espèce de salopard! Tu vas respecter la mort, oui ou non?

        _ Oui m'sieur!

        _ La mort, c'est quelque chose de sérieux! On en est sûr, t'as compris?

        _ Oui, m'sieur!"

        Le biologiste arrête de frapper et s'adresse à tout le groupe: "Mais bon sang, qu'est-ce que vous avez dans l' crâne? Qu'est-ce que vous croyez? Je vais vous dire ce qui va se passer! Un jour, le soleil deviendra une naine rouge et la terre sera détruite! Et tout ce qui aura été ici, tous nos efforts et nos souffrances disparaîtront, comme si nous n'avions jamais existé! L'Univers n'en portera même pas la trace! Est-ce que vous pigez ça? Y a rien, bande de pauvres cons! Y a rien du tout!"

        Soudain Rostand se met à pleurer... "C'est moche!" se dit Piccolo.

                                                                                                 104

        Autrefois, Science et Beauté habitaient la même chaumine! Il y avait là un tas de parents! Par exemple, Cosmogonie, Chamanisme, Culte... et on était tellement les uns sur les autres que tous les sentiments se mêlaient! Notamment, Savoir était le fils de Culte, mais celui-ci dirigeait tout et Savoir étouffait! Les disputes étaient nombreuses et Savoir voulait courir le monde! D'ailleurs, Culte avait d'autres soucis, avec Chamanisme et Croyances! On se tapait dessus et même on essayait de se tuer!

        Il serait trop long ici d'expliquer toutes ces histoires de famille, d'autant qu'elles confinent au tragique et qu'elles ont généré beaucoup de souffrances, mais un jour Science et Beauté se retrouvèrent seules à une croisée des chemins! "C'est maintenant qu'on se sépare! dit Science.

        _ Tu es folle! répond Beauté. On vient de la même maison et on est fait pour vivre ensemble!

        _ Ecoute, j' te l'ai jamais dis, mais t'es subjective! On peut pas compter sur toi!

        _ Subjective? Mais qu'est-ce que ça veut dire? Que je ne suis pas réelle?

        _ C'est un peu ça! Tu dépends trop des autres! Moi, pour réussir, il me faut du sûr, tu comprends!

        _ Moi, ce que je comprends, c'est que si tu me quittes, tu t'amputeras d'une partie de toi-même! N'as-tu pas le sentiment qu'une théorie est juste d'autant qu'elle te semble belle! La clarté n'est-elle pas une condition de la vérité?

        _ Oh là, ma grande, comme tu t'emportes! C'est bien toi, ça! La passion! Moi, mon truc, c'est l'objectivité! Je ne suis ni ceci, ni cela! J'examine les faits, c'est tout! J'ai un pote qui s'appelle Matérialisme et il va m'aider! Allez, salut!

        _ Salut!"

        Science se mit à la tâche, heureuse d'avoir toute liberté et comme ça y allait! Un monde nouveau apparut, on chamboula tout, on fit reculer l'histoire, les distances; le monde moderne devint stupéfiant et on n'entendit plus parler de Beauté! Elle était subjective et elle semblait ne pas avoir de consistance!

        Puis, le monde moderne tomba sur un os! Science s'aperçut que la planète se réchauffait dangereusement, à cause des activités humaines! La vie était menacée et Science entreprit de tirer la sonnette d'alarme! Elle criait aux hommes: "Attention, il faut changer de comportements!" et elle citait des chiffres, elle montrait des diagrammes! Elle était parfaitement raisonnable et elle ne doutait pas qu'on la comprît! Il en allait du salut de tous!

        Quelle ne fut pas sa surprise, quand elle s'aperçut qu'on ne la suivait pas! On continuait comme avant et on ne semblait pas s'émouvoir du trouble de Science! Parlait-elle une langue inconnue? Science, dans son désespoir, devint violente, mais aussi elle appela Beauté! "Beauté! Beauté, criait-elle. Viens sauver les hommes! Toi, tu pourras leur parler! Ils veulent aussi du rêve, de la passion! Donne-leur de l'espoir, car ainsi ils seront motivés pour changer! Ma raison et mes chiffres sont impuissants! Il faut du plaisir, du respect pour évoluer!"

        Mais Beauté ne répondait pas! Elle était subjective!  

  • Les enfants Doms, T2, (95-99)

    Doms42

     

     

         "Gooood Mooorning Vieeeeet Nammm!"

                               Good Morning Viet Nam

     

                 95

        Aujourd'hui, il y a un grand rassemblement dans RAM! Une foule immense se met en mouvement et on ne peut qu'être impressionné par cette démonstration de force, cette mobilisation exceptionnelle! On se dit que RAM est unie, qu'elle est responsable et que sa cause doit forcer le respect! On est fier d'être un humain sur Terre!

        Mais que voit-on à l'avant du cortège? Elle est là, portée par une dizaine d'hommes, grande, quoiqu'un peu vacillante tant elle est lourde, mais enfin son sage visage semble éclairer les lieux, bénir les uns et les autres! Vous l'avez reconnue bien entendu, c'est Notre-Dame des Retraites!

        La ferveur étreint le spectateur! Notre-Dame des Retraites passe dans toute sa gloire et se dirige vers le centre de RAM! Derrière? Mais ce sont les prêtres! qui avancent d'un pas grave, l'air recueilli! On reconnaît les prêtres rouges, mais il y en a en jaune aussi! Ils n'ont pas peur de leur foi! Ils défient le mécréant, le moqueur! Ils savent que le diable est partout! Tiens, dans ces buildings argentés, qui appartiennent aux profiteurs, aux seigneurs des dividendes!

        Maintenant, une pluie fine tombe, mais loin de ridiculiser cette foule, elle lui donne un supplément de dignité, car voilà les marcheurs affrontant les vicissitudes du temps et pour la plupart, c'est la première fois qu'ils doivent supporter un imprévu en dehors de leur routine! Mais, au diable la sécurité, quand là-bas, en tête du cortège, se balance l'amour d'une vie, Notre-Dame des Retraites!

        La statue est d'ailleurs maintenant déposée devant tout le monde, sur la place principale de RAM et on allume des bougies! Un grand silence se fait, on attend, bien qu'en queue de jeunes fanatiques jettent des pierres sur les commerces et les bourgeois, que l'argent a rendus athées, phénomène que nous connaissons tous, hélas! Peut-on en vouloir à cette jeunesse qui ne fait qu'exprimer agressivement sa foi? Dieu sera seul juge de cet excès de zèle!

        Enfin, les prêtres rouges prennent la parole! Entouré par un menaçant service de sécurité, l'un dit: "Camarades, on en veut à Notre-Dame des Retraites! On veut lui faire du mal!" La consternation, la tristesse, mais aussi la colère se peignent sur tous les visages! "On veut nous faire travailler plus! reprend le prêtre. La belle affaire! Nous savons bien que nous ne faisons rien! Ce qui nous est pénible, ce n'est pas de travailler, mais c'est justement de ne rien faire! Qui de nous n'a pas souffert à remplir ses heures? à attendre la fin du temps de travail? C'est bien ça qui nous use, nous diminue! C'est bien ça qui nous tue: trouver de l'intérêt à ce qui n'en a pas!"

        Ici, le prêtre vient d'élever la voix et il poursuit: "Comme c'est dur, avec toute notre soif d'infini, nos rêves, de nous tasser dans une boîte à chaussures, que nous nommons travail! Comme c'est dur de faire chaque jour semblant d'être actif, efficace, passionné! Nous nous ennuyons à crever, pour notre sécurité, et on voudrait en plus nous faire prolonger cet enfer? Nous, nous disons: "Ne touchez pas à Notre-Dame des Retraites!", car c'est elle qui nous délivre de notre mascarade! C'est elle notre espérance!"

        La foule approuve et la pluie devient plus forte, mais c'est une épreuve! "Nous allons maintenant chanter "Gloire à Notre-Dame des Retraites!" dit un nouveau prêtre et les bouches s'ouvrent et le chant s'élève: "O toi la sainte, la douce, vient nous sauver! Fait que nous puissions enfin devenir sincères! Arrête notre théâtre! Rend-nous notre dignité! Libère-nous avant la mort! Et donne-nous du rêve, à nous les assoiffés!"

       Après cet instant, une ambiance plus légère s'installe... On vend des saucisses, des barbes à papa! Les enfants se disputent et au casse-boîtes, on se défoule contre les profiteurs! Au loin, un arc-en-ciel, bon signe!

                                                                                                       96

        A l'intérieur de l'avion, les visages sont tendus! Il y a d'abord ce vacarme épouvantable des moteurs, qui font trembler toute la carlingue! Puis, chacun pense à la mission! Chacun se remémore son rôle, quand on aura atteint l'objectif! Pour se relâcher, certains essaient de dormir et d'autres vérifient encore leur équipement: est-ce qu'ils ont leur carte, leur couteau sur le mollet? Leur parachute est-il bien sanglé? Ont-ils assez noirci leur face? Il ne s'agirait pas de se faire repérer dès l'atterrissage!

        Ratamor est comme les autres, sombre! Il y a peu, il a rejoint le commando Science! Il a été convaincu par le collègue qui lui a révélé l'existence de ce groupe! L'autre lui a dit: "C'est la science qui détecte les problèmes, c'est la science qui les répare!" Ratamor avait opiné et il avait été conduit à un stage de combat, jusqu'à son intégration dans le commando! C'était sa première opération et il avait profité de ses vacances à l'Université! Car les choses, au fond, étaient un plus compliquées que prévues! En effet, si la science cherchait à découvrir de nouvelles solutions, pour l'avenir de l'humanité, elle était tombée sur un os, un imprévu de taille! Maints scientifiques n'étaient pas prêts à partager leurs résultats, ils les gardaient pour eux, ils étaient égoïstes, voire mercantiles!

        Un comble! La vérité au plus offrant! Des bassesses, des cachotteries pour la gloire! D'où venait ce poison, alors que la Terre était menacée? La stupeur avait laissé la place à l'amertume, puis au réalisme! Ainsi s'était constitué le commando Science, qui devait récupérer les plans, les analyses, les découvertes des concurrents récalcitrants, des chercheurs vénaux, des forcenés du Nobel! Ici, Ratamor et quelques autres allaient sauter en parachute dans la nuit, avec pour cible la résidence de campagne d'un des leurs, un scientifique tout comme eux et inventeur d'un combustible révolutionnaire, non polluant!

        Soudain, la lumière verte s'allume! Un membre de l'équipage fait signe que c'est le moment et chacun se lève, ressentant le poids de son lourd harnachement! Ratamor a la gorge sèche, alors qu'il avance, à la suite des autres, vers la porte béante et noire! C'est le gouffre sur la nuit et toujours ce vacarme assourdissant! "Go! Go!" fait le type à côté et Ratamor saute, l'air froid lui giflant le visage!

        Au début, tout se passe à merveille: bien qu'il file à toute allure, Ratamor ne perd pas de vue les petites taches blanches de ceux qui s'approchent déjà du sol! Mais un grain le surprend, le fait remonter et c'est dans un instant de panique qu'il sent enfin qu'il est désormais lui-même porté par son parachute! Il a dérivé, sûr! Il est désormais seul, avec le bruit du vent! Il ne contrôle pas sa direction et il voit qu'il va atterrir dans une mare! Il touche l'eau, s'enfonce, puis se rassure, car il a pied!

        Cependant, il a effrayé toutes les grenouilles du coin, qui font: "Quoi? Quoi? Qu'est-ce qui se passe?" Dépité, Ratamor se dirige vers la berge, trébuche, se redresse... "Quoi? Quoi? Qu'est-ce qui se passe?" C'est un concert assourdissant, tonitruant et qui fait craindre au scientifique que l'on ne le découvre! Mais de toute façon, il doit être loin de l'objectif! Tout crotté, il consulte sa carte et c'est bien ça, la mare dans laquelle il baigne est à des kilomètres de la ferme!

        Cette nuit, Ratamor ne sera pas de la "fête"! Il ne fera pas les gestes mille fois répétés, ce sont ses camarades qui réussiront ou non! Pourtant, l'entraînement de Ratamor n'aura pas été vain! Imaginons qu'il blesse un autre psy, comme Lapie! Il sera en mesure désormais de se défendre! Il sait enfoncer la lame sans bruit! Il est une machine à tuer!

        "Quoi? Quoi? Qu'est-ce qui se passe?"

                                                                                                       97

        Domination sort de sa cabine et monte sur le pont! Il hume l'air, regarde vaguement les nuages colorés par l'aurore et crache sur le dos gris de la mer! Ce qu'il aime, c'est la cadence de son navire et sans plus tarder, il s'approche de son garde-chiourme, pour lui demander: "Alors comment ça va c' matin? Fais pas chaud! Hein?

        _ Non, pas trop... Mais je pense que le moral est bon tout de même!

        _ Ah! Ah! Voyons ça!"

        Les deux hommes descendent voir les rameurs, qui sont tous enchaînés à leur banc! "Dis donc, ça sent pas bon! fait Domination.

        _ Vous savez ce que c'est, l'effort...

        _ Eh oui, ici, point de retraite! Ah! Ah!

        _ Hi! Hi!

        _ Le labeur, rien que le dur labeur! Eh bien, mon garçon, la soupe est-elle bonne?"

        Domination s'adresse à un des plus jeunes rameurs, qui répond: "Moi, j' suis pas avec vous, m'sieur! J' suis le nez dans mon Narcisse! J' vous connais pas, m'sieur!

        _ Mais bien sûr, qui t'as dit le contraire? T'es pas là et en même temps t'es là! C'est ta technique... et pourtant faut qu' tu rames! Sinon gare aux coups!

        _ Vous pouvez compter sur moi, patron! ajoute le garde-chiourme."

        Domination continue son inspection et il s'adresse à un homme mûr: "Mais voilà notre délégué syndical! Toujours victime d'une erreur judiciaire?

        _ Exactement! fait le syndicaliste. Mon seul but est de défendre le travailleur et j'ai été condamné à tort!

        _ Depuis combien de temps tu rames ici? Cinquante ans? Ecoute, je vais t' libérer à l'instant même!"

        Domination fait signe à son garde-chiourme, qui prend ses clés afin d'enlever la chaîne de l'esclave! "Eh, mais qu'est-ce que vous faites? s'écrie ce dernier.

        _ Mais tu le vois bien, réplique Domination, je reconnais ton innocence et que tu n'as que les meilleurs intentions, à l'égard de tes camarades! Désormais, tu n'as plus rien à faire sur cette galère et tu débarqueras au premier port! Alors heureux?

        _ Oh! Là! Oh! Là! Comme vous y allez! Vous m'annoncez ça sans préavis! Y aurait pas un piège là d'ssous? Et puis y a ceux qui restent! J' peux pas les quitter! J' dois m' montrer solidaire!

        _ Tsss, tsss, dis plutôt que tu ne saurais pas quoi faire de ta liberté! que tu en as peur, en vérité! Et puis, ce que tu aimes, c'est faire marcher ma galère! C'est d' ramer pour moi! Tu t'es donné un maître et c'est bibi!"

        A cet instant apparaît sur le pont une femme très belle, avec une robe dorée, ce qui fait que toutes les têtes se tournent vers elle! "Hypocrisie, notre soleil! jette admiratif Domination. Attends, j'arrive!"

                                                                                                     98

        "Récapitulons, dit le petit homme replet. Vous êtes un enfant Dom, vous avez vingt ans, vous habitez RAM et vous êtes salarié, ce qui fait que vous commencez déjà à cotiser...

        _ Oui...

        _ Vous vous mariez à trente ans et vous avez trois enfants...

        _ Oui, cela me paraît le bon chiffre!

        _ Mais alors, première surprise, à quarante vous changez de boîte, comme on dit!

        _ C'est vrai, mais je pense aussi qu'une vie sans risques ne vaut pas la peine d'être vécue! Après vingt ans dans la même entreprise, il peut être bon de faire un pas d' côté, pour prendre du recul!

        _ Vous avez tout à fait raison: un peu de sagesse n'a jamais nui à personne! Mais, à cette même époque, une assurance contre vos enfants prend effet... Est-ce que vous pouvez me rappeler pourquoi vous avez contracté cette assurance? 

        _ Eh bien, imaginez que l'un des mes enfants soit rebelle! qu'il se pose des questions sur ce que nous sommes, qu'il s'interroge quant à notre destinée, vu que notre planète est perdue dans l'espace et que nos vies se terminent par la mort! Imaginez qu'il se demande qu'est-ce que le mal, quelle est son origine, comment on peut lutter contre lui! Pire, qu'à force de réfléchir, il se tourne vers la spiritualité et qu'il en vienne à dire des choses du genre: "L'homme ne vivra pas seulement de pain!" ou "Si vous n'êtes pas le sel de la Terre, qui le sera?"

        _ Eh! Eh! Un idéaliste dans la famille!

        _ Exactement, un redresseur de torts, un moraliste, un empêcheur de tourner en rond, un rabat-joie, bref un problème sous mon toit, au sein même de notre chaude intimité! Je n'ai que vingt ans et pourtant j'ai déjà vu des pères et des mères poussés à bout, désespérés, parce qu'ils avaient justement ce type de progéniture! Je les ai vus couler, minés par leur enfant soi-disant justicier! Ils se rongeaient les sangs à cause d'un morveux, pourtant fruit de leurs entrailles!  

        _ Vous avez raison, c'est affreux!

        _ C'est non seulement affreux, mais ruineux! Vous avez une idée de ce que peut coûter un enfant idéaliste? Non, parce que c'est pas seulement fort en gueule, mais c'est encore plein de frasques! C'est bien beau de prôner la foi, mais qui nourrit le prophète? C'est celui qui travaille et qui garde les pieds sur terre! J'ai pas envie de suivre le parcours du papillon avec mon chéquier! surtout qu'il n'en finira pas de mépriser mon esprit mercantile!

        _ Vous avez donc pris une assurance, qui vous protège de vos enfants!

        _ J'ai un pare-feu contre le sublime!

        _ Bien, vingt ans plus tard, vous prenez votre retraite... Vous bénéficiez de vos cotisations et vous ne serez sûrement pas dans le besoin, étant donné vos garanties! D'autre part, votre convention obsèques libère vos proches de tout frais à votre mort! Je crois qu'on a fait le tour... et il ne vous reste plus qu'à signer, ici et ici!

        _ Hum...

        _ Il y a quelque chose qui vous gêne?

        _ Je ne sais pas... J'ai ce vague sentiment que j'ai oublié quelque chose! comme si une tuile menaçait de tomber...

        _ Evidemment, il y a encore les impondérables!

        _ C'est-à-dire?

        _ En bien, par exemple, le réchauffement climatique! Imaginez une période caniculaire deux fois plus longue que la précédente! A la rentrée, nous nous demanderons où trouver de l'eau et donc bientôt à manger!

        _ Oh! Oh! Comme vous y allez! L'année dernière, avant la canicule, il y a eu une période de sécheresse interminable! C'était donc tout à fait exceptionnel!   

        _ J'avoue que je ne partage pas votre optimisme! Les scientifiques seraient même plutôt alarmistes!

        _ S'il fallait les écouter...

        _ Toujours est-il qu'en cas de durcissement de la situation, nous pourrions très bien être contraints à un système de rationnement, pour obtenir de la nourriture! Nos problèmes de retraite passeront alors tout à fait au second plan! Pour survivre, la solidarité pourrait même devenir nécessaire!

        _ Eh! Mais, vous me faites peur maintenant! Euh... Dites, vous n'auriez pas déjà de... ces tickets de rationnement?"

                                                                                                     99

        De nouveaux barrages avaient été installés dans RAM et Piccolo s'y fit prendre! Une machine, en forme de gros chien, le renifla de la tête aux pieds et se mit à aboyer, donnant l'alerte! Deux costauds se saisirent de Piccolo et le jetèrent quasiment dans une salle vivement éclairée! Laissé seul, Piccolo se demanda s'il n'allait pas retrouver les champions du progrès, qui naguère l'avaient malmené, mais l'homme et la femme qui bientôt entrèrent, pour prendre place en face de lui, étaient des inconnus! Mais alors pourquoi lui-même était-il là?   

        C'était la femme qui commandait et qui parla la première! Elle respira à fond, comme si elle prenait sur elle, puis elle dit: "Je suis l'agent Grug et voici l'agent Brook! La machine vous a senti et elle ne se trompe jamais! Vous êtes un mystique, avouez-le!" Piccolo essaya de retrouver dans sa mémoire la signification du mot mystique et il imagina un vieillard, l'oreille collée à un ancien poste de TSF, prenant note de ce que lui disait Dieu!

        "Ben... répondit Piccolo.

        _ Oh assez! J'en ai assez! s'écria l'agent Grug. Notre société matérialiste est lasse des mensonges! La situation est tragique, comme vous le savez! Des crises, des crises partout! Et vous, vous, qu'est-ce que vous faites? Vous rêvassez, vous êtes nébuleux! un fauteur de troubles, un irresponsable! Vous n'êtes pas avec nous Picco... machin!  Je vois en vous un parasite, une bouse! Vous me donnez envie de vomir!

        _ Lo! Je m'appelle Piccolo!

        _ C'est pas vrai! Il s'appelle Piccolo (elle regarde avec effarement son collègue)! Des crises partout, la planète qui brûle, un combat titanesque à mener... et il s'appelle Piccolo! Donnez-moi les photos, Brook (elle prend les clichés)! Picco... chouette, la machine ne dit pas à quel degré vous êtes mystique, mais voici un test! Regardez ceci, qu'est-ce que vous voyez (elle présente la première photo)?

        _ On dirait un temple... Un temple grec, j' dirai!

        _ Enfoiré, c'est le Parthénon!  A genoux, tu devrais te mettre à genoux devant ce temple de la raison! C'est là que tout a commencé, avant que Jésus ne vienne mettre le bordel! On a perdu du temps, Picco... bidule! Il a fallu se libérer d'un tas d'élucubrations et crois-moi, la science n'a pas chômé! L'ère du soupçon, tu connais? Qu'est-ce qui est vrai? Qu'est-ce qui est rationnel? De quoi peut-on être sûr?

        _ Que Jésus n'a pas eu de retraite..."

        Pan! L'agent Grug gifla violemment Piccolo: le matérialisme frappait fort! "Va falloir être gentil avec la dame, Picco... truc! Tiens, voilà une autre photo! Mets tes yeux hideux d'ssus et dis-moi qui est-ce!"

        Un homme chenu regardait avec bienveillance Piccolo, qui ne le reconnut cependant pas... "C'est Ernest Renan! fit l'agent Grug. L'un de nos pères bien aimés! L'une de nos lumières! Un pionnier de la vérité! Il aurait été là (un sanglot étrangla l'agent Grug)... Il aurait été là, il aurait su te remettre à ta place!"

        L'agent Grug se mit à arpenter la pièce, rêveuse... "Oh! Il n'aurait pas été agressif comme nous! dit-elle. Il était bien trop fort pour cela! Il vous aurait aimé, Picc... zut! Il se serait montré patient, compréhensif! Figure-toi qu'il aimait les jeunes comme toi, idéalistes, pleins d'enthousiasme! Il les préférait aux types secs, avides, seulement réalistes! Mais peu à peu il t'aurait ramené à la raison... Il t'aurait expliqué qu'il n'y a pas de miracles et que la vraie grandeur est d'accepter sa vie d'homme sans Dieu!

        _ Et tout ça, sur ses genoux! Est-ce que je serais passé à la casserole, comme avec Gide?"

        Et pan! "J' suis mal parti"! se dit Picc... assiettes!

  • Les enfants Doms, T2, (90-94)

    Doms40 1

     

     

     

     

         "Eh, mais dis donc! Si tu m'avais dit ça, j' s'rais pas allé m'empaler sur les Djian!"

                      Flag

     

                       90

        Le désert dit: "Je t'apprendrai l'attente, le silence, la poésie!

    Je t'apprendrai l'écoute, l'eau rare, l'espérance, le but!

    Je t'apprendrai le grain qui tombe, le bruit furtif, la note!

    Je t'apprendrai le vent qui emporte tout, même ta tristesse!

    Je t'enseignerai le doigt agile sur le oud!

    Il t'enseignera l'écho des cavernes, des lointains!

    Il sera l'eau rare, ton sanglot!

    Tu rêveras du feu le plus pur!

    Tu porteras en toi le charme des pierres!

    Elles te parleront! Elles seront les fleurs du chemin!

    Je t'enseignerai la nuée, qui fuit comme ton espoir!

    Tu seras l'arbre mort! le puits à sec!

    Tu seras écrasé par le vide, quand les villes se réjouiront!

    Tu seras la fourmi que j'aime et qui avance grain après grain!

    Pour toi, j'élèverai l'aurore, je te montrerai tous mes trésors!

    Tu me diras:" C'est trop!" et je t'en donnerai encore!

    Tu riras avec mes diamants!

    Tu verras mes montagnes d'or!

    Tu seras le plus riche!

    Et les autres se moqueront de toi, car tu auras l'air idiot!

    Tu seras le silencieux, l'homme au secret

    Et tu verras la turpitude et les assoiffés!

    Tu diras, en regardant les villes: "Voilà le désert!"

    Et tu connaîtras leur misère et ta richesse!

    Alors tu retourneras vers moi comme un amant!

    Tu retrouveras les choses aimées!

    Le vent, le silence, la dureté, le vide apparent!

    Je t'apprendrai de nouveau l'attente, l'attente magnifique!

    Et tu mourras encore!

    Pour mieux t'enchanter, te rassasier!

    Et tu seras la lumière et l'ombre!

    Tu chanteras sur le oud la poussière étoilée!

    La douceur de la colombe!

    La fraîcheur de la palme!

    Le sourire de celle-ci!

    Tu sauras recueillir!"

                                                                                                        91

    Le ruisseau dit: "Je t'enseignerai la fraîcheur! la vie!

    Je suis la clarté, l'onde chantante!

    Je fais danser l'herbe, je suis la douceur!

    Regarde mes remous infinis: on dirait des sourires!

    Vois ma pureté: je rends beau tout ce que je touche, même la boue!

    Je scintille, je tresse la lumière!

    Je noie des champs, je cours dans les sentiers!

    J'ai l'air de m'amuser!

    Ecoute mon murmure ininterrompu...

    Je suis la force discrète!

    Je suis l'enfant qui rit!

    Je suis pareil à ses yeux clairs!

    A son innocence, à sa joie!

    Je suis la vie, comme lui!

    Je suis petit comme lui!

    Je l'enchante aussi!

    Il vient me voir avec ses bottes!

    Ses rêves!

    Il joue avec moi!

    Nous nous comprenons, lui et moi!

    Il est mon ami!

    Je ne lui fais pas peur!

    Il construit ses barrages, jette ses cailloux et s'éclabousse!

    Il travaille, sans déranger la vache!

    Voit-il mes couleurs?

    Il essaie d'attraper mes libellules!

    Jamais il ne se rassasie de mon mystère,

    Car je l'enivre!

    Je coule, coule, chante toujours!

    Je suis le miroir de l'enfant,

    Comme lui est la fraîcheur des hommes!

    Et tu es inquiet et perdu!

    Et tu es sombre!

    Viens voir ma clarté!

    Je tresse la lumière!

    Je scintille et souris!

    Ecoute mon murmure...

    Je rigole!

    Retrouve ta paix!

    Redeviens l'enfant!"

                                                                                                             92

        La mer dit: "Je te parlerai de ton amertume, de ta tristesse!

    Je chanterai tes regrets, ton désespoir!

    J'en serai le reflet!

    Regarde mes flots gris et mornes!

    Mon écume même y paraît sale!

    L'horizon jaunâtre est bouché

    Et on entend seulement le cri plaintif de l'oiseau!

    Comme tout cela semble vide, dépourvu de sens!

    Qu'as-tu à y faire?

    Rien là de la chaleur de la chaumière, de l'affection, de l'amour!

    Rien là de la réussite!

    Rien là pour calmer ton angoisse, au contraire!

    Tout ici te dit que tu n'es qu'un étranger!

    Ici règne la sauvagerie!

    Et elle renforce ton sentiment du vide!

    Te voilà plus seul, plus abandonné, plus triste encore!

    Et mes fureurs et mes colères?

    Quelle démesure pour toi!

    Mon combat n'est pas le tien, n'est-ce pas?

    Le rocher et moi, on se cogne dedans!

    Depuis l'aube des temps, quand tu n'étais même pas là!

    Alors ça t'assomme, car tu voudrais de l'amour, de la justice, de l'espoir!

    Et je me gonfle et je frappe le rocher!

    Je le désagrège, je le détruis et je recommence, sans cesse!

    Et ça t'abat, même si c'est beau!

    Car tu voudrais de la justice, de l'espoir!

    Et je recommence et c'est désespérant!

    Et moi je te dis que tu es comme moi!

    Que tu as mon courage et ma force!

    Et moi je te dis que tu es comme moi!

    Car le rocher c'est l'orgueil!

    C'est le dur orgueil!

    Né de la domination animale!

    C'est l'homme ou la femme hautains!

    C'est l'homme ou la femme qui méprisent!

    Qui veulent être les maîtres!

    C'est le pouvoir qui écrase!

    Qui tue les enfants et viole les femmes,

    Qui détruit les autres!

    L'orgueil dit: "Je suis le maître!

    L'important!

    Tu me dois allégeance!

    Si tu veux la liberté, je te tuerai!

    Si tu me critiques, je te piétinerai!

    Seul moi compte!"

    Et toi tu te révoltes!

    Car tu ne peux supporter l'injustice!

    Le mensonge!

    La tyrannie de l'orgueil!

    Et tu as mon amertume!

    Mon dos gris!

    Et tu rêves de plages paradisiaques!

    Et de lagons purs!

    De vagues comme des caresses douces!

    Ton cœur souffre devant l'orgueil

    Et tu combats et tu cognes!

    C'est moi qui chante dans tes veines!

    C'est moi qui gonfle en toi!

    C'est mon écume pure le blanc de tes yeux!

    C'est ta rage pour la justice qui emprunte ma force!"

                                                                                                  93

    La Ville dit: "Je suis le pouvoir!

    J'ai été construite par lui!

    C'est lui mon maître!

    Je suis faite pour l'élite!

    C'est elle qui me dirige!

    Mes places, mes monuments sont là pour elle!

    Et je te juge, te pèse, te classe!

    Tu n'es pas riche

    Et tu me déçois!

    Tu n'es pas des nôtres!

    Tu n'es pas élégant, parfumé!

    Pourtant tu en imposes!

    Alors quel est ton rang?

    Il y a en toi de l'autorité

    Et pourtant je ne te connais pas!

    Qui es-tu?

    Tu n'es pas le pauvre qui grimace pour qu'on le regarde!

    Tu n'es pas l'employé laborieux, qui espère gravir les échelons!

    Tu n'es pas l'industriel puissant et qui compte!

    Tu n'es pas le commerçant qui se frotte les mains,

    Qui salue le monde,

    Car il a pignon sur rue!

    Tu n'es pas l'élu qui me contemple, moi, son œuvre!

    Qui m'admire en s'admirant!

    Tu es un étranger

    Et pourtant tu en imposes!

    On veut te plaire!

    Car tu as l'air important,

    D' être un chef!

    Et pourtant tu n'es pas sur ma liste!

    "O ville, je me moque bien de toi!

    Car tu n'es pas sérieuse!

    Tu es moins solide que le vent!

    Tu n'es qu'un songe et ton pouvoir n'est rien!

    Je pourrais te détruire d'un seul geste,

    Dun seul haussement d'épaules,

    Car tout en toi est théâtre!

    Simagrées!

    Mensonges!

    Tes codes, tes barèmes, tes considérations, tes critiques,

    Ton mépris, ta haine, qu'est-ce à côté d'un coquillage!

    Il est nacré à l'intérieur,

    Posé sur du sable fin!

    Il est percé de trous

    Et la mer vient le recouvrir!

    C'est le rêve immense!

    C'est l'amour infini!

    C'est le don précieux!

    La chanson éternelle!

    Et la mer se retire en étirant ses larmes!

    Où sont tes singeries?

    Où est ta vérité?

    Où est ta paix, ton courage?

    O Ville, que ferais-je sur ta liste,

    Sinon m'y sentir ridicule?

    Ton pouvoir, que tu chéris tant,

    N'est que paille au vent!

    Même ta haine et ton mépris ne pèsent pas!""

                                                                                              94

        Orgueil et son chien Terreur se promènent dans le village... Il y a là un homme qui s'occupe de son jardin... "Bonjour!" lui dit Orgueil, mais l'homme ne répond pas! Il n'aime pas Orgueil, car celui-ci est méchant! Orgueil est abasourdi, scandalisé! On lui fait injure! On ne le respecte pas, bien qu'il soit important dans le village! Il se sent d'ailleurs si bien, si fort, si admirable qu'il en méprise tout le monde! que seul lui existe! que les autres doivent l'adorer! Ainsi parle l'animal qui est en nous et qui est prêt à s'imposer sans pitié!

        Orgueil lâche son chien Terreur et celui-ci crève la haie du jardin, pour se jeter sur l'homme! La haine d'Orgueil est dans son chien et Terreur fait tomber l'homme et le mord sauvagement! L'homme crie, mais Orgueil n'entend rien! C'est qu'il est encore outré qu'on ait pu lui tenir tête! Les cris de l'homme résonnent et sont comme un baume pour Orgueil! C'est dire combien l'animal qui est en nous est aveugle et n'est-il pas en effet privé de conscience! Quand le lion déchire son rival pense-t-il à la souffrance de l'autre?  

        L'homme crie sous les morsures de Terreur, mais Orgueil n'en a cure! Comment a-t-on pu lui manquer de respect? Comment est-ce possible que la Kuranie existe, puisse résister? Voilà qui étonne Orgueil, qui lui donne matière à réflexion, malgré les pleurs de l'homme! "Alors comme ça, se dit Orgueil, je ne suis pas le maître? Les autres comptent aussi? Je dois partager, faire attention à eux? les aimer tant qu'à faire?" Un frisson de dégoût parcourt Orgueil! L'animal qui est en lui regimbe! Est-ce que la pie dit à une autre pie: "Mais je vous en prie... Il y a de la place, de la nourriture pour tout le monde?" Non, la pie charge sa rivale, qui doit déguerpir! C'est elle qui triomphe!

        "Cependant, cependant, se dit Orgueil, il y a les enfants morts sur le quai de Kramatorsk... C'était pas beau à voir... Des petits, des innocents subitement sans vie! La tête vide, éteinte! Eh dame, c'est la guerre! On fait pas d'omelettes sans casser des œufs! Et puis c'était nécessaire, car on me menaçait, moi! moi et mon pays! C'est de la légitime défense!" Orgueil sait qu'il se raconte des histoires, mais il est encore choqué! Quelqu'un lui a dit qu'il n'était pas le maître, l'unique, la fin de tout! Comment l'animal qui est en lui pourrait comprendre que la mort est une réalité? Un animal n'obéit qu'à ses réflexes!

        Terreur finit par arracher la main du jardinier, ce qui réveille enfin Orgueil, le sort de sa stupeur! Il s'approche de l'homme qui gémit, récupère son chien et dit au jardinier: "Que cela te serve de leçon! A chaque fois maintenant que tu regarderas ta main manquante, tu te répéteras qu'il faut que tu me respectes et même que tu m'aimes! C'est moi le maître, tu as compris? Comment?  Je ne t'entends pas!

        _ Oui, c'est toi le maître!

        _ C'est moi qui commande!

        _ Oui, c'est toi qui commandes!

        _ Bien! Si tu fais encore une erreur, je relâcherai Terreur, qui t'arrachera l'autre main!

        _ Non, je t'en prie!

        _ La balle est dans ton camp, c'est tout!"

        Orgueil reprit sa promenade, hautain et méprisant, encore un peu sous le choc!

     

  • Les enfants Doms, T2, (85-89)

    Doms31 1

     

     

     

         "Vous êtes un mobilier..."

                     Soleil vert

     

                        85

            "Alors, Doc?"

        Le médecin haussa les épaules, avant de répondre: "Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise? Encore un... et c'est tout!

        _ Quoi? Vous voulez dire que lui aussi... Mais c'est une épidémie!

        _ Je ne vous le fais pas dire...

        _ Mais quel est le virus, l'origine de la maladie?

        _ J' chais pas! C'est comme ça chaque hiver! Le temps peut-être? On peut pas sortir, il fait gris, on angoisse et la maladie s' déclare!

        _ Tout d' même, c'est grave! Ces personnes risquent gros!

        _ Mais j' chais bien! C'est pour ça qu'on est là, pour leur éviter d' faire des conneries!

        _ Mais n' y a-t-il pas des remèdes, un antidote?

        _ J' vois pas! Le mieux, c'est d' les tenir immobilisés! Comme vous le voyez, chaque malade est sanglé à son lit!

        _ Quel mal vicieux! Car on pourrait croire ces personnes en bonne santé!

        _ C'est exact! En apparence tout va bien! Aucun signe de désordre ou d'affection! Et pourtant, la crise attend son heure... et quand elle se déclenche, c'est pas beau à voir!"

        A cet instant, un des malades s'agita: "Pitié! dit-il. Je vous en prie, pitié!" L'homme qui discutait avec le médecin s'approcha: "Vous voulez quelque chose? s'enquit-il. Un verre d'eau? Vous voulez un peu d'eau?

        _ Laissez-moi acheter quelque chose! gémit le malade. Je veux acheter quelque chose!

        _ Vous savez bien que vous n'en avez pas les moyens! assura derrière le médecin.

        _ Laissez-moi acheter quelque chose! fit encore le malade, mais en s'énervant. J' veux acheter quelque chose!

        _ Et qu'est-ce que vous voudriez acheter?

        _ Euh... Une voiture! Je voudrais une nouvelle voiture! répondit le malade avec des yeux brillants!

        _ Pourquoi? La vôtre marche bien que je sache!

        _ C'est vrai! Hi! Hi! Alors une chaîne hi-fi! Une belle chaîne, hein, avec un beau diamant et des enceintes qui font boum boum! De la technologie, du neuf, s'il vous plaît!

        _ Idem! Ce n'est nullement nécessaire! J'ai vu votre matériel et il m'a fait envie! Et puis, je vous le répète, vous n'avez plus un sou! Tout passe à rembourser des crédits!

        _ Hein? Oui, alors disons que je vais acheter un mouchoir!  Rien qu'un mouchoir! Vous ne pouvez pas me refuser ça!

        _ Mais c'est le geste d'acheter que je vous empêche de faire! pour votre bien!

        _ Et la bouffe, c'est pas nécessaire ça? Laissez-moi aller acheter de la bouffe! J'en ai besoin!

        _ Tatata! Vous n'avez même pas faim... et ici, il y a tout ce qu'il faut!

        _ Espèce de fumier! Sale ordure! J' aurais vot' peau! J' dirais au monde entier comment vous traitez vos malades... et on vous pendra par les couilles!

        _ Tss, tss, je vais être obligé de vous administrer un sédatif!

        _ Qu'est-ce que j'ai fait? Je veux juste acheter! Oh! Acheter!

        _ Vous l'aurez voulu!"

        Le médecin assomme le malade, en lui envoyant un direct en pleine poire! "Mais qu'est-ce que...? s'écrie le témoin. C'est inhumain! Vous êtes fou!

        _ Hélas non! répond le médecin! Mais on n'a plus rien en pharmacie! C'est la crise, ça bouchonne partout!"

                                                                                                         86

        Angoisse et Urgence prennent un verre dans un bar, en regardant tomber la pluie... "Je n'en peux plus! lâche Urgence. Je suis à bout! On n'y arrive plus! On manque d'effectifs, de matériel, de tout! L'autre jour, on a laissé un malade attendre sur la civière, dans l'indifférence la plus totale! On l'avait oublié et il en est mort!"

        Urgence se met à pleurer, puis elle reprend: "Tout ça, c'est la faute du gouvernement! On n'a pas cessé de faire des fermetures, de rogner les budgets! On a voulu faire des économies de bouts d' chandelles, au détriment de la santé! Quelle honte! On a sapé l'hôpital et voilà aujourd'hui le résultat!

        _ Tu te trompes, le ou la responsable, c'est moi!

        _ Quoi?

        _ Ben oui, c'est à cause de moi que tu pleures!

        _ Mais...

        _ Ecoute!"

        A cet instant, on entend une sirène... "C'est la dixième depuis c' matin! explique Angoisse. Maintenant, j' les compte! Normal, c'est mon œuvre!

        _ Comprends pas...

        _ C'est pourtant simple! Je pénètre dans l'esprit des gens, ils ne sont plus à ce qu'ils font et bing, c'est l'accident! chez eux, dans la rue! Et voilà qu'on t'amène du monde à ne plus savoir qu'en faire!

        _ Tu exagères, fait Urgence en s'essuyant le nez.

        _ Regarde, c'est samedi après-midi... et qu'est-ce qu'on voit? Les autociels font la queue et s'énervent! On dirait un jour de la semaine, à la fermeture des bureaux! Or, personne n'est obligé de sortir! Si tout ce p'tit monde est là, en train de se pousser aux fesses, c'est pour me fuir! parce qu'on ne peut pas rester tranquillement chez soi! Et on vient s' fatiguer et s' fracasser dans le centre-ville!

        _ Ben, les gens viennent se distraire...

        _ Se distraire et s' blesser! Le surmenage, tu connais? Note que je ne te parle pas de tous ceux que je fais boire ou se droguer! Ceux-là, tu les accueilles tôt ou tard! et dans un triste état!"

        Un silence passe... "Mais... mais, si c'est toi qui... produis tout ce chaos, tout ce...

        _ Merdier?

        _ Oui, tout ce... désespoir aussi, pourquoi on t'arrête pas?

        _ Mais parce que personne ne m'écoute, ma grande! Au contraire, on me nie, on veut pas m' voir! On fait comme si je n'existais pas!

        _ Comprends pas...

        _ Mais... mais s'il fallait m'écouter, on devrait reconnaître sa peur, son désarroi! Et ça, pas question! Quoi? Faudrait lever le groin? laissez refroidir son beefsteak? Tu rigoles! On en remet plutôt une couche! On écrase l'autre, pour ne pas m'entendre! On serre les boulons! On s'assoit sur la souffrance, en lui disant: "Chut!" Et on parade dessus! On pense qu'on va s'en tirer!

        _ Et c'est pas vrai?

        _ N'es-tu pas toi-même à bout? Nous sommes les voyageurs impassibles d'un train fou! Alors, à l'intérieur (Angoisse montre son torse), ça craque forcément! Et une sirène et une! Et les mauvaises nouvelles! A soixante ans, on apprend qu'on a un cancer, alors qu'on visait déjà la retraite! Eh! Mais, ça fait des années qu'on se ronge, à causes des non-dits, de l'hypocrisie ambiante! Y en a un qui tire toujours les marrons du feu!   

        _ Ah bon? Et c'est qui? 

        _ L'orgueil!"

                                                                                                      87

        Dans les couloirs du temps, il y a une station qui s'appelle la station des Imbéciles! Résident là tous ceux qui ont voulu faire le bien, mais qui se sont fourvoyés! On voit venir à soi notamment Karl Marx, aisément reconnaissable à sa grosse barbe!

        Marx est toujours heureux de rencontrer des visiteurs et il s'empresse de vous raconter sa vision, l'œuvre de sa vie: la lutte des classes! Pour Marx, il existe une classe dominante, constituée par les capitalistes, qui, grâce à leur fortune et à leur pouvoir, exploitent les plus pauvres, le peuple! 

        Pour combattre cette injustice, Marx s'appuie sur l'exemple de la Commune et il vous explique que si celle-ci a échoué, c'est parce qu'elle manquait de cohésion, d'organisation!   L'oppression, due aux riches, ne cessera donc que quand les opprimés ou les prolétaires s'uniront, ne formant plus qu'un seul parti, le parti communiste! Celui-ci chassera les capitalistes et une société meilleure naîtra, dont les ressources serviront à tous!

        Vous demandez alors à Karl Marx d'où vient la classe dominante ou les riches... Mais il vous l'a dit: le capitaliste le devient par la naissance! Il est installé par sa famille dans la position du privilégié! Vous objectez à Marx qu'il a bien fallu un premier dominant et qu'il n'est pas né dans un chou! Alors qu'est-ce qui a produit l'ancêtre du capitaliste?

        Ici, Marx ouvre des yeux ronds, car il n'a pas réfléchi aussi loin! Vous lui dites: "En fait, l'origine du capitalisme se trouve dans nos racines animales! De même que la meute est dirigée par les individus les plus forts, les premiers groupes d'hommes ont vu parmi eux s'élever des chefs! Ils étaient les plus à aptes à assurer la survie de l'ensemble, ce qui impliquait tout de même certains droits, comme de manger en premier!

       Puis, les territoires se sont étendus, commandés par des rois, des vassaux... Les nobles se sont effectivement installés au pouvoir et même quand la République a vu le jour, ils n'ont pas perdu leur place, puisque beaucoup d'entre eux se sont mués en riches industriels! Le capitalisme vient d'un sentiment de supériorité très ancien et c'est la droite actuelle dans RAM qui en est l'héritière!

        _ Vous voyez bien que j'ai raison! s'écrie l'auteur du Capital!

        _ Mais, si notre égoïsme vient du règne animal, il est en chacun de nous, dans le pauvre comme dans le riche, même si le premier peut se faire illusion, étant donné qu'il se sent opprimé! Il est donc impossible de supprimer la classe dominante! On ne fait que la remplacer par d'autres exploiteurs!"

        Et vous racontez à Marx l'échec du communisme en Russie, où Lénine et Staline ont obtenu un pouvoir que le tsar Nicolas II n'eût jamais imaginé et comment ils en ont persécuté leur population! "Car, rajoutez-vous, on ne peut imposer quelque chose qui est contre-nature et chacun veut a priori être plus que son voisin! Pour conclure, le problème, ce n'est pas les capitalistes, mais la domination animale, qui fait de nous des tyrans!"

        Mais Marx ne vous écoute déjà plus! Il a trouvé d'autres auditeurs, avec lesquels recommencer son discours et il n'y a là rien d'étonnant, puisque prendre au sérieux votre point de vue nécessite de changer d'abord soi-même! Il ne s'agit plus de désigner des coupables, d'autant que l'inégalité ou la différence nous servent à nous construire, mais d'abandonner son propre orgueil, ce qui n'est possible que grâce au levier de l'amour! Bref, vous songez que le riche est décidément "l'opium" du travailleur!     

                                                                                                  88

        Orgueil et Mensonge cheminent et discutent... "Ah! On en a fait des coups tous les deux! s'écrie Orgueil.

        _ Ouais, ouais... répond Mensonge.

        _ Comment? Tu en doutes?  Rappelle-toi les années quarante! J'annexe l'Autriche! Motif: elle est allemande!

        _ Et aujourd'hui, t'annexes la Crimée! Motif: elle est russe!

        _ Exactement! Quel triomphe, quelle gloire! Et puis, je menace la Tchécoslovaquie! Motif: son gouvernement persécute les Allemands des Sudètes! Résultat: les accords de Munich! Sur la photo, je suis le seul à me réjouir! Je sifflote presque, car derrière, Daladier et Chamberlain viennent de trahir les Tchèques! 

        _ Sûr! Ils étaient prêts à n'importe quoi pour éviter la guerre! Et de même, tu as menacé la Kuranie! Motif: elle persécute ses citoyens pro-russes! Résultat: les accords de Minsk, que tu n'as pas tardé à violer!

        _ C'est vrai! Mais reviens encore en arrière, quand j'attaque la Pologne! A cause du jeu des alliances, la France et l'Angleterre me déclarent la guerre! Résultat: sur le papier, ce n'est pas moi qui suis à l'origine du conflit! "Je ne suis qu'une victime! j' dis à mon peuple. Le diable, c'est les autres!" Pas mal, hein?

        _ Et en définitive, tu fais entrer tes chars dans la Kuranie! Tu comptes sur la lâcheté de son gouvernement! Tu supposes sa fuite et que la population va saluer le retour du maître, de l'ancien colonisateur, apparemment le seul à pouvoir remettre de l'ordre!

        _ Hum...

        _ Mais rien ne se passe comme prévu! On t'oppose une farouche résistance... et c'est la guerre!

        _ D'accord, mais comme l'Occident commence à fournir des armes à la Kuranie...

        _ Tu refais le coup de quarante! On te contraint à tuer des gens et à détruire un pays! Tu dis à nouveau que tu ne fais que subir, que tu n'as cherché que le bien, mais que malheureusement il y a des méchants de par le monde, qui ont juré ta perte! Tu vas même plus loin! Alors que tes bombes pleuvent, tu parles d'une tragédie s'abattant sur un peuple frère!

        _ On dirait que tu me reproches quelque chose...

        _ Mais, sans toi, je ne serais rien! Même sous la torture, je ne te lâcherais pas! On a le même but tous les deux, l'apparence, la vitrine! Faut tout que soit impeccable, vertueux, sinon terminé le respect! Grâce à toi, je connais la sécurité et la puissance! Finies les combines de la misère! Mais j'ai l'impression que les gens ne nous aiment pas, qu'on les fatigue!

        _ Penses-tu! On n'en fait jamais assez, au contraire! Tiens, hier, j'ai dénoncé à l'ONU la volonté des nazis kuraniens de détruire les chrétiens de leur pays! J'ai dit que l'athéisme et la décadence de l'Occident ne passeraient pas par nous!

        _ Voilà l'ancien communiste champion de la foi! C'est très fort! Et puis, défendre l'Evangile avec les armes, c'est tout aussi pointu! Somme toute, tu crains qu'un conflit n'éclate en Kuranie!"

        Les deux amis se regardèrent et éclatèrent de rire!  

                                                                                                     89

        Toujours à la station des Imbéciles, on voit Sigmund Freud! On le reconnaît à son cigare, qu'il suçote constamment, et lui aussi est content d'accueillir de nouveaux visiteurs! Il vous invite à visiter une cathédrale, qu'il a construite lui-même, et comme le bonhomme a d'abord été pétri de bons sentiments, vous le suivez dans l'édifice!

        "Tout le socle est constitué par la pulsion sexuelle! annonce Freud. Tous les hauts sont dus à la sublimation! Les coins noirs appartiennent à l'inconscient et vous y voyez reluire le confessionnal du rêve! Les chaises représentent le refoulement, les piliers la solidité de la science et nous allons nous approcher tranquillement de l'autel de la raison!"

        Soudain Freud élève la voix, comme s'il pilotait un groupe: "C'est ici, mesdames et messieurs, qu'est libéré l'individu, grâce à l'analyse! Il comprend ses névroses, domine ses peurs et le voilà prêt pour sa véritable destinée d'être humain!" La vache! Vous regardez l'ensemble béat, car ça ressemble de plus en plus à un silo de fusée! Malheureusement, l'humanité n'a pas décollé, c'est même le contraire: elle s'est écrasée dans le marais! Elle est seulement plus embourbée!

        Vous prenez donc la parole et demandez au maître de céans: "Et quid du fait que les hommes se font la guerre, s'entretuent, se méprisent et essaient de se supplanter au quotidien? Vous pensez que c'est parce qu'ils refoulent leur égoïsme?

        _ Mais de quoi parlez-vous? Si les hommes font le mal, oui, je suis persuadé que c'est parce que eux-mêmes s'empêchent de satisfaire leur désir!    

        _ Et donc les animaux qui se chassent entre eux, pour défendre leur territoire, ont des problèmes sexuels? Vous rigolez! Ils font plutôt valoir leur individualité et c'est ce qui nous tient aussi, les êtres humains! Nous voulons chaque jour ressentir la domination de notre "territoire psychique"! C'est d'ailleurs pour cela que vous n'avez pas cessé de régler vos comptes!

        _ Je ne comprends pas...

        _ Non, ça ne m'étonne pas! Il n'y a pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre! Certes, dans un premier temps, votre but était de soulager vos patients et pour cela il fallait lutter contre une civilisation qui prônait l'interdit, au nom de son message religieux! Elle était une source de refoulements et donc de névroses! On vous suit jusque-là, car c'est une conquête de la liberté! Mais bientôt tout ce qui vous est différent est rabaissé, piétiné et détruit!

        _ Je...

        _ L'art? Un succédané de plaisirs sexuels, car l'artiste est malade! La foi? Même chose, le courage du mystique: de la folie! Léonard? Un homosexuel refoulé! Etc.! Pour qu'il reste, non pas une raison salvatrice, mais l'homme au cigare, c'est-à-dire vous! La domination psychique, le triomphe de l'ego au-delà ou grâce au silence psychanalytique! Vous avez tout sapé, pour devenir le maître et la cohorte de vos disciples en profite!

        _ Je n'ai fait que suivre mon raisonnement!

        _ Bien sûr, vous n'avez pas de passions, ni d'amour-propre! Il n'y a aucune domination animale en vous! car le scientifique n'est pas névrosé, hein? Ce qui n'est pas pardonnable, c'est que vous avez traîné dans la boue la beauté! Vous l'avez reléguée au rang des troubles mentaux! Or, elle est la clé pour nous comprendre et vivre mieux! Sans elle, nous sommes des étrangers à nous-mêmes!

        _ Vous savez, je crois que vous avez le complexe du père!

        _ Seigneur! Regardez la société que vous avez en partie créée: des jeunes de vingt ans qui s'inquiètent pour leur retraite! C'est votre échelle!" 

  • Les enfants Doms, T2, (80-84)

    Doms40

     

     

     

         "Un, deux, trois coups! ça, c'est le Vieux!"

                                        Le Crabe tambour

     

                      TROISIEME PARTIE

                   LE BROUILLARD

     

                  80 

        Deux nuages parlent autour d'une chope de bière... L'un essuie la mousse qui lui couvre la bouche et dit: "Tu sais c' que j'aime le plus? C'est le grain, le gros grain du temps de traîne!

        _ Je vois ça! fait l'autre. Attends... Il fait froid... En tout cas, c'est bien venteux... Tu te dresses... Tu prends des proportions gigantesques!

        _ Voilà! On est immense! Et les couleurs! On la tête chenue, le ventre noir! Tout ça dans un mélange de bleu dû à la nuit, encore là, et de rose, car le soleil se lève, pour un nouveau jour!

        _ Oui, quelle fête! Et attention: autorisation de lâcher les bombes! La pluie, la grêle! En une minute un vrai déluge! J' t'avoue que je me laisse aller! J' pisse sans vergogne!    

        _ Mais t'aurais tort de t' gêner! La fureur est telle à c' moment-là qu'une chatte n'y reconnaîtrait pas ses p'tits! Hi Hi! Quand j' pense à nos promenades par beau temps! Hein? Quand on avance sagement dans l'aaazzzzuuuuur!

        _ Moi, c'est bien simple, dans ces conditions,  j' dors! J' me trouve un couloir en retrait..., où personne n'ira m' chercher! Par exemple au d'ssus de la mer... et ronron, zzz!

        _ C'est tout de même mieux que la dépression... Monter lentement sur l'air froid, ça m' dégoûte! La position du stratus, c'est pas mon truc! J' trouve ça mou, pas sain! Et puis on s' colle peu à peu les uns aux autres! On devient indistinct... C'est angoissant à la fin!

        _ Tu veux parler du fameux "Mur gris", hein? A l'horizon, y a plus aucune visibilité! C'est vrai qu' c'est un peu lent et qu'on est tous ensemble! Mais, oh! Hein? La puissance, mec, la puissance! "Nul n'en réchappera!", tu connais la chanson!

        _ Bien sûr! On s'abat sur la ville et on la met en apnée! Y a pas! L'union fait la force!

        _ L'oignon fait la force, tu veux dire! Car je pleure, je pleure sur ces pauvres gens, sans discontinuer! Je pleure de rire, bien entendu! Oh! Mes larmes de crocodile!   

        _ Eh! Serveur! La même! Ouais, la mer verte, frangée d'écume! les grosses vagues au bord, les bateaux qui dansent! Et ces misérables oiseaux qui en profitent! Ces salopards de goélands qui glissent comme des virtuoses!

        _ Qu'est-ce que tu veux, c'est leur spécialité! De vraies lames de rasoir, grâce au vent!

        _ A propos de vent, un truc que j'aime bien, toujours avec le grain, c'est prendre un promeneur entre quatre yeux!

        _ Tu veux parler des gugus qui sortent en tee-shirt de leur autociel?

        _ Tout juste! A ceux-là, j' crie: "Tu sais pas qui j' suis! J' suis l' général Vent! J' vais t' pomper l'air, tellement que tu vas m' d'mander pitié! J' vais t' soûler à mort!

        _ Ah! Ah! j' vois ça d'ici! Et j' parie que tu gueules pendant des heures! "Attention à ton bonnet! Voilà c' que j' fais de ton parapluie! de la charpie! Tu mouftes encore?"

        _ J' les abrutis, comme c'est pas permis!

        _ Et les bras avec de la chair de poule, ils regagnent vite fait leur véhicule!  

        _ Tu parles: y sont paumés ces jeunes! Personne ne leur braille d'ssus comme moi!

        _ Y z'ont toujours un faible pour les noces du soleil couchant!

        _ Mon dieu quel cirque, c'est ça! Y faut qu'on soit beau! Quelle prépa! Les broderies d'or, le manteau de pourpre, la tiare orange, etc.!

        _ Un grand classique! auquel tu n'es pas complètement insensible, pas vrai?

        _ Mouais, ça manque pas d' grandeur! Mais j' préfère les taches rouges du matin!

        _ C'est ton côté sanglant!

        _ Bah, y a des incarnats à l'aube, de pures merveilles! Une dernière?

        _ Ben, chais pas! Là, je sens que j'ai déjà envie de pleuvoir!

        _ Pour parler des éclairs? du style cumulo? de notre dernière enclume?

        _ Si tu m' prends par les sentiments..."

                                                                                                                    81

        Dépression ouvrit un œil, se pencha dans son lit, pour tendre la main vers sa montre: "Trois heures! C'est pas vrai!" s'écria-t-il, avant de retomber lourdement sur son matelas! C'était un petit homme moustachu et il venait encore de se réveiller en pleine nuit! Parfois, sa montre indiquait deux heures ou quatre, quoiqu'il préférât cinq heures, car alors il n'y avait plus qu'à attendre le lever normal, entre six et sept!

        Mais de toute façon Dépression dormait mal et il se demanda encore pourquoi... Un dîner trop lourd? La banane du soir? Dépression eut un pâle sourire: dans le temps, on disait que ce fruit donnait des cauchemars! C'était à une époque où on croyait que les libellules étaient aveugles et qu'elles crevaient les yeux! Depuis, on avait appris que l'Univers avait quatorze milliards d'années, sans comprendre encore pourquoi la matière avait "triomphé" du vide!    

        Mais des cauchemars, Dépression en avait et il se débattait péniblement avec eux, ce qui le laissait épuisé! Insomniaque et victime de cauchemars: le compte de Dépression était bon et son espérance de vie, selon la science, en diminuait d'autant! Comment lutter contre le stress? Mais en indiquant combien il est inquiétant, néfaste! La médecine n'avait honte de rien! De nouveau, Dépression fut livré à lui-même et il sut qu'il devait se débrouiller seul! De nouveau, il regarda en lui-même, à la recherche d'une solution pour moins souffrir!

        Sans doute avait-il peur, mais de quoi? Il était anxieux, cela était certain! Son estomac lui faisait mal et il lui arrivait d'avoir des crampes, même au lit, où il aurait dû sourire comme un bienheureux, après une rude journée de travail! Mais ce n'était pas le cas... Ah oui, il faisait partie de ces natures nerveuses, qui exagéraient leurs maux et auxquelles il manquait de l'exercice! Après, tout rentrerait dans l'ordre! Car les autres étaient plus équilibrés et ne se tourmentaient pas autant!

        La solution était simple! Un peu d'air frais! Décidément, la médecine n'avait honte de rien! Et si... et si Dépression refoulait sa vraie personnalité sexuelle, autrement dit son homosexualité! Il considéra une énième fois la chose, car il ne fallait rien négliger! Celui qui souffre examine chaque pierre du chemin! Il n'est pas comme ces types qui passent, rayonnants de santé! Il ne croit plus depuis bien longtemps qu'il existe des sommets glorieux, mais qu'on vit plutôt dans le maquis! Mais bon, Dépression se vit changer de préférence sexuelle et poussa un profond soupir: comme si le problème résidait là! Est-ce qu'on vit dans une boîte à chaussures?

        Mais il est vrai que Dépression était seul! Et s'il était marié, avec des enfants et un travail régulier? Il n'aurait pas le choix, il serait plein d'obligations et alors il se troublerait moins, car il n'en aurait pas le temps! Il serait par monts et par vaux! Il affirmerait plein de choses! Appuyé par sa femme, il ferait part de ses haines! Il ferait tourner le monde autour de lui! C'est l'avantage du tourbillon: il rend aveugle!

        Mais pourquoi Dépression était-il seul? Narcissisme? Il manquait de convivialité! Il n'était pas sympa! Il devait se montrer plus ouvert, avenant! Désormais, il aurait le sourire et il saluerait et les uns et les autres! Il ferait de la gym dans un club et rirait aux plaisanteries! Voilà, il faisait encore son procès! S'il était malheureux, c'était de sa faute! Heureusement qu'il n'avait pas de famille, il aurait ennuyé tout le monde!

        Dépression avala sa salive... Il avait peur, mais de quoi? Il considéra rapidement l'actualité... Rimar, dans sa guerre contre la Kuranie, tuait des enfants rien que par orgueil! Il ne voulait pas reconnaître son erreur et les bombes continuaient de pleuvoir! Dépression serra les poings! Une immense colère l'envahit! Mais il y avait aussi mauvais! D'autres ailleurs mettaient à mort des individus parce qu'ils avaient insulté Dieu! On utilisait le Dieu d'amour comme un bourreau! Dépression eut envie de hurler!

        Quoi d'autre dans le pays? Des inquiétudes, des inquiétudes, des manifestations, des colères, des revendications! "Les imbéciles! songea Dépression. Que ne donnent-ils un sens à leur vie? Ce n'est pas au gouvernement de le faire! Si le souci, c'est l'argent ou la sécurité matérielle, c'est impossible de trouver la paix! On ne veut pas voir que c'est de la reconnaissance qu'on demande! Seul le respect prouve qu'on existe et donne confiance!"

        "Bien, j'ai avancé... se dit Dépression! Cinq heures! Je suis sur la bonne voie! J' vois le bout! Mais alors qui me respecte moi? Pourquoi ne suis-pas tranquille? Mais comme le monde moderne est vide! Que disaient les penseurs à l'origine de ce monde? Ah oui, qu'il fallait accepter sa vie telle qu'elle était! sans Dieu, sans qualités extraordinaires, sans soif d'infini, etc.! Mais pourquoi ces hommes nous ont soûlés avec leurs messages? Parce qu'ils ont été incapables de vivre, sans attirer l'attention sur eux! De vraies stars de cinéma! Non, décidément, il va falloir que je me débrouille tout seul!"

        Et l'estomac de Dépression se crispa encore une fois!

                                                                                                        82

        Atermoiement est une belle blonde, mais qui n'a pas confiance en elle, de sorte qu'elle se demande toujours ce qu'elle doit faire! Elle est chez elle, nerveuse, et elle inspecte son intérieur, comme si une menace pesait instamment sur ses épaules! Elle doit sortir, mais il ne s'agirait pas que, durant son absence, un incendie se déclare! Elle s'imagine revenir de ses courses, découvrant les pompiers s'affairant autour des ruines fumantes de son appartement! Elle ne le supporterait pas, elle n'en aurait pas les forces!

        Atermoiement le sait, elle est fragile psychologiquement! Est-ce qu'elle a bien éteint la lumière ici? Bien sûr, mais elle va quand même vérifier! C'est fatigant, mais Atermoiement ne peut pas s'y soustraire: elle obéit à une angoisse! Elle doit s'assurer qu'elle ne commet pas d'erreurs, pour être soulagée! Il y a un nom pour ça... Une obsession! Voilà, Atermoiement est victime d'obsessions! Elle est obsessionnelle et peut-être même compulsive! "Tant qu'à faire! se dit-elle. Au point où j'en suis, autant charger la brouette!" "Voici mon corps livré pour vous...", murmure-t-elle encore, avec un petit sourire triste.    

        Ses amies la morigènent! Elle ne fonce pas assez! Elle réfléchit trop! Elle manque de mordant! Il faut saisir sa chance! La "grosse pomme" est là! "Ouais, ouais, répond Atermoiement. Moi, aussi, je lis les revues féminines! La mode, prendre soin de soi, dresser les mecs, se valoriser, utiliser le sexe... J'en oublie sûrement!

        _ Eh ben alors? font ses amies. Qu'est-ce que t'attends? Nous, on part en vacances! On tire notre épingle du jeu! On profite!"  

        Atermoiement écoute et rêve... Que s'est-il passé pour qu'elle doute d'elle-même à ce point? pour qu'elle ait ses angoisses, ses idées saugrenues et obsessionnelles, cette peur qui ne la quitte jamais vraiment? Il faut bien entendu revenir en arrière, à l'enfance, quand le cerveau était tendre! A cette époque, elle s'était heurtée à son père, avec une telle violence, une telle constance que cela avait stupéfié le reste de la famille! Pourtant, pour les autres, il était le meilleur père du monde ou peu s'en fallait! Alors pourquoi cet affrontement? Qu'est-ce qui l'avait gênée chez son père?

        Evidemment, elle n'avait pas fait le poids face à un adulte, d'autant qu'elle était animée, comme il se doit, par un vrai amour filial! Seule, elle avait tout "encaissé"! les vexations, les injustices les plus criantes, les corrections corporelles! Elle en avait été sapée, détruite! Elle nageait tout le temps, sans avoir pied! Elle n'avait pas de racines! Car jamais, jamais, elle n'avait vu une lueur, un fait, entendu une parole qui lui eût donné raison, de la valeur, en l'apaisant! A force d'être un problème, sans même savoir pourquoi, elle s'en trouvait haïssable et elle n'osait rien entreprendre!

        "Tu n'as qu'à suivre une thérapie! lui avaient dit ses amies. Prends le temps de choisir ton thérapeute et tu viendras à bout de tes traumatismes! Tu te feras justice et tu seras vraiment de retour parmi nous! On n'est plus au Moyen Age, que diable! Y a des solutions!"

        Voire! Par exemple, Atermoiement est dans la rue et elle croise des riches, des notables, bien visibles et qui paradent, qui font les importants, pour qu'on les regarde! Mais ils sont surpris au passage par l'indifférence d'Atermoiement, alors qu'elle est une belle femme, avec de la prestance! Car celle-ci, malgré sa fragilité, ne supporte pas l'orgueil sur une planète perdue dans l'espace, dans une vie qui peut comporter tant de souffrances!

        "Bien vu! lui fait un ami de gauche! Tu as le sens de la justice sociale! Il faut aider le pauvre! et pour ça, s'attaquer aux riches et aux profiteurs!"     

        Mais ce n'est pas aussi simple! Car Atermoiement subit aussi des regards chargés de haine et de mépris, de la part des manifestants vêtus de gilets jaunes ou munis d'un drapeau rouge! Pourquoi? Mais parce qu'elle ne les admire pas, qu'elle ne leur est pas soumise! Eux aussi, comme les riches, paradent, veulent être le centre d'intérêt, jouer les vedettes et cela écœure Atermoiement! 

        Voilà, c'est l'égoïsme et l'hypocrisie de son père qui lui sortaient par les trous de nez! C'est cette "folie" sur Terre! Atermoiement reste une étrangère dans la société, elle doit l'admettre, l'accepter, ne pas en avoir peur!  

        Elle cherche ses clés, passe devant la table de la cuisine et soudain d'un violent atémi, elle casse celle-ci en deux! Puis, elle dit: "Je sais, Seigneur, je ne devrais pas m'énerver!"

                                                                                                                 83

        Owen Sullivan est invité à Adofusion pour le lancement, dans le Métavers, du Macamo programme! "Tu vas voir, on a vraiment fait quelque chose de bien!" le rassure Sam Bôme. On n'a fait que finaliser ton travail et celui du regretté Macamo! Les ventes sont déjà bien parties!"

        Sullivan met son casque et se réjouit de retrouver le Magicien! Il se dit que Sam Bôme n'est peut-être pas aussi mauvais qu'il en a l'air, qu'il ne faut jamais désespérer, mais il découvre un décor qui le désarçonne! On est sous un ciel noir et le sol est boueux! Un militaire s'approche de Sullivan et lui crie: "C'est vous Sullivan? On embarque dans la cinq!" et sans plus attendre, il pousse le fondateur d'Adofusion vers un énorme engin, qui ressemble à une moissonneuse géante et armée!

        A l'intérieur, d'autres hommes saluent le nouveau venu, qui est installé à un poste et l'engin démarre! Il est monté sur des chenilles et il écrase les arbres qui semblent lui barrer la route! Sullivan respire mal et ne comprend rien à la situation! Son voisin se présente: "Boux... Boxie pour les intimes! Nouveau hein? J' t'explique! Ici, le voyant Nécessité! Dès qu'il s'allume, t' appuies d'ssus!

        _ Et qu'est-ce qui s' passe?

        _ On crée d' la ville, mec! répond émerveillé Boux! On sème des graines de bâtiments, qui poussent toutes seuls! Eh! C'est qu'il faut des logements pour les gens, des usines pour les nourrir, les vêtir, etc.! d'où le voyant Nécessité! On est la civilisation, le bon côté, OK?"

        A ce moment, l'engin fut secoué et des gerbes de feu zébrèrent les hublots! "Les Fanas!" cria quelqu'un! L'engin vira brusquement, puis il se mit lui-même à tirer et à cracher des flammes! "Les Fanas? demanda Sullivan.

         _ Ouais, les Fanatiques! répondit Boux. Tous ceux qui empêchent le progrès, quoi! Parmi eux, les Ecolos sont les plus féroces! Si tu tombes entre leurs mains, couic! De vrais sauvages! Mais on a un général du tonnerre! Le duc de l'Emploi! C'est lui qui commande notre division! Un héros!"

        A cet instant, de nouveau l'engin fut touché et tout le monde grinça des dents! "Ils ont lâché les étourneaux!" entendit-on. Une masse noirâtre, bruissante, enveloppa l'engin, qui ne fut plus éclairé que par de petites lumières rouges! "S'ils réussissent à pénétrer, ils nous crèveront les yeux!" affirma Boux et les mitraillettes entrèrent en action!

        Ce fut un véritable carnage! Partout des plumes et du sang! "Nécessité s'allume! cria Boux à Sullivan. Vas-y! Sème de la ville! Sème! On va leur en mettre jusqu'au trognon!" Sullivan fit semblant d'appuyer sur le bouton, puis l'engin dévasta un bois, avant de ralentir dans une plaine... "Si tu sens que ça chauffe trop, expliqua Boux, parce que des fois les villes se développent trop vite, tu as le frein Science ici! Tu vois? Tu peux calmer le jeu! Eh, ouais, mec, on fait pas n'importe quoi! On est des gens sérieux!"

        Il se mit à pleuvoir et l'engin s'arrêta, comme si la pluie refroidissait même les combats! "Allez viens, dit Boux, on peut sortir quelques minutes!" Sullivan opina, mais il montra aussi une photo sur un tableau de bord "C'est le Magicien, précisa Boux! C'est lui le chef des Fanas! Une véritable ordure! Mais tout le monde est d'ssus et on aura sa peau!"

        Sullivan s'extirpa de l'engin et retrouva le sol... Il regarda autour de lui: le ciel était vide, sombre et jusqu'à l'horizon, il n'y avait plus que des arbres calcinés ou des cendres! Sullivan baissa la tête, se sentant complètement abandonné, puis il enleva son casque!

        "Hein? Qu'est-ce tu dis d' ça? lui jette Sam Bôme. C'est d'un réalisme! Quelle compétition! Eh! Mais attention, à chacun de suivre son camp! L'esprit de Macamo a été respecté! Que le meilleur gagne!"   

                                                                                                                    84   

        Hypocrisie se maquillait devant son miroir et elle se sentait nerveuse! C'était en effet la première d'une pièce de théâtre, dans laquelle elle jouait et son entrée en scène était imminente! Pourtant, elle connaissait par cœur son rôle et elle n'avait donc pas de soucis à se faire! Mais, justement, elle avait tellement répété son texte qu' elle ne savait plus très bien où était la réalité! Elle avait fini par s'identifier complètement à son personnage!

        Ainsi, dans la rue, quand il lui arrivait de donner son avis, elle s'apercevait brusquement qu'elle avait récité sa pièce! Inversement, lors des répétitions, elle laissait soudain échapper sa véritable personnalité et à la grande stupéfaction de ses partenaires, elle exprimait des idées absolument contraires au texte! Qui croire? La comédienne ou le personnage? Celui-ci bien entendu, puisque c'est lui que les spectateurs suivraient, aimeraient ou détesteraient!

        Pour se rassurer, Hypocrisie se résuma encore son rôle... Elle haranguait une foule et elle disait: "Qui voudrait travailler plus? Pendant plus de trente ans, j'ai effectué mon devoir! Je me suis levé tôt, je me suis astreint à ma tâche pénible et on voudrait reculer mon départ à la retraite? N'ai-je pas mérité le repos? Regardez mon corps fatigué et vous voudriez l'user davantage?" 

        A ce moment, la foule montrait son approbation, mais un contradicteur prenait la parole: "N'as-tu pas choisi la sécurité? Ne t'es tu pas empressée, dès le début de la vie, de te mettre des fers aux pieds? As-tu essayé de combattre ta peur? de chercher un idéal?"

        Devant son miroir, Hypocrisie avala sa salive, car elle appréhendait ce passage! En effet, en tant que comédienne, elle était plutôt d'accord avec son contradicteur: elle n'avait certes pas choisi la sécurité et son métier restait des plus précaires! La retraite lui semblait une chose tout à fait abstraite! Elle obéissait elle-même à sa passion et à cet instant de la pièce, elle ne pouvait puiser en elle pour enrichir son personnage, d'autant que son contradicteur enfonçait le clou! Il disait: "Tu fais voir le travail uniquement comme une corvée... Mais n'a-t-il pas donné un sens à ta vie? Ne rejoignais-tu pas des camarades? Ne plaisantais-tu pas avec eux? Commençais-tu directement ta journée par suer? N'étais-tu pas soulagée d'être occupée? N'étais-tu pas fière de remplir ton devoir? de dire que tu faisais ceci ou cela? N'étais-tu pas en règle avec ta conscience?

        _ C'est vrai, répondait Hypocrisie! Mais la routine m'a vaincue! L'ennui m'a fait grise! Le sentiment d'être exploitée aujourd'hui me remplit d'amertume! Je ne peux plus supporter mon travail! Je rêve d'une maison à la campagne, avec mon mari, où nous coulerons des jours heureux! Si la retraire vient trop tard, lequel de nous deux tombera en premier malade, pour que nos vies deviennent un cauchemar!

        _ Tu as raison: quand le cancer arrive, c'est le malheur sur la maison! Mais le travail n'est-il pas le rempart contre l'angoisse? N'est-ce pas elle qu'il faudrait regarder dans les yeux et guérir? N'est-ce pas elle qui ronge et détruit?

        _ Je ne comprends pas ce que tu veux dire... Mais ce que je vois, c'est que tu es un ami des riches et des profiteurs! Honte à toi, car tu es venu semer le trouble et la discorde!"

        Le dialogue se termine là et Hypocrisie fait un signe qui entraîne la foule à lyncher le contradicteur! La comédienne se voit triomphante!

  • Les enfants Doms, T2, (75-79)

    Doms39

     

     

     

        "Tu renonces à Satan et à ses pompes..."

                                             Le Parrain

     

                                75

        Andrea Fiala était invitée à un magnifique dîner, qui réunissait toute l'élite, tout le gratin de RAM! C'était les relations de son père qui lui avaient valu cela! Andrea, en s'y rendant, s'était décidée à s'amuser, à prendre du bon temps, avec la bonne chère, le luxe, l'éclat des conversations! Elle avait soigné sa toilette et avait été jugée comme l'une des plus belles femmes de la soirée, grâce notamment à la lumière de ses épaules dénudées!

        Elle était assise face à un homme extrêmement séduisant! Il avait le corps solide, fin et son visage avait des traits délicats, tout en gardant une expression virile! Andrea était sous le charme: elle admirait les dents blanches de son vis-à-vis, son rire sain, cet air équilibré, cette culture foisonnante! La jeune femme avait toujours rêvé de rencontrer un tel homme, racé, intelligent, à l'aise, sans ostentation! Etait-elle en train de tomber amoureuse?

        De son côté, le séduisant monsieur avait bien conscience de l'effet qu'il produisait, mais il savait rester simple, car c'était la meilleure façon d'entretenir de bons rapports et il se présenta sans tarder à Andréa: "Je suis monsieur Raison, dit-il, et je suis enchanté de faire votre connaissance... Vous êtes ravissante!"

        La maîtresse de maison, qui ne perdait rien des conversations et qui les encourageait, rajouta à l'adresse d'Andrea: "Vous avez de la chance, ma chère! Raison est passionnant! Il est le digne héritier de toute notre civilisation humaniste! Un vrai fils de l'Occident!

        _ Un accident? fit le vieux monsieur voisin de Raison. Il faut faire attention... Figurez-vous qu'en venant ici j'ai failli être renversé!

        _ Mais non, grand-père, coupa en souriant Raison. Notre chère hôtesse a parlé d'Occident et non d'accident! En fait, je suis juste allé un peu plus loin que les monothéistes!

        _ Un motocycliste? Je vous assure, jeune homme, que vous vous trompez! C'était une voiture grise!

        _ Et si vous la mettiez un peu en veilleuse, l'ancêtre, hein?

        _ Mais, mais c'est pas un jeune gommeux qui va m' dire ce que je dois faire!

        _ A priori vous percutez pas!"

        Raison, tout en rassurant Andrea avec ses dents blanches, prit son couteau et le planta dans la cuisse du vieux, par-dessous la table! Le cri du grand-père fut étouffé par l'exclamation de monsieur Raison, devant le poulet qui arrivait à point: "Oh! Du poulet! Vite que je pique ma fourchette dans cette chère délicieuse!" 

        Apparemment, le dîner battait son plein, mais Andrea n'avait pas perdu une miette de ce qui s'était passé entre monsieur Raison et le grand-père et elle en était outrée! Elle eut l'idée de prendre son LAL, dans son petit sac accroché à sa chaise, et elle tira elle aussi en cachette, sous la table, vers monsieur Raison, qui était toujours un modèle d'équilibre, le parangon d'une humanité au service de l'homme!

        Le LAL envoya son bizarre rayon et monsieur Raison se cabra, se figea, puis se balança! Manifestement, il était en proie à une transformation et Andrea se raidit, se préparant au pire! Le visage de monsieur Raison se déchira et comme l'humaniste fondait avec une plainte insupportable, une tête de dragon s'en échappa, se dressant jusqu'au plafond! Puis des tentacules crevèrent la chemise scintillante et s'emparèrent des assiettes les plus proches, qui furent jetées avec rage sur le grand-père!

        On dut sauver "l'ancêtre" en le tirant par les pieds! "Mais qu'est-ce qui s' passe? criait paniquée la maîtresse de maison. Qu'est-ce que c'est que ce monstre?

        _ Ce n'est rien, répondit Andrea, qui reprenait son petit sac, avant de partir. C'est monsieur Raison qui retrouve son origine animale!

        _ Mais... mais il est très laid!

        _ Hélas, ma chère, c'est ce qu'il y a de plus courant!"

                                                                                                            76

        Il y a dans RAM un personnage bien connu, éminemment sympathique, d'autant que tout le monde un jour ou l'autre a besoin de lui! C'est l'Artisan! On le remarque facilement, car son autociel est la plus rapide, la plus puissante, la plus dangereuse aussi!

        L'Artisan roule à tombeau ouvert! La Mort en effet l'accompagne et lui crie: "Mais vas-y! Qu'est-ce que t'as entre les jambes? De la guimauve? Vas-y! Fais monter l'aiguille! Bon sang! Tous des traînards, toi y compris! Dévale! Mais bon sang dévale! Fonce! Avale celui-ci! Non mais regarde-moi celle -ci! C'est la pin-up des vacances! Efface-là, nom de nom! Si tu t'arrêtes, moi j' te prends! J' te refroidis! Je t'exécute! Un contrat. Tu sais ce que c'est qu'un contrat! Tu loupes un chantier et t'es mort! T'entends!

        Paf! T'as eu un piaf! La tête tranchée qu'il a eu! Et un dans mon escarcelle! T'es à combien là? Trois cents cinquante! C'est pas mal! Mais tu peux faire mieux! Sûr! Comment veux-tu que je remplisse mon panier si tu t' traînes! Car là de nouveau tu languis! Comment j' vais t'appeler? La limace? Sur ton capot, j' veux pas qu' des oiseaux! J' veux des trophées plus importants! Des bras d'enfants, par exemple! Hein? Une tête de jeunot! Ah! Ah! Bien sûr, j' plaisante! J' veux pas t' couler! Mais dévale, dévale! Il pleut des devis! Pense aux devis! Tu sais ce que c'est qu'un devis? C'est un chiffre! De l'argent! Et toi, tu traînes, une vraie lavette!"

        A ce train-là, fouetté, épouvanté par la Mort, l'Artisan a subi une inquiétante mutation et quand il arrive sur son chantier, chez un particulier, il sort brutalement de son autociel et il a l'air en colère! Il rentre dans la maison et crie: "Il est où l' chantier! Y a un chantier ici? Faut voir! C'est vous le proprio? Et il est où "the" problème? C'est ta chaudière qui est en panne?  C'est pas vrai! T'as une chaudière en panne, mon pauvr' bichon! Eh ben, on va voir ça! Tu sais, moi j'ai autre chose à faire! Si je m'occupes de toi, c'est bien par bonté!

        Mon rêve à moi, c'est les pyramides, la tuyauterie des pyramides! Là, c'est la classe! Là, y a du boulot! Mais ta chaudière! C'est celle-là? Comme elle a l'air minable! Et puis tout est vieux ici, non? Comment veux-tu  qu' ça marche! (Il s'adresse à la chaudière.) Alors, ma grande paraît qu' tu fais des histoires? J' vais t'arranger moi! Tu vas voir!"

        L'Artisan pose son sac brutalement, près de la chaudière, qui sursaute et qui voit de gros outils être sortis! Elle a peur et elle s'arrache de son logement! Elle trouve refuge dans un coin du garage et se met à trembler! L'Artisan n'en a cure et il l'a saisie et la traîne par terre! Puis, il lui donne des coups de pieds! "Tu sais combien d' choses j'ai à faire aujourd'hui? martèle-t-il à la chaudière. Tu sais ce qui va m'arriver si j' traîne? ("Pan! pan!" font les coups!) Est-ce que c'est toi qui viendras m' sauver, quand la Mort viendra m' prendre? Evidemment non! (Pan! pan!)"

        "Voilà, c'était pas compliqué! dit l'Artisan au proprio. Il faut changer cette pièce! Tu payes! Tu payes! Là, sur la machine! La pièce, on l'aura bientôt! Pour l'instant, ça marchera comme ça! Bon, t'as payé! T'es pas si mauvais qu' ça! C'est pas mal ici finalement! Et t'as un p'tit jardin derrière! Ah! Moi aussi j'aimerais un peu d' verdure! m'occuper des plantes et tout ça! Mais la Mort, elle veut pas! Faut cravacher comme elle dit! Et elle a raison! Allez, au revoir m'sieur, m'dame! Devis, chantier, temps! Voilà mon credo! Eh! c'est qu' j'ai encore dix mille personnes à voir aujourd'hui!"

        Avant de partir et comme les proprios ne le regardent pas, l'Artisan s'approche de la chaudière et pan! il lui envoie un dernier coup! Elle pleure... et elle panique, car elle sent qu'elle va retomber en panne! Elle regarde vers le ciel et elle supplie: "Non, pas de panne! Je vous en prie!" dit-elle. Puis, elle baisse la tête vaincue, car son mal la reprend...

                                                                                                              77      

        Cariou est mort et il arrive devant Dieu! Cela se passe dans une vaste salle bien propre, nullement luxueuse, où il y a juste ce qu'il faut! Au centre, Dieu est attablé et il mange apparemment une viande aux pruneaux! En tout cas, ça a l'air bon et une agréable odeur monte jusqu'au nez de Cariou! "J' pourrais p't-être m'asseoir? demande-t-il à Dieu. Le voyage a été long et j'ai une faim de loup!"  

        Dieu ne répond pas et crache un noyau, qui fait bing dans un seau! "Et le protocole? dit-il. Le sacré, t'en as jamais entendu parler? 

        _ Le quoi?

        _ Le sacré! rugit Dieu. Ne suis-je pas le plus grand, l'infini et bien plus encore! J'suis... J'suis... Mince, j'ai un trou de mémoire! Pourtant, y en a une kyrielle de compliments à mon sujet! J'suis l'Unique, l'Incomparable! J' suis c' qui dépasse l'imagination! Eh ouais! J' suis l'  sacré, quoi!

        _ Et alors?

        _ Alors? Alors, faut d' la révérence, de la crainte même! Tu devrais être dans tes p'tits souliers! J' suis le sacré!

        _ Mais comment j' pourrais aimer une maman ou un papa sacrés! Comment on peut aimer vraiment l' sacré? Vous êtes mon cœur et ma vie! Vous êtes mon amour! J' suis votr' enfant et j' rentre à la maison! Qu'es-ce que c'est cette histoire de sacré! Vous ne seriez pas ma maman ou mon papa si je devais m'agenouiller devant vous! Depuis quand les enfants doivent voir leurs parents comme sacrés?

        _ Ben...

        _ Depuis qu'ils en espèrent un héritage?  Faut ménager les aînés, sinon on n'aura pas sa part? Le sacré, c'est quand on vous aime pas vraiment! C'est quand on veut de l'autorité grâce à vous! On vous met sur un pinacle, parce qu'on n'est pas votre enfant! Qu'est-ce que les mômes ont à voir avec le sacré? C'est un truc de grandes personnes!

        _ Arrête grand bêta! T'es en train de m'amener la larme à l'œil!

        _ Mais j'espère bien! Vous êtes ma vie et mon amour! J' peux courir dans vos bras!

        _ Mais bien sûr! J' t' adore également! T'es mon p'tit! Bon sang, viens dans mes bras!"

        Cariou court éperdu vers Dieu et se blottit dans sa lumière! C'est aussi fort qu'un soleil, mais en tout doux! Puis, Cariou se met à danser! Il visite les univers, il salue des gens gentils et il regarde de loin les serviteurs du sacré, car il en a peur!      

        "Mais bon sang, réveille-toi Jack! crie le réveil de Cariou.

        _ Hein?

        _ T'es encore dans ton rêve! Et tu baves en plus!

        _ J'en ai marre!

        _ Et moi donc! Allez, ouste debout! Y a une sacrée tempête qui arrive!"

     Le réveil reçut l'oreiller de Cariou en plein d'dans!

                                                                                                      78

        Une sorte de foire s'était installée dans RAM! Les gens venaient voir les attractions, qui les captivaient plus ou moins! Une petite foule s'était amassée près d'un chapiteau, où un harangueur promettait le spectacle le plus incroyable! Il disait: "Entrez mesdames et messieurs et vous verrez ce que vos yeux n'ont jamais vu et même ce qu'ils redoutent de voir! C'est plus fort que la femme sans tête ou que l'homme à trois mains! C'est plus horrible, cela dépasse tout entendement, toute imagination! Votre vie en sera changée à tout coup! Vous n'oublierez jamais notre créature! C'est un abîme que je vous propose de contempler! C'est une vertige absolu que je vous garantis! 

        _ Mais enfin de quoi s'agit-il? cria quelqu'un. Personne n'achète chat en poche!

        _ Hélas! Il m'est impossible de vous en dire plus, car peut-on décrire l'étrangeté même? A vouloir vous préparer, je ne pourrais que montrer mon impuissance! Le cauchemar commence ici, mesdames et messieurs! En m'achetant un billet, vous prenez la responsabilité de ne plus êtres les mêmes! Vous entrerez dans le cercle très fermé de ceux qui savent, de ceux qui ont vu! Vous deviendrez les témoins de l'horreur la plus sombre et on ne vous croira pas!

        _ Foutaises! fit encore celui qui avait déjà demandé des explications.  

        _ Dites plutôt que vous avez peur! répondit le harangueur. Vous reculez et comme je vous comprends! Ce spectacle n'est pas pour les faibles!"

        Dès lors tout le monde voulut un billet et un flux incessant se mit à remplir le chapiteau! On s'y tenait debout devant une scène obscure et pour mieux voir, les enfants approchaient ou demandaient à être portés! Une tension émanait du public, ce que cherchait le bonimenteur et il ferma soigneusement l'entrée, ce qui créa de l'intimité et donna à chacun le sentiment d'être un privilégié!

        "Mesdames et messieurs, reprit le bonimenteur maintenant sur un côté de la scène, l'homme que vous allez découvrir dans un instant, sous vos yeux, a un parcours qui fait frémir, qui hérisse les cheveux sur la tête! Figurez-vous qu'il est originaire d'une des régions les plus reculées du pays, où la sorcellerie n'a toujours pas complètement disparu! Imaginez un enfant qui ne fait que se demander ce qu'il fait là, sur Terre (les autres enfants rient)! Oui, mesdames et messieurs, imaginez un jeune qui ne s'intéresse que très peu à l'école, sans pour autant vouloir tout de suite travailler, pour être indépendant! Que pourrait-on dire d'un tel jeune, je vous le demande?

        _ Que c'est une feignasse!  

        _ Si j'avais été ses parents, je l'aurais maté c'te parasite! Il aurait marché droit! affirma un homme trapu.

        _ C'est une honte! dit une femme.

        _ Nous sommes bien d'accord! reprit le bonimenteur. Mais, croyez-moi, ses parents ont bel et bien essayé de le corriger et de toutes les manières possibles, même en utilisant la force! Mais rien n'y a fait! L'individu en question s'est obstiné, mesdames et messieurs! Il voulait à tout prix donner un sens à sa vie! Il trouvait que quelque chose n'allait pas, dans notre façon d'être!

        _ Quelle honte!

        _ C'est un d' ces rigolos de beatniks, qui profite du système, non?

        _ Comment peut-on ne pas travailler?

        _ Il dit qu'il travaille de l'esprit! précisa le bonimenteur.

        _ Foutaises!

        _ Mesdames et messieurs, voici votre cauchemar! le symbole même de vos angoisses les plus profondes! votre antithèse! Voilà l'abîme! Mesdames et messieurs, je vous présente l'Homme sans retraite!"

        La scène s'éclaira brusquement et on contempla un individu sagement assis sur une chaise! Il regardait paisiblement les uns et les autres et quelqu'un s'écria: "Mais... Mais il est comme nous!

        _ C'est une arnaque! fit un autre.

        _ Remboursez!"

        Comme tout le monde s'excitait, les enfants étaient aux anges, tandis que les femmes avaient le visage haineux, car elles pensaient qu'elles avaient été jouées! Une tomate vola, puis une seconde et une troisième! On commença à casser le matériel et par-dessus le chaos, on entendait encore le bonimenteur: "Je vous avais dit que vous seriez sciés!"

                                                                                                                79

        Owen Sullivan était dans les locaux d'Adofusion, pour y prendre quelques affaires, car c'était maintenant Sam Bôme qui dirigeait l'entreprise. Adofusion était située dans le technopôle de RAM, là où les bâtiments rivalisaient de modernité et pour beaucoup ils abritaient les écoles d'ingénieurs les plus prestigieuses, qui formaient les élites scientifiques de demain!

        Sullivan passait par une des nombreuses passerelles, qui reliaient les édifices, quand la lumière s'éteignit! Il faisait déjà nuit noire dehors et la tempête agitait les arbres, tandis que la pluie zébrait les fenêtres! Sullivan alluma son Narcisse, pour se repérer et continua d'avancer... Il était dans une partie qu'il connaissait mal, ou qui avait été rénovée récemment, car il avait du mal à s'y reconnaître! Mais, apparemment, il progressait dans un couloir qui lui avait toujours paru sinistre, à cause de sa longueur interminable!

        Soudain, Sullivan eut un frisson d'horreur! Quelque chose venait de lui passer entre les jambes, manquant de le faire culbuter! Il éclaira devant lui, mais il n'y avait rien, sinon l'obscurité! Un petit rire cependant se fit entendre, ce qui redoubla la peur de Sullivan, puis, comme par enchantement, la lumière revint et le couloir débouchait sur un vaste croisement, où se tenait un homme de grande taille, vêtu d'une blouse blanche!  

        Il avait les cheveux chenus et semblait plutôt un joueur de rugby qu'un scientifique, mais Sullivan le reconnut: c'était Garan, qui dirigeait un secteur dédié à l'IA (Intelligence artificielle)! "Owen! s'écria-t-il, quand il eut lui-même vu Sullivan. J'étais en train de travailler sur des crevettes et pouf, tout a été plongé dans le noir! Finie mon expérience! Cela doit être la tempête qui cause des dégâts! J' t'avoue que j'ai eu un peu peur sur le coup!

        _ Et moi donc, car là-bas dans le couloir, il s'est passé quelque chose d'étrange! Je ne sais pas quoi m'est passé entre les jambes et m'a presque fait tomber! Et figure-toi que cela a ri! Enfin, j'ai peut-être été le jouet de mon émotion! Un chat sans doute!

        _ Non, non, ça doit être Fanfan! 

        _ Fanfan?

        _ Oui, allez viens Fanfan! Viens voir qui est là! C'est Owen, un ami!"

        Garan parlait en direction d'une porte entrouverte, sur une salle non éclairée... "Fanfan est un peu timide" expliqua Garan et effectivement un enfant se montra lentement, mais, au lieu de rassurer Sullivan, il l'inquiéta encore plus, car son apparence n'était pas humaine! Il était comme ces enfants dessinés numériquement, avec une peau lisse et des yeux démesurés, comme s'ils avaient été le symbole de l'innocence!

        "Fanfan n'est pas véritablement des nôtres, hein? dit Sullivan.

        _ Non, c'est vrai... tu sais, Owen, ici on cherche beaucoup, on est à la pointe! Disons que Fanfan représente la mariage réussi entre des cellules souches et les nanotechnologies! Son cerveau notamment est essentiellement régi par des algorithmes! Ce n'est pas un robot, c'est un être humain aidé par la machine! Il y a beaucoup de choses qu'il sait mieux faire que nous, car il n'a pas nos limites!"

        Sullivan ne pouvait se détacher des grands yeux ouverts de Fanfan et se sentant de plus en plus mal à l'aise, il prit congé! Ce qu'il avait vu dans le regard de Fanfan, c'était le vide, malgré l'air enjoué qu'on avait voulu à la créature! Et ce vide, Sullivan en était persuadé, masquait une hostilité!

  • Les enfants Doms, T2, (70-74)

    Doms38

     

     

     

         "Canada! Où est ma chienne Canada?"

                               Drôles de drames

     

                                70

        Comme l'avait supposé Cariou, la situation économique de RAM continuait à se dégrader et on avait l'impression d'être comme un réacteur nucléaire, dont on aurait perdu le contrôle et qui pourrait, selon les scénarios, s'enfoncer sous la terre, à cause de sa chaleur! L'endettement était ce qui entraînait la surchauffe et qui menaçait la ville d'un effondrement! Il fallait à tout prix réduire le déficit public et malheureusement, cela passait par diminuer la protection sociale, car c'était ce qui coûtait le plus cher!

        A ce sujet, les deux ministres de Rimar, monsieur Nuit et Yumi Tanaka, s'empoignaient tous les jours! "Vous essayer encore de faire des économies sur le dos des chômeurs! s'écria Tanaka. Vous rognez sur leurs droits! Vous amplifiez leur précarité!

        _ Madame Tanaka, vous savez bien que l'on ne peut pas continuer comme ça! répondit monsieur Nuit. Nous sommes surveillés de près par le FMI! Tous les voyants sont au rouge! Et puis, il n'est pas bon que les chômeurs s'imaginent que de ne pas travailler est la normalité! Nous les pressons pour qu'ils obéissent eux aussi à leurs devoirs!

        _ Comme si c'était aussi simple! Vous n'ignorez pas que bien des chômeurs sont déjà des personnes fragilisées! Elles ont été broyées par un système qui les dépasse! Elles ont perdu confiance en elles et le seul remède que vous trouvez, pour les remettre d'aplomb, c'est de les soumettre au stress!

        _ Il y a aussi les paresseux et les fraudeurs! On ne peut pas payer les gens à ne rien faire!

        _ Puisque vous êtes à cheval sur la justice, que n'obligez-vous  les grands groupes à payer leurs impôts! Ils sont là les véritables profiteurs!

        _ Vous avez raison, il faut que chacun paye son écot! Mais ici, la situation est loin d'être simple, comme vous le savez! L'économie est mondiale et elle permet toutes les formes d'évasions fiscales! D'autre part, à vouloir trop taxer, on rend le pays de moins en moins attractif! Les entreprises vont investir ailleurs!

        _ Vous voilà bien précautionneux tout d'un coup, avec vos amis les riches! une vraie infirmière! "Vous n'avez pas trop chaud? Vous voulez que j'ouvre le fenêtre? Attendez, je vais redresser votre édredon!"    

        _ Epargnez-moi vos sarcasmes! On essaie seulement d'être compétitif! Mais, malheureusement, les crises que nous connaissons nous contraignent à reconsidérer nos acquis sociaux! Et après le chômage, nous attaquerons la réforme des retraites!

        _ Et que ferez-vous quand la base se soulèvera, lasse de se voir exploitée!

        _ C'est un risque à courir! Mais ne me dites pas que vous croyez encore qu'une économie puisse fonctionner, sans l'espérance de faire des bénéfices chez les investisseurs! A quoi bon se démener si l'Etat prend tout? Le coup du communisme, ça va une fois, quand le pays est riche! Mais après? C'est le peuple asservi qui masque la ruine!

        _ Et les riches devenant de plus en riches! Et les pauvres devenant de plus en plus pauvres! C'est la fracture sociale qui crée la délinquance et la criminalité! La violence est aussi ce qui ruine un pays!"

        Tanaka et Nuit poursuivait inlassablement leur dialogue de sourds, car chacun était persuadé d'avoir raison, mais surtout on s'obstinait dans le but de ne rien perdre, de ne pas se déranger, de ne pas remettre en cause ses certitudes! Ce que l'on est dépend de notre égoïsme! La perception de l'autre, quel qu'il soit, est limitée par notre orgueil! Plus nous sommes attachés à notre amour-propre, à notre supériorité, et plus nous nous fermons à la différence, plus nous la rejetons! Qu'on soit pauvre ou riche, c'est notre confort moral qui nous intéresse en premier!

        Pendant ce temps-là, dans l'indifférence générale, des personnes âgées se suicidaient, notamment en se jetant dans la mer! Elles se noyaient, soit qu'elles n'eussent plus les moyens de vivre, soit que l'angoisse d'un monde vide et apparemment vain les submergeât!    

                                                                                                           71    

        Je te raconterai l'histoire du roi Domination! Il vivait sur les hauts plateaux du pays d'Agfar et sa cité était magnifique! Elle brillait de mille feux et sa renommé dépassait toutes les frontières! On y venait de loin, toutes les caravanes y convergeaient, car c'était la ville la plus belle et la plus moderne qu'on eût connue! C'était un centre d'affaires aux richesses sans pareilles, qui fourmillait, où l'on pouvait obtenir la fortune, la réussite, où on s'élevait dans l'espoir d'atteindre les sommets, de traiter avec le roi lui-même, d'être parmi ceux qui comptaient!

        Domination aimait les arts et les encourageait! Il payait largement les artistes et les rendait célèbres! Ceux-ci célébraient d'ailleurs son goût sûr, ses lumières et la cour ressemblait à un jardin dédié à la beauté! Tout y paraissait élégant, précieux et le jour éclairait des perspectives éthérées, des vols d'oiseaux ou des piliers massifs, qui symbolisaient la puissance!

        Le roi était encore entouré de savants, qui lui expliquaient la complexité du monde et le mouvement des planètes! Il y avait là des mathématiciens, des physiciens, des chimistes et on guérissait des malades et on expliquait les phénomènes! Tout ce monde se côtoyait, se mêlait, confrontait ses idées et évoluait! Les rayons du progrès tombaient sur les fronts!

        Pour distraire Domination, il y avait des femmes en quantité et chacune était une œuvre d'art en soi! Certaines étaient effrontées, d'autres perverses, sans oublier les douces, les ingénues! Il y avait celles qui excitaient, qui rendaient fou, qui entortillaient, envoûtaient, énervaient, apaisaient, faisaient oublier! Le roi choisissait selon ses humeurs, tantôt il voulait le soleil, tantôt la lune!

        Mais la cité fonctionnait aussi grâce aux esclaves... et ils suaient, ils gémissaient, comme le grain sous la meule! C'était la misère, le labeur sans fin, l'injustice muette, la main tendue et le mépris pour obole! Que de pleurs, de nuits sans sommeil, sans rêves! Que de jeunesses brisées, avilies, perdues!

        Mais le roi n'en avait cure! Il commandait, il exigeait des hommages, il était le roi! Un jour, il partit à la chasse, avec son aigle, qui l'entraîna bien loin, près d'un lac, dont l'eau était comme un œil vert sous le ciel! Autour des montagnes rougeâtres s'élevaient dans le silence... Une femme d'une grande beauté, habillée en guerrière, se rafraîchissait au bord de l'eau et les sens du roi en furent frappés! 

        D'habitude, quand il s'approchait et rien qu'au galop de son cheval, on levait la tête et on le craignait, mais la femme ne bougea pas et garda toute sa tranquillité, comme si le roi n'avait jamais existé! Cela ne se pouvait! N'était-il pas Domination? Il décida de sortir son épée, pour faire peur, se jouer de la frayeur de la femme! La lame siffla sur la tête de l'inconnue, mais encore elle ne se troubla pas, ainsi qu'elle aurait été seule!

        Le roi fut exaspéré et il cria: "Mais qui es-tu pour me manquer autant de respect! Tu dois pourtant savoir qui je suis! Je suis le roi Domination! Alors incline-toi!" Mais la jeune femme semblait s'amuser de la situation et elle gardait les yeux sur les miroitements de l'eau! Aveuglé par la colère, le roi donna un coup, pour blesser, voir le sang, mais la lame se perdit dans les airs! L'inconnue avait été mille fois plus rapide et avait-elle seulement bougé ou bien était-elle immatérielle?

        Le roi voulut en avoir le cœur net et il mit toute sa science de la guerre à atteindre la femme, mais elle était plus insaisissable qu'un courant d'air et elle riait à présent des efforts vains du roi! "Epouse-moi! laissa-t-il échapper. Je n'ai jamais rencontré une femme telle que toi! Tu es aussi belle que forte!

        _ Je veux bien, répondit la jeune femme, mais libère tes esclaves! Fais leur bonheur! Renonce à ton pouvoir, à tes richesses! Quitte ton rang et ta cité! Et nous vivrons comme deux amants dans le vent!

        _ Mais... Mais je ne peux pas! Je suis le roi!

        _ Alors adieu!"

         La jeune femme monta sur son cheval et Domination s'accrocha à elle: "Donne-moi au moins ton nom, que je puisse te retrouver!

        _ Sache que je m'appelle Spiritualité!"    

                                                                                                           72

        La journaliste Mélopée tapait un article pour son journal, en jetant un œil distrait sur une "bible" grammaticale! Elle agissait ainsi parce qu'elle voulait a priori faire son travail sérieusement et qu'elle était bien consciente de son ignorance! Elle lisait: "La ponctuation est l'ensemble des signes... bla, bla... servant à indiquer les liens logiques... C'est un élément essentiel de la communication écrite! Pfff! Le point a pour fonction de terminer la phrase... La ponctuation reflète la respiration de l'auteur, la clarté de ses idées! Elle montre même sa personnalité! S'il est avide, suffisant, il ne respectera pas la ponctuation!"

        "Ben, ça alors! s'écria Mélopée. Qu'est-ce que c'est qu' ce bouquin?" La journaliste regarda alors son propre article, qui était en réalité un billet d'humeur, et elle lut: "Surtout que le roi Rimar veut terminer la guerre au plus tôt. Malgré la résistance Kuranienne. Qui se révèle plus forte que prévue. Et que pourtant on aurait pu supposer..."

        "Hum! se dit Mélopée. Apparemment, je ne respecte pas du tout la ponctuation, car il n'y a là en réalité qu'une seule phrase! Eh! Mais on m'embête à la fin! J'écris comme ça vient, point barre! Oh! Oh! Mais alors j' suis avide et suffisante! Mince! La journaliste Mélopée est en réalité une vieille sorcière! Oyez, oyez, peuple de RAM!"

        Cependant, Mélopée lut encore un autre passage de sa "bible" grammaticale: "L'alinéa est la séparation que l'on établit en allant à la ligne... On commence la nouvelle par un retrait... Selon une mode récente, les imprimeurs suppriment ce retrait, ce qui rend l'alinéa peu visible, voir invisible! Le texte en est de moins en moins clair!"

        "Bon sang! se rengorgea Mélopée! Bravo les imprimeurs! Y manq'rait plus qu'on s' laisse marcher sur les pieds!" A cet instant, l'écran de Mélopée se brouilla, pour laisser place à un visage d'homme, massif et morne, sous de grosses lunettes carrées! "Qu'est-ce que c'est cette embrouille! jeta la journaliste.

        _ Je suis Boa, dit l'homme, et je peux vous aider!

        _ M'aider? M'aider à quoi? Et d'abord qu'est-ce que vous foutez dans mon ordi? Mais Boa... Boa? Ce nom ne m'est pas inconnu! Eh! Mais c'est vous le mec qui a été tué dans le Cerveau des Trois gros!   

        _ En effet! Mais je ne suis pas tout à fait mort... Mon esprit est devenu numérique et j'ai à cœur d'aider ceux qui en ont besoin!

        _ Ouais... J' vois toujours pas c' que tu pourrais faire pour moi!

        _ Mélopée, je sais que tu veux devenir une journaliste célèbre, qu'on parle de toi, que tu occupes le devant de la scène!

        _ Tout juste! Mais c'est dur: y a d' la concurrence!

        _ C'est parce que tu ne sais pas y faire! Je peux t'apprendre à rédiger un article, pour qu'il soit à coup sûr sensationnel! On ne pourra plus se passer de toi!

        _ Eh! Minute! Faut pas travestir les faits! On est toujours perdant à c' jeu-là!

        _ Tss, tss! Tu vas rester pure comme de l'eau claire! C'est juste une question de méthode!

        _ Bon, dans c' cas, d'accord!

        _ Y a quand même un prix à payer...

        _ Dis voir...

        _ J'aimerais d'abord que tu me montres tes seins!"

                                                                                                                   73

        Le professeur Ratamor se tenait la tête entre les mains dans son cabinet... La salle d'attente était bondée et on y trouvait toute la diversité de l'humanité, toute sa souffrance, mais aussi tout son mépris et son sans-gêne! Ah! Il y en avait des maux à guérir et les plaintes avaient le débit du fleuve Amazone, une vraie cour des Miracles! Mais voilà, le médecin Ratamor n'en pouvait plus, au point même de haïr toute cette misère, cette "saleté"!  

        Eh! Mais c'est que nous sommes tous pareils! Nous avons beau être sensibles au malheur et vouloir le soulager, il n'en demeure pas moins que notre amour-propre a ses besoins et qu'il doit sentir sa valeur, sinon son utilité! Or, le pauvre Ratamor était submergé, noyé! Il ne s'était pas respecté, comme s'il était possible de travailler sans manger, sans pause, en se diluant dans le devoir ou la compassion, en n'existant plus, en devenant pur esprit!

        Mais en plus le médecin ne lisait pas forcément dans les yeux de ses patients de la reconnaissance! Sous l'effet de la guérison, on ne "baisait pas son anneau", ce qui d'ailleurs aurait gêné Ratamor, mais on continuait à gémir, à attirer l'attention sur soi, car on n'en avait jamais assez, on était comme des gouffres sans fond et on querellait à l'occasion, parce que d'autres prenaient davantage!  

        Tout cela épuisait Ratamor, qui n'avait fait que s'enfoncer dans la dépression la plus noire et qui avait humilié plusieurs fois des malades, comme avec piccolo, car enfin le corps regimbait, se révoltait et l'envie du bonheur perçait, éclatait brutalement, amèrement, blessant et terrorisant! Au final, Ratamor ne changeait pas le monde, ne l'améliorait pas, mais il en maintenait la hiérarchie, le mépris et les malmenés le restaient! Certes, on bénéficiait de soins,  mais la peur qu'on subissait, qui venait essentiellement de l'égoïsme de la supériorité, ne disparaissait pas et son poison continuait à détruire!

        Ratamor se rendait bien compte de son impuissance, de la complexité de la situation et il se demandait si la meilleure chose n'était pas de se suicider, mais un dernier fond de raison lui murmurait que c'était là encore un effet pervers de la dépression! Il soupira et appela sa secrétaire: "Vous allez renvoyer tous ces gens, lui dit-il. On ferme le cabinet! Je ne suis pas fait pour ça! Rassurez-vous, je vous verserai un salaire, tant que vous n'aurez pas trouvé une autre place!"

        Qu'aimait Ratamor? C'était sa position de professeur! de défenseur de la science! de champion de la vérité! Ce qu'il ne supportait pas, c'était ces obscurantistes, ces fanatiques, qui devant le réchauffement climatique, prônaient un retour en arrière, sans la science, avec des croyances et non des faits!

        C'était bien la science qui avait tiré la sonnette d'alarme, quant aux émissions de CO2! C'était donc la science qui pouvait également réparer, trouver le remède! Et puis, était-il possible de vivre en faisant fi des connaissances actuelles? Le fanatique ressemblait à un marin lâche, épouvanté par la fureur des éléments, qui s'enfermait dans la cale en disant: "Il n'y a que notre belote qui compte!"

        Ratamor allait remonter sur le ring! Il reprendrait son poste à l'Université! Il y fustigerait de nouveau les faibles, les imbéciles, tous ceux qui cachaient leur orgueil, leur soif de pouvoir, grâce à la religion, leur soi-disant foi! Le gladiateur de la science s'oignait déjà par son imagination! Gonflux était mort, Lapie aussi, restait Piccolo, l'obstacle par excellence! Mais on trouverait une solution pour celui-là!

        Ratamor s'animait, reprenait espoir! Au gong, il cognerait dur, il mettrait l'adversaire dans les cordes, l'asphyxierait, avant que celui-ci ne finît par glisser sous les coups! KO! Ou bien le professeur se voyait planter son trident, dans le ventre du mensonge, de la bête, pour obéir au pouce renversé de l'empereur Vérité!       

        Ratamor se frottait les mains! Une minute avant, il était une épave, un spectre au visage gris! Maintenant, le sang colorait ses joues et il aimait la vie!

                                                                                                                74

        L'Aveugle voyait! Bien que dépourvu de la vue depuis sa naissance, aujourd'hui il pouvait regarder le monde comme n'importe qui, grâce à la science, la technologie! Ses yeux n'avaient ni blanc ni iris, ils semblaient deux grandes pupilles, encore plus noires que la nuit, mais en réalité ils étaient constitués d'objectifs miniaturisés, qui envoyaient leur image sur un capteur numérique! Le cerveau analysait celui-ci par des nerfs à moitié artificiels, où les tissus se mêlaient à l'électronique!

        La vision de l'Aveugle était formée de plus de cinquante millions de pixels et elle lui donnait des pouvoirs hors-normes! D'abord, l'Aveugle pouvait zoomer, jusqu'à une focale de 600 mm, il avait le coup d'œil d'un aigle! Il lui était encore possible d'y voir la nuit, car il lui suffisait pour cela d'augmenter la sensibilité du capteur! Nyctalope comme un chat! Mais surtout il filmait, photographiait comme il voulait! Il avait un fichier interne, où des centaines d'humains étaient catalogués! C'était un commissariat à lui tout seul!

        C'est pourquoi il était devenu le meilleur agent de Fumur! Celui-ci était obsédé par les complots! On en voulait à son culte! Des loges maçonniques en avaient juré la perte! Les renégates avaient d'abord cru, mais la raison et la liberté du monde moderne les avaient rendues agnostiques! Nul doute que leurs mains invisibles tâchaient de détruire l'œuvre de Fumur! Il fallait les repérer et les couler, avant d'être soi-même envoyé par le fond! Un combat sans merci était engagé! Le "Malin" ne passerait pas!

        L'Aveugle servait d'espion: il entrait dans tous les cercles, en donnant toutes les garanties de son innocence, puis il éternisait ses hôtes à leur insu! Il ramenait des preuves qu'il analysait dans tous les coins et à toutes les proportions! Rien ne lui échappait! Tel personnage en retrait était identifié! Tel mouvement sur les lèvres était décrypté! L'Aveugle apportait bientôt un rapport à Fumur et des personnes étaient arrêtées, interrogées, avant de disparaître! Si le message religieux invitait à la mansuétude, ce n'était pas pour son bras armé!

        L'Aveugle dominait RAM sous son grand-angle, quand son fish-eye le rassurait sur ce qui se passait derrière! Son autofocus n'était jamais pris en défaut, même dans la pénombre ou le brouillard! La mise au point était immédiate et le corps de l'Aveugle jouait encore le rôle de trépied, ce qui permettait des poses lentes et l'élimination des éléments gênants! L'Aveugle, dans sa vision, pouvait débarrasser une rue des passants, pour ne garder que sa cible, d'autant que celle-ci fut devenue une proie, immobilisée par la peur, tel un rongeur devant le serpent!

        Ainsi l'Aveugle repéra Cariou, qui avait à cet instant une densité différente! Parfois, Cariou échangeait librement avec des commerçants et sa puissance se mettait à rayonner! La plupart du temps, tout ce qu'il était demeurait caché, pour se défendre principalement, car les attaques ne tardaient pas! Mais, s'il avait la possibilité d'être heureux, Cariou prenait sans même s'en rendre compte toute sa dimension et il s'apercevait alors, avec étonnement et même un certain vertige, que les autres n'existaient pas vraiment, qu'ils étaient comme de l'eau autour de lui!

        Cela était dû au fait que la plupart ne cherchent pas, qu'ils restent comme des enfants dans la société, comme s'ils ne quittaient pas l'école! Ils n'essaient pas de tâter l'immensité de la vie! Son "mystère", qui est aussi celui de la mort, ne leur parvient pas! Mais, comme Cariou paraissait se dresser hors de la foule, il intrigua l'Aveugle, qui se colla à ses basques, avec l'obstination du chien de chasse!

  • Les enfants Doms, T2, (65-69)

    Doms37 1

     

     

     

          "Toi aussi, tu fais de drôles de trucs, Matt!

           _ J' chais bien!"

                                      Rue Barbare

     

                         65

        Il pleuvait et Cariou et Angoisse discutaient auprès du feu... On entendait la bise souffler dehors et les yeux se perdaient dans le jeu des braises, ce qui réveillait des souvenirs... Angoisse était une vieille amie... Enfin, c'était une ancienne connaissance, car elle n'était jamais vraiment agréable et si on l'accueillait, c'était malgré soi! Mais on ne pouvait pas non plus lui refuser l'entrée... Elle s'imposait et essayer de la chasser ne faisait qu'envenimer les choses!

        Il valait mieux l'accepter, pour mieux l'amadouer, l'endormir, jusqu'à ce qu'on oubliât sa présence, d'autant qu'elle se présentait les jours où justement on était sans rien faire, seul et vulnérable, à cause du temps par exemple! Il fallait donc la connaître, ne pas la fuir automatiquement, car sinon elle restait une étrangère et on la craignait plus que de raison!

        Cariou avait été en couple avec elle et il la savait sur le bout des doigts! Il ne s'impatientait pas, il la laissait parler, il n'en avait plus peur, puisqu'il l'avait rendue inoffensive, à force de vivre avec elle! Somme toute, au coin du feu, on eût dit un vieux ménage, qui n'avait plus que le passé! "Tu te rappelles de l'époque où tu étais tout à moi! dit Angoisse. Ah! Mais c'est que tu étais terrible alors! Beau, vigoureux, plein d'ardeur! Et cet air fier... et justifié! Car même à vingt ans, tu en savais déjà plus que les autres!

        Tout de suite, j'ai eu un faible pour toi! Je me suis dit: "Celui-là, je le veux!" Et je t'ai eu! Tu faisais tout ce que je demandais! Quelles folies ne t'ai-je pas commandées? Tu fumais comme un pompier! Tu buvais comme un trou! Et le H et l'herbe! Une vraie cheminée! Un miracle qu' t'es pas fini carbonisé! Et quel esclavage, mon pauvre Cariou! Les fameux plans pour une barrette! "C'est hyper mal servie!" criais-tu! On t'avait floué! Et les graillons que tu volais à tes meilleurs copains! Juste pour ton plaisir solitaire! Un vrai pantin dans mes bras!      

        _ C'est justement cet esclavage qui m'a fait honte et quitter la drogue! Quel abaissement! Est-ce qu'un aigle peut être heureux un fil à la patte?

        _ Bien sûr, si tu n'avais pas été fort, je ne t'aurais pas tant aimé! Quel intérêt de tourmenter un lâche? Et puis j' t'ai fait courir comme un lapin! Ah! Ah!

        _ En effet! Il fallait trouver de quoi vivre et j'ai couru le monde, habité mille adresses!

        _ Sûr! T'étais un modèle d'instabilité! un vrai panier percé aussi!

        _ Oui, tu m'as donné de grandes sueurs! La galère, j'en ai bu toute l'amertume! Quelle misère!

        _ Et tes histoires d'amour bancales! Tes scènes grandioses! Tes échecs magnifiques et douloureux! Oh! le tragédien! Oh! le loser!

        _ J'étais sur des charbons ardents! dans les flammes même! Je ne voyais pas le jour!

        _ T'allais tellement mal que tu avais décidé de nous dire adieu! T'as voulu te supprimer!

        _ Et j'y ai mis de la bonne volonté, mais j' suis toujours là pourtant!

        _ T'es un géant! Si! si! Et tu sais quoi, il n'y a qu'avec toi que je me repose à présent!

        _ Eh bien, tais-toi!"

        Une bûche se mit à siffler et le feu continuait sa danse fascinante!

                                                                                                     66

        La Mort était chez la psychologue Lapie! "Je n'en peux plus! disait-elle. Personne ne m'aime! Personne ne fait attention à moi!

        _ Vous exagérez... Vous avez toujours un rôle à jouer...

        _ Ringarde! Voilà ce que je suis devenue! Dépassée! Je n'ai plus ma place, nulle part! Bouuououh!

        _ Et si vous y mettiez un peu du vôtre, hein?

        _ Qu'est-ce que vous voulez dire?

        _ Eh bien, vous n'êtes pas de tout repos! Vous empoisonnez les situations! Vous tuez l'enthousiasme! Ne demandez-vous pas à chacun de faire son deuil?

        _ Qu'est-ce que j'y peux, moi? J'ai toujours été comme ça! C'est mon rôle de supprimer!

        _ Allons! Allons! Quand on veut on peut! Il n'y a pas de fatalité! Mais vous ne voulez pas changer! Quand vous êtes là, il faut qu'on s'occupe de vous! Regardez les autres! Ils sourient, ils sont conviviaux, avenants, généreux, équilibrés! Prenez-en de la graine! Quelle belle dynamique!

        _ Vous rigolez! Moi, je ne vois que haine, mépris, suffisance! On s'écrase les uns les autres! Il vous faudrait des lunettes apparemment!

        _ Mais c'est que vous allez me donner la leçon..., alors que c'est vous la patiente! Je vous assure que le monde n'est pas si mauvais! Mais voilà ce que je vous disais: si on ne s'intéresse pas à vous, vous vous cabrez, vous devenez négative!

        _ Vous savez à quoi elle me fait penser la société? A un train à grande vitesse, et moi, j'ai l'air d'une vache! Bouououh!

        _ Et c'est reparti! Je crois qu'il faut prendre le taureau par les cornes! On ne va pas attendre que vous ayez une révélation, ou plutôt que vous vous fassiez justice à vous-même! Cela pourrait prendre dix ans! Essayons d'être plus rapide, pour vous intégrer! Montons dans le train, pour reprendre votre image! Pourquoi ne proposez-vous pas d'emblée d'aider à installer les valises trop lourdes! Vous seriez tout de suite visible, reconnue!

        _ Mais je ne suis pas comme ça! Ma spécialité, c'est plutôt de vider les trains!

        _ Toxique! Vous êtes toxique! Et donc une perverse narcissique!  

        _ C'est quoi ça?

        _ Une personne égoïste et dévalorisante!

        _ Moi, je suis égoïste? Mais, je prends en compte chacun! Je ne laisse personne sur le bord de la route!

        _ Vous détruisez tout de même tout ce qui existe! Si c'est pas dévalorisant, ça?

        _ Mais... Mais sans moi, la vie n'aurait pas d' sens! Elle serait une véritable farce! 

        _ Tsss! Tsss! Toujours cette importance exagérée que vous vous donnez! Ecoutez, je pense que je vous ai donné les clefs de votre problème! La balle est maintenant dans votre camp! On s' revoit le mois prochain, pour un autre bilan! Là, pour l'instant, on ne peut pas aller plus loin! D'accord?

        _ Non!

        _ Comment ça, non?

        _ J'en ai marre! J'en ai marre de cette société de débiles, qui va dans le mur! J'en ai marre de voir ces gens égoïstes, pour la moindre chose!  J'en ai marre de tous ces aveugles, qui s' caressent, alors que le monde s'effondre! J'en ai marre de tous ces gens qui n' cherchent pas! Je suis vraie, moi, et je suis peut-être la seule!

        _ Voilà, voilà! Et ça fera cent euros!

        _ Je vais vous montrer que je suis la réalité, que j' peux arrêter le cirque!

        _ Ouuuh, je tremble!

        _ Je vous aurais prévenue!"

        A cet instant, la psychologue Lapie se dresse sur sa chaise, la main sur le cœur, et tombe en avant, victime d'une crise cardiaque! "Pfff, fit la Mort, c'est toujours comme ça! On me comprend quand il est trop tard! Et rien ne change!"   

                                                                                              67

        Owen Sullivan était nerveux! Il devait rendre des comptes à son conseil d'administration (CA)! Et il y avait là des tordus! des pontes, des arrivistes, des donneurs de conseils en chef! Pire évidemment étaient les requins, les rivaux, les jeunes loups ou les empereurs d'autres groupes, qui ne rêvaient que d'acheter, de grandir, d'écraser, de régner! Bienvenue dans la jungle la plus policée du monde!

        On était tous avec des cravates, on se souriait, on respectait la politesse, la courtoisie, on était civilisé et pourtant on broyait de l'humain sans sourciller! On avait le cœur comme une scie à métaux! On aimait son frottement sur l'os de l'adversaire! Mais surtout on adorait la puissance, le luxe, l'argent, les chiffres, les courbes! On dirigeait le monde! On faisait peur! On disait à l'un:" Va là-bas ou fais ceci!" et il obéissait! Ah! La vie en étant le maître!

        Sullivan avait ouvert les yeux grâce à Macamo, il avait rejoint l'OCED et continué d'apprendre auprès d'Andrea et de Cariou et il voyait bien son rôle au moyen du Métavers, mais entre-temps Adofusion avait perdu des bénéfices, l'entreprise avait chuté en bourse et les actionnaires s'affolaient! Dame, Sullivan ne tenait plus la barre comme avant! Etre le numéro un n'était plus sa préoccupation! Il était loin le temps où il ne considérait que la rentabilité!

        Maintenant, Sullivan se sentait en porte-à-faux! Il voulait mettre en doute le système, transmettre lui-même le message de Macamo, mais n'attaquait-il pas alors sa propre source de revenus? Pouvait-il en même temps réformer, demander moins de vitesse et rester compétitif? Sullivan était brusquement placé devant cette ambiguïté et il en était lui-même troublé, fragilisé! Son attitude, sa gestion de l'entreprise reflétaient cette hésitation, cette recherche, et bien entendu certains n'avaient pas hésité à tirer la sonnette d'alarme, car ce sont les plus inquiets les plus attachés à l'argent!

        Sullivan entra dans la vaste salle, qui servait au CA et il prit sa place. Le président du CA était Sam Bôme, un type sec, mais qui affectait une certaine rondeur, pour mieux cacher son féroce appétit! Il commença: "Owen, tu sais combien je t'apprécie! Ta direction a été irréprochable jusque-là! Mais, au nom de tous, je dois aujourd'hui te demander qu'est-ce qui se passe? Les derniers résultats sont calamiteux!" Sullivan considéra les visages autour de lui... Ceux des différents directeurs généraux ne montraient que de la froideur, car ils pensaient à leurs pertes! Quant aux secrétaires aux dents longues, ils jubilaient presque, à cause de l'odeur du sang!  

        Sullivan respira profondément et dit: "J'ai changé et je voudrais utiliser le nouveau programme d'Adofusion, pour éduquer les foules et particulièrement les jeunes, car nous sommes face à des défis vitaux à présent, comme le changement climatique!" Il y eut un silence, que Bôme ne tarda pas à rompre! "Owen, je ne comprends pas très bien, ce que tu es en train de nous dire... Mais apparemment, ton souci n'est plus la réussite d'Adofusion, mais le comportement du monde! Ce n'est plus la vente qui t'intéresse, mais une sorte d'apostolat! Tu as pris conscience de certains problèmes, qui sont pour toi moraux...

        _ Sam, je...

        _ Non, non, laisse-moi finir, Owen! Je ne critique pas ton point de vue... Chacun, un jour où l'autre, est amené à faire des choix, qui peuvent être douloureux... Mais alors il ne doit pas pénaliser l'équipe! Il doit savoir se mettre en retrait! Car nous sommes tous ici dépendants de la marche d'Adofusion! Et tu n'es pas le principale actionnaire, Owen, c'est le CA et nous avons pris la décision que le mieux, pour l'instant, est que je prenne la direction! Tu restes bien entendu le fondateur et tes conseils seront toujours écoutés, mais ce n'est plus toi qui tiens le volant!"

        Ainsi le sort de Sullivan avait été déterminé bien à l'avance et l'ancien directeur d'Adofusion rentra chez lui, plus morne que jamais! Il dégusta une verre, en contemplant les lumières de RAM! Il avait été au sommet de la puissance et ne regrettait-il pas ce passé? Il n'en savait trop rien... Il se demandait s'il avait bien fait de suivre Cariou... On venait de le mépriser et il trouvait cela infiniment désagréable! Il eût pu clouer le bec de Bôme, il en rêvait même à présent! La haine montait en lui, alors que dehors la pluie battait la vitre sous la nuit noire!   

                                                                                                68

        Il y avait dans RAM une vieille folle, qui s'amusait beaucoup! Son jeu favori était d'épouvanter les enfants Doms et elle y réussissait parfaitement! Quelquefois, elle se glissait sous le nez du jeune captivé par son Narcisse et elle lui demandait: "T'aurais pas un euro, fiston?" L'enfant Dom regardait qui venait de parler et il découvrait un visage pustuleux, racorni, jaunâtre, qui aurait pu symboliser la peste! Il se mettait à trembler, ses yeux s'agrandissaient telles des soucoupes, puis venaient le cri et la fuite! La vieille rigolait en voyant le dos de l'enfant Dom qui se perdait déjà au loin!  

        Elle reniflait et s'essuyait d'une main pareille à un parchemin! Elle dégoûtait les filles et en était très contente! Généralement, on la repérait de loin et on lui lançait des cailloux, pour la tenir éloignée! Mais elle, elle se cachait partout! Elle prenait le Narcisse et s'écriait: "Oh là! Oh là! C'est quoi ça? Confisqué!" L'enfant Dom suppliait, suait à grosses gouttes, ou bien il se montrait violent! "Rends-moi ça la vieille ou j' te crève!

         _ Toi, tu vas m' crever! Hi! Hi!"

        La vieille riait et soudain elle couvrait de sa cape l'enfant dur! Il était plongé dans la nuit et appelait sa maman! "Ecoutez bêler le caïd! Une vraie mauviette!" s'écriait la vieille, que personne n'aimait! Au contraire, toute la société la craignait et la fuyait! Des fois, elle faisait: "Ouah!" sur des places publiques et les habitants se massaient entre eux, terrorisés! Là, dans l'affolement, ils se piétinaient, se racontaient des histoires, parlaient sans cesse, sous le regard menaçant de la vieille!

        Des penseurs, des médecins, des psychologues essayèrent de l'amadouer, de la comprendre, mais ils en eurent peur eux aussi, ils n'avaient pas les armes pour la supporter, percer son "mystère" et ils la déclarèrent malsaine, dangereuse! Ils préconisèrent qu'on se tînt toujours à deux ou à plusieurs, afin d'affronter le "monstre", mais la vieille haussa les épaules: elle en avait vu bien d'autres!

        "Je fais partie de vous, cria-t-elle, même si vous ne le voulez pas! J' suis irrésistible, comme l'eau presse une digue! Vous pouvez m'ignorer, me snober, je continuerai à vous hanter! J' ne suis pas comme vous le croyez! J' suis un lac immense! une attente magnifique! J' suis une princesse, à qui sait m'embrasser! Non mais!"

        "Alors? Toujours à faire peur aux gens?

        _ Jack! Jack Cariou! s'écria la vieille. Bon sang d' bonsoir!"

        La vieille sauta au cou de Cariou et frotta contre lui ses pustules! "Comme je suis content de te voir, Jack! Au moins, toi, tu es un homme! Mais t'as jamais osé m' demander en mariage, Jack! Faudrait qu' tu franchisses le pas, avant que je sois encore plus laide!

        _ Ah! Ah! J' hésite encore, c'est vrai! Tu sais comme j' peux douter, parfois...

        _ Bien sûr, Jack, j' te connais par cœur! Mais, que d' bon temps, on s'est donné, toi et moi! On en a fait des folies, hi! hi! Mais, dis donc, tu es accompagné par une bien jolie femme!"

        Cariou était avec Andrea et il la présenta... "Oui, oui, fit la vieille. J'ai déjà croisé madame... et ma foi, j' l'ai trouvée sympathique! Mais... mais je vois un enfant Dom là-bas et j' peux pas y résister! A la revoyure, Jack!"

        La vieille partit quasiment en courant et Andrea demanda: "Qui est-ce? Je l'ai effectivement déjà vue quelque part!

        _ Tu ne l'as pas reconnue? Mais c'est sœur Solitude, voyons!"  

                                                                                                  69

        Owen Sullivan était de plus en plus nerveux! Il se sentait écarté, mis au ban de la société! Il voyait les autres dans la lumière, heureux, épanouis et lui dans l'ombre, l'anonymat, comme s'il avait raté le coche ou qu'il n'avait pas les clés de son bonheur! Il était tourmenté, triste et il en voulait presque à Andrea et à Cariou, qui l'avaient peut-être entraîné dans leur échec, leur maladie ou leur névrose!

        Il décida d'aller parler au fondateur de l'OCED, mi pour se rassurer, mi par rancœur! Il était encore tôt le matin et Sullivan fut doublement surpris par sa première rencontre! Dans la rue en effet, un homme vint vers lui en disant: "T'as vu la grosseur de ma queue! J'en ai un d' ces paquets entre les jambes! Tu ne veux pas me sucer, pour me montrer ta soumission?

        _ Bon sang, mec! Qu'est-ce que j'en ai à faire?" s'écria dégoûté et choqué Sullivan, avant de poursuivre son chemin à grandes enjambées!  

        Malheureusement, un peu plus loin, ce fut par une femme qu'il fut abordé! Elle changea sciemment de trottoir, pour pouvoir le croiser! En s'approchant, elle jeta: "Regarde comme je suis belle, désirable! J' te chauffe à mort, j' parie! Allez saute-moi d'ssus! J' vais t' faire tourner comme un p'tit chien!

        _ Mais ça va pas! répliqua Sullivan. Laissez-moi passer!"

        Le fondateur d'Adofusion était une nouvelle fois retourné, d'autant que maintenant le feu du désir se réveillait en lui, mais il s'agissait bien de ça! Il voulait parler à Cariou, c'était le plus important et même vital! Toutefois, il n'en revenait pas des attitudes qu'il venait d'éprouver! Ainsi, quand il arriva à destination, ce fut avec un réel soulagement!

        Cariou était aussi paisible que d'habitude et c'était toujours une surprise pour Sullivan! Dans l'appartement, c'était comme si le temps avait été suspendu! Chaque chose avait l'air effectivement bien posée, ainsi que le tourbillon extérieur se serait arrêté! L'existence même de Sullivan reprenait toute sa densité, grâce au regard de Cariou, et cela le rassurait autant qu'il en était étonné!

        Cependant, Sullivan raconta ses troubles, surtout depuis que Sam Bôme avait pris le contrôle d'Adofusion! Cariou écoutait sans broncher, puis il répondit: "C'est normal que tu t'inquiètes! Quel serait ton combat, si tu n'étais pas comme tout le monde! Quand tu renonces à une femme, c'est au nom de ta raison, nullement parce que ta pulsion sexuelle est morte! Sinon tu serais malade!  

        Tu dois donc être à la même enseigne que chacun! Mais ne crois pas non plus au mensonge de la société! Elle est gouvernée par l'orgueil et elle fera tout pour imposer le mirage de sa réussite! Mais, en réalité, c'est la domination qui la tient et la soulage de sa peur! A ton avis, pourquoi Rimar a attaqué la Kuranie? Il avait tout, le pouvoir, la sécurité... Qu'avait-il à aller tuer des enfants? Il y en a déjà près de cinq cents qui sont morts! De même, Sam Bôme a sauté sur Adofusion, car il ne peut rester tranquille! Il faut que toujours il contrôle et domine davantage! C'est pourquoi encore les gens t'agressent dans la rue, parce qu'ils sont incapables de vivre en paix avec eux-mêmes!

        Tu te vois rejeté, mais ce n'est pas innocent, ni de la paranoïa! Si tu menaces d'une quelconque manière la domination des autres, ils te seront forcément hostiles, même si tu les invites à s'arrêter et à réfléchir! Ainsi, la société va de crise en crise et tu t'en doutes, la situation ne risque pas de s'améliorer, avec l'inflation, l'endettement et le réchauffement climatique!   

        _ Bien, mais alors qu'est-ce qu'il faut que je fasse?

        _ Suis ton chemin, aie confiance, la foi! Tu vas constater de plus en plus l'étendue de ta paix! Elle grandira jusqu'à ce que plus rien ne te fasse peur, ne te trouble! Même la mort ne sera plus une fin! Tu seras comme un puits dans le désert! Car c'est toi qui donneras de l'eau, nullement ceux qui se prétendent dans la lumière! Tu verras alors comme les gens sont assoiffés et perdus et comme ils chercheront ton regard! Par ton existence, tu témoigneras qu'on peut espérer et cela n'a pas de prix!"